Prisonniers politiques, mutineries, climat social en Côte d’Ivoire Toussaint Alain : « Le gouvernement doit assumer ses responsabilités »

Mardi 23 Mai 2017 - 21:42


 

On a appris samedi le décès d'un 5ème prisonnier politique de la crise post-électorale de 2011 : le MDL Kouatchi Assie Jean, détenu depuis le 26 mars 2012 à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan (MACA). Comment réagissez-vous à cette autre mauvaise nouvelle ?

Je voudrais commencer par présenter mes condoléances à la famille, aux proches du défunt ainsi qu’à ses codétenus. C'est une grande tragédie pour les siens et une très triste nouvelle pour les mouvements de défense des droits de la personne. Le gouvernement risque de payer le prix politique de ce cinquième décès d’un détenu de la crise post-électorale. Kouatchi Assie Jean est mort prisonnier, enchainé sur son lit d’hôpital. Pendant longtemps, les demandes constantes de soins et d'assistance ont été refusées. En dépit des nombreux appels au secours, toutes les sollicitations sont tombées dans un silence létal de l’administration pénitentiaire. En le privant des soins appropriés alors que ce gendarme souffrait d’un cancer et d’autres infections, les autorités ont commis un crime virtuel, gratuit et prémédité. Je redoute que ce triste dénouement se reproduise à cause de la privation de soins médicaux, la torture et des conditions de détention des 247 autres prisonniers. D’ailleurs 185 détenus attendent toujours d’être jugés. Quand on n’a pas les moyens de juger ou de soigner des gens, on ne les emprisonne pas. Face à ces drames humains, il y a une extrême urgence à agir pour éviter d’autres drames. Le gouvernement doit assumer ses responsabilités et reconnaître enfin la nécessité de décrisper le climat en libérant ces détenus. Je demande à mes concitoyens de multiplier les plaidoyers pour sauver la vie de ces prisonniers de la crise post-électorales. Les enfants de notre pays ne méritent pas de mourir ainsi. Le besoin de justice est incompatible avec le revanchisme. Cette situation ternit l’image de la Côte d’Ivoire.

 

De nombreux prisonniers croupissent depuis des années dans les prisons du pays, sans jugement. Certains se meurent petit à feu. Pensez-vous que le régime Ouattara est disposé à aller à la réconciliation ?

Je n’ai pas sondé les cœurs et les reins du régime Ouattara. Je préfère me fier aux actes, aux signaux qui iraient dans le bon sens. Or, là, je ne vois absolument rien ! Je constate que le gouvernement vit dans un déni de réalité permanent. Dans leurs déclarations publiques, des ministres, et non des moindres, s’évertuent à minimiser ce dossier et même à ignorer carrément l’existence des prisonniers de la crise post-électorale. Le pouvoir ne peut pas indéfiniment garder des personnes en détention sans jugement depuis plusieurs années, en leur coupant illégalement tout accès aux soins de santé. Cela est inacceptable, inhumain. Vous savez qu’on a enregistré la mort d’un cinquième détenu. Un autre est entre la vie et la mort. Il s’agit du sergent Seri Daleba, actuellement interné au CHU de Treichville pour une tumeur à l’oreille. Il l’a déjà été au CHU de Cocody à la suite d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Ce prisonnier est placé en détention dans un hôpital mais il ne reçoit pas les traitements adéquats parce qu’il est sans ressources. Je m’interroge sur les droits des détenus en matière de santé. L’État devrait s’assurer que tout prisonnier est détenu dans des conditions qui sont compatibles avec le respect de la dignité humaine. Il lui incombe de prendre en charge ceux que son système judiciaire prive de liberté. Cela est-il acceptable dans ce pays où l’on distribue des milliards à des mutins ? Est-ce ainsi que nous pouvons construire une Nation forte, unie et prospère ? Nous avons le devoir de léguer aux générations futures un pays apaisé, fort de ses valeurs et de sa diversité. Or, notre gouvernement a tourné le dos aux valeurs élémentaires de la civilisation moderne : la compassion, la solidarité et l’humanisme. Le régime doit faire un geste de bonne volonté afin de donner de vraies chances à la réconciliation. Celle-ci ne peut s’incarner qu’à travers des actes de paix et de fraternité.

 

Le 3 mai dernier, vous avez rencontré le président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro à Paris. Qui a eu l’initiative de cette rencontre ? Quels étaient les facilitateurs de ce dialogue aussi surprenant qu’inattendu ?

Construire la cohésion sociale, travailler à l’apaisement du climat politique en Côte d’Ivoire demande des sacrifices personnels. Peu importe les facilitateurs de cette rencontre. L’essentiel est que des acteurs politiques, que tout sépare à priori, ont pu se parler. Nous devons privilégier l’intérêt général. Ce n’est pas en nous barricadant chacun dans son camp que nous ferons avancer la cause de la paix et la réconciliation. Avant moi, dans ce pays, le président Laurent Gbagbo avait aussi accepté de discuter avec ses adversaires politiques. Il nous a administré une leçon de tolérance et d’ouverture en 2007 en tendant la main à Guillaume Soro, l’actuel chef du Parlement. Aujourd’hui, le contexte a fortement évolué. Nous sommes dans l’opposition depuis avril 2011. Des centaines de nos amis sont en détention, des dizaines de milliers d’autres en exil. Ceux qui sont au pays vivent dans le dénuement, et parfois la peur au ventre. Leur liberté est menacée, la paix civile est en péril. Je suis parfaitement conscient de ces fragilités. C’est pourquoi, je souhaite œuvrer de façon constructive au rassemblement et au mieux vivre-ensemble des Ivoiriens. Dans cette optique, il ne me paraît pas incongru de dialoguer avec Guillaume Soro. Le pays a trop souffert. Désarmons nos cœurs. La haine est une arme de destruction massive. Je le dis aussi bien à l’endroit des gouvernants actuels que des membres de l’opposition. Les hommes politiques et leurs supporters doivent donner le bon exemple.

 

On a entendu Guillaume Soro plaider la cause des prisonniers politiques. Le jugez-vous sincère ? Ne serait-il pas dans un calcul politique en tentant un rapprochement avec le Front populaire ivoirien (FPI), ou certains de ses cadres, dans la perspective de 2020 ?

D’entrée, je voudrais vous préciser que je ne suis ni adhérent du FPI ni un cadre de ce parti politique. Donc votre postulat de base tombe de lui-même. En ce qui concerne la démarche politique de Guillaume Soro, il ne m’appartient pas de m’interroger sur sa sincérité dans le dossier des prisonniers politiques. Au demeurant, je n’ai pas à douter de sa bonne foi. Nous avons longuement évoqué le dossier des détenus. Il s’est engagé à œuvrer pour leur libération. Sachez qu’il y va de l’intérêt de la paix et de la réconciliation. J’ai noté chez le président du Parlement la volonté de travailler au retour de la paix véritable dans le pays. La libération des détenus constituerait un grand pas vers la réconciliation et le pardon. C’est l’objectif que nous nous sommes fixé. L’heure n’est ni à la supputation ni au décryptage bidon mais à l’action. Pour le reste, je vous suggère d’interroger directement sur sa posture actuelle, ses ambitions politiques et sa stratégie pour la présidentielle de 2020.

 

De votre côté, suite à cette rencontre, vous avez été très critiqué. Des voix dans le camp Gbagbo vous accusent d’être un cavalier solitaire. Comprenez-vous cette levée de bouclier ?

Franchement, que voulez-vous que je réponde à ceux qui préfèrent croiser les bras plutôt que d’agir ? Je n’ai pas l’habitude de prendre mes ordres auprès de ces politiciens. Je suis conscient de ma mission. J’agis en toute indépendance, selon ce que ma conscience me commande de faire dans l’intérêt de mon pays. En apparence, je suis un « cavalier solitaire ». Je dis bien, en apparence. Les appareils politiques actuels incarnent l’ordre ancien car ils me semblent en déphasage avec les enjeux d’aujourd’hui et les défis de la Côte d’Ivoire de demain. Ils portent chacun la responsabilité de la situation que traverse notre pays. Pendant de longues années, j’ai été la voix du président Laurent Gbagbo, son porte-parole pour l’Europe. J’ai réalisé mon travail avec loyauté, fidélité et humilité. J’exhorte ceux qui dirigent des appareils politiques de premier plan ou des micro-partis à faire leur part. C’est la conjugaison de tous nos efforts qui permettra à la Côte d’Ivoire d’avancer et la cause de la paix de triompher. J’insiste sur ce point : que chacun fasse ce qu’il a à accomplir. Finissons-en avec les émotions, les réactions épidermiques et les mythes. Comme la majorité des Ivoiriens, je me retrouve dans la plupart des valeurs incarnées par le président Gbagbo. Ce grand homme n’appartient pas à un clan. C’est un leader politique dont l’œuvre et la trajectoire peuvent inspirer les plus jeunes. Son combat, ses idées n’appartiennent pas à un groupe, à un camp. Tenter une captation exclusive de son héritage, nier sa clairvoyance et son opposition au clanisme primaire, équivaudrait à l’emprisonner une seconde fois. Aujourd’hui, le combat du président Gbagbo revêt une toute autre forme. Plaider pour la libération des prisonniers politiques, c’est s’inscrire justement dans ses sillons. Je ne cherche pas à plaire ou déplaire à un parti politique. Car qu’est-ce qu’un parti politique sinon qu’un outil ? Ce qui m’importe c’est l’avenir de la Côte d’Ivoire. Je veux modestement contribuer à l’instauration de la paix entre tous les enfants de notre pays. Que mes détracteurs continuent de bavarder et de m’invectiver. Moi, j’agis !

 

On ne vous connait pas de camp dans la crise qui secoue le FPI et qui oppose Aboudrahamane Sangaré à Affi N’Guessan. Dites-nous clairement aujourd’hui de quel côté vous êtes ?

Nous avons un sérieux problème en Côte d’Ivoire : trop souvent, des individus aiment à se mêler d’affaires qui ne les regardent pas. Ce qui conduit à exacerber les tensions. La crise au FPI est avant tout l’affaire des seuls adhérents et militants de ce parti. Ce n’est pas mon cas. Malheureusement, on a vu des anciens conseillers et certains proches du président Gbagbo interférer de façon outrancière dans ce conflit, sans apporter de solution crédible et satisfaisante. Ma position est différente et limpide : je ne suis pas fondé à prendre parti pour un camp ou un autre. Ce qui m’intéresse c’est la Côte d’Ivoire. Je souhaite que les protagonistes règlent au mieux leurs contradictions. La survie de leur mouvement en dépend.

 

L’actualité récente du pays c’est la mutinerie de l’armée de Ouattara contre lui. Le Gouvernement qui dans un premier temps affiche une position catégorique et qui finit par négocier ? Comment analyser le fait que Ouattara ait cédé encore face aux armes ? Pensez-vous que le roi est vraiment nu et affaibli comme beaucoup le pensent ?

Cette situation est préoccupante. Depuis plusieurs années, et singulièrement ces derniers mois, le quotidien des Ivoiriens est perturbé par des mutineries de soldats qui réclament le versement de primes impayées. Avec, à la clé des morts, des blessés par balles et d'importants dégâts matériels. Dans tout le pays, ces mutineries perturbent le fonctionnement normal des services publics, des établissements scolaires, des universités, des grandes écoles et des commerces. Pourtant, le traumatisme né de la guerre de 2011 est encore là. Le gouvernement a failli sur toute la ligne et dévalué la parole publique. En promettant tout, puis en refusant de ne rien assumer, le président Ouattara et son Gouvernement ne sont pas exempts de tout reproche. L'autorité de l'Etat s’est affaiblie face à ces hommes armés. Le régime est dur avec les fonctionnaires désarmés, et mou avec les soldats armés. Cette politique de de deux poids deux mesures est préjudiciable à la cohésion sociale. Tout cela contribue à créer des antagonismes inutiles entre Ivoiriens. Cette façon de régler les conflits sociaux est dangereuse. J'invite le gouvernement et les mutins (ou les futurs mutins) à toujours privilégier le dialogue afin de mettre un terme définitif à cette fâcheuse habitude qui annihile tout effort de paix.

 

Un périodique, la Lettre du Continent, a d’ailleurs révélé qu’au plus fort de cette crise, Ouattara a voulu jeter l’éponge. Comment analysez-vous ce fait, si c’était avéré ?

Je ne sais pas quel crédit accorder à une telle information. Il faut parfois se méfier des rumeurs savamment entretenues par des officines qui préfèrent détourner l’opinion des vrais débats du moment. Alassane Ouattara est libre de renoncer maintenant ou de rester jusqu’en octobre 2020, terme de son deuxième mandat. Et puis, nous avons une Constitution qui règle la question de la succession du Président de la République en cas de vacance du pouvoir. Je déteste la politique-fiction. Je préfère éviter de me lancer dans des analyses infondées de faits improbables ou de spéculations qui relèvent de la pure désinformation.

 

La mutinerie a également accouché d’une autre affaire. En tout cas, avec la découverte des armes chez un des proches du PAN, elle a dégradé encore les relations entre Soro Guillaume et Ouattara. Comment jugez-vous cette crise au sommet de l’Etat ?

Je ne sais absolument rien des tenants et aboutissants de cette affaire dans l’affaire. Qui a fait quoi ? Qui complote contre qui et pour qui ou quoi ? Je n’en sais absolument rien ! J’ai appris qu’une commission d’enquête parlementaire avait été créée sur la mutinerie et les dossiers connexes. La justice aurait également été saisie. J’attends avec impatience le rapport des députés et les suites de l’enquête judiciaire.

 

A quelles conditions et quand est-ce qu’on peut s’attendre à vous voir rentrer d’exil ?

Le principe de mon retour en Côte d’Ivoire est arrêté. Je me suis déjà longuement exprimé sur le sujet. Il n’y a pas de conditions spécifiques. Sachez seulement que je suis très motivé à l’idée de retourner, six longues années après, sur la terre de mes ancêtres. Je reviens bientôt prendre toute ma place dans la vie politique nationale. La construction de la paix, la réconciliation, la vraie fraternité et la démocratie véritable sont les enjeux de la nouvelle ère qui s’ouvre dans notre pays. J’ai l’ambition d’y contribuer aux côtés de toutes les bonnes volontés qui se manifesteront.


 


 

 

 




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