Pour devoir de mémoire / Pr Bamba Moriféré (Président du PPS) : “La chute de Gbagbo était inéluctable” (Publié le vendredi 22 avril 2011 | Le Patriote.)

Lundi 23 Avril 2018 - 18:02


C’est l’une des figures de proue de la Gauche ivoirienne. Ancien compagnon de lutte et ancien bras droit de Laurent Gbagbo, le Professeur Bamba Moriféré, président du Parti pour le progrès et le socialisme (PPS), se prononce sur la chute de l’ancien chef de L’État. Et les défis qui attendent le nouveau président de la République.

 


Le Patriote: Professeur quels commentaires faites-vous de la chute de Gbagbo, survenue le lundi 11 avril dernier ?

 

Professeur Bamba Moriféré: En tant que démocrate ivoirien, c’est avec un soulagement que j’ai moi-même observé l’issue de la crise postélectorale avec la reddition de Laurent Gbagbo et de ses proches. Ce que je peux dire, c’est que cette issue était inéluctable. J’ai eu à le dire à différentes occasions. J’ai été, comme vous le savez, un ami, un camarade de lutte et un compagnon de combat de Laurent Gbagbo, pendant plusieurs décennies.

 

Je rappelle quand même que nous nous sommes retrouvés dans le mouvement étudiant déjà au Lycée classique d’Abidjan. Ensuite, nous avons cheminé ensemble dans le mouvement étudiant à l’Université d’Abidjan, au SYNARES et notre compagnonnage s’est poursuivi dans la clandestinité dans la mise en place des organisations démocratiques de la gauche ivoirienne. Pour moi, Laurent Gbagbo est un camarade qui a dévié et qui s’est égaré, qui a tourné le dos aux valeurs fondamentales de justice, de démocratie que nous prônions.

 

Il avait fait dévier son parti le FPI qu’il a transformé en une organisation ultra nationaliste et fasciste. Le mot n’est pas assez fort quand on voit les méthodes qui ont été utilisées par Laurent Gbagbo: la terreur, le tribalisme, les jeunes gens et les mouvements estudiantins qui ont été embrigadés. Pour moi donc, il était inéluctable que cette direction était sans issue. Et que de toute façon, le peuple ivoirien finirait par prendre le dessus.

 

Dans la mesure où, avant les élections, la presque totalité des compagnons de lutte de Gbagbo dans la gauche ivoirienne l’avait abandonnés et soutenait Alassane Ouattara comme l’homme de la situation pour ramener la démocratie en Côte d’Ivoire. Nous nous attendions à cette issue. Évidemment, nous avons été surpris par la façon peu glorieuse de la reddition de Laurent Gbagbo. Après avoir fait preuve de tant d’arrogance vis-à-vis du monde entier.  En tout cas, j’en retiens ce qui est positif pour le peuple ivoirien, à savoir la chute d’un dictateur.

 

Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour le président Ouattara pour mettre en œuvre son programme de rassemblement de toutes les sensibilités pour la démocratie en Côte d’Ivoire, pour régler le problème du chômage des jeunes, pour régler la question de l’éducation nationale et celle de la santé. Autant de domaines qui sont complètement sinistrés. Nous savons les causes de cette situation lorsqu’on apprend que Gbagbo a dépensé plus de 800 milliards de F CFA dans l’achat d’armes. Il est évident que dans ces conditions, il ne resterait plus rien pour s’occuper des intérêts des Ivoiriens.

 

 
LP: Au nom de votre formation politique le PPS et du Congrès pour une alternative populaire (CAP), ainsi que de certains leaders politiques, vous avez appelé lors de la campagne électorale, les Ivoiriens à soutenir le président Ouattara. Quelles sont donc vos attentes après son élection?

 

Pr BM: Nous attendons simplement que le président Ouattara mette en œuvre son programme. C’est sur la base de ce programme que nous lui avons apporté notre soutien. Programme de rassemblement de toutes les compétences et de toutes les sensibilités qui l’ont soutenu pour régler les problèmes essentiels des Ivoiriens. Et il est dans cette optique puisque, depuis qu’il a été élu, les initiatives qu’il prend vont dans le bon sens. Dans la mesure où il appelle au rassemblement et à la réconciliation nationale. Et nous sommes convaincus que Ouattara qui est un homme de parole ira dans le sens de l’intérêt et des objectifs que peuple ivoirien attend de lui.

 

 

LP: A propos justement de la réconciliation nationale dont il est de plus en plus question, comment la voyez-vous?

 

Pr BM: Laurent Gbagbo avait mis en œuvre une politique ethnocentriste, qui concernait une petite minorité de suiveurs. Il ne faut pas qu’il y ait de chasse aux sorcières. J’entends dire ici et là un certain nombre de choses sur l’ethnie Bété. Je suis moi-même bien placé pour en parler. Je suis né à Daloa, je suis un élu de Daloa, où je suis depuis mon grand-père qui était soldat et qui, lui-même, a mis en place le commandement de Daloa. Et je sais très bien que le peuple Bété est un peuple pacifique. Et la grande masse des populations Bété n’a rien à avoir avec les agissements de Gbagbo. Eux-mêmes ont été l’objet de terreur.

 

Il y a des intellectuels Bété qui n’ont jamais soutenu Gbagbo et qui ont vu leurs biens saccagés par le groupuscule de Gbagbo. Toutes ces choses ont été parfaitement comprises par le président Ouattara. Et toute cette politique de réconciliation nationale doit avoir pour socle premier la justice. Parce qu’on ne peut pas faire de réconciliation nationale dans l’impunité. Il faut que les crimes qui ont été perpétrés sous Laurent Gbagbo soient punis.

 

Et que justice soit rendue aux victimes. Cela signifie que toute personne qui se serait rendu coupable de crimes de sang et de crimes économiques doit être jugé de manière équitable et sanctionné. La réconciliation nationale ne veut pas dire qu’il faille passer par pertes et profits tout cela. C’est cela qui permettra aux Ivoiriens de se réconcilier véritablement.

 

Puisque justice doit être rendue aux victimes et aux ayant-droits. Je pense par exemple aux assassins de feu le général Guéi, de Téhé Emile. Je pense aux commanditaires des escadrons de la mort, à ceux qui ont fait disparaître le journaliste Guy-André Kieffer. Sur cette base-là, les Ivoiriens pourront se réconcilier effectivement dans la mesure où, après cela, aucun Ivoirien ne doit être exclu en fonction de son appartenance religieuse ou ethnique.

 

 

LP: Le président ne cesse de soutenir dans ses discours que tous les crimes commis doivent être punis. La question que certains observateurs se posent est de savoir si la justice ira jusqu’à condamner certains proches du présidant qui se seraient rendus coupables de crimes, sans affaiblir le régime?

 

Pr BM: La justice ne peut pas affaiblir le nouveau pouvoir. Je pense même qu’il faut éviter les amalgames. Vous parlez certainement de ce qui s’est passé à Duékoué. Je crois que l’ONUCI n’a pas fait son travail à l’époque. Vous avez vu vous-mêmes, que bien avant la prise de Duékoué par les Forces républicaines, il y a eu des exactions contre certaines populations allogènes. Où était l’ONUCI à ce moment-là ? Et d’après les informations qui sont en ma possession, les éléments armés des FRCI qui ont pris la ville, n’ont commis aucune exaction. Bien entendu, elles se sont attaquées à des miliciens et des mercenaires armés. Évidemment lorsque ces mercenaires vont se cacher au sein des populations, il a dû y avoir certainement ce qu’on appelle des dommages collatéraux.

 

Mais je pense qu’il faut faire les enquêtes nécessaires pour voir le vrai du faux. Parce qu’à ce jour, les affirmations qui ont été faites ne sont pas encore avérées. Or depuis dix ans, on sait exactement ce qui s’est passé. On sait qui sont ceux qui ont tiré des obus sur un marché à Abobo. On sait qui sont ceux qui ont tiré sur des femmes aux mains nues. Je crois qu’il ne faut pas faire des amalgames sur des choses qui sont affirmées et qui ne sont pas encore élucidées. Mais si jamais il y a eu des excès, justice doit être rendue.  Parce que la justice ne peut affaiblir un régime, bien au contraire.

 

 

LP: Comment pourrait-on concevoir la ‘’Commission Vérité et Réconciliation’’ dont a parlé le président, dans le cadre justement du règlement de la crise ?

 

Pr BM: Mettre en place une ‘’Commission Vérité et Réconciliation’’ peut-être une bonne chose pour savoir effectivement ce qui s’est passé. Mais la mise en place d’une telle commission n’a rien à avoir avec les sanctions des crimes économiques et des crimes de sang. Cette ‘’Commission Vérité et Réconciliation’’ doit être une commission globale dans laquelle la lumière doit être faite sur des faits mineurs de telle ou telle personne où le pardon pourrait être fait en fonction de la situation. Mais je fais une différence entre cette ‘’Commission Vérité et Réconciliation’’ et les personnes qui sont effectivement identifiées et qui ont été coupables de crimes économiques et de crimes de sang.

 

Vous savez l’histoire de l’usine de Fulton. Aujourd’hui le peuple ivoirien est démuni parce que tout simplement certains de ses fils ont soutiré du budget ivoirien des milliards de F CFA qui sont éparpillés à travers le monde. Il y a également la question du patrimoine immobilier de L’État. L’argent du contribuable ivoirien doit être récupéré et les coupables sanctionnés. Ces mesures peuvent tout à fait cohabiter avec une ‘’Commission Vérité et Réconciliation’’.

 

 

LP: L’un des défis majeurs qui attend le président est la création de la nouvelle armée. 

 

Pr BM: Oui, d’autant plus que nous avons besoin d’une armée républicaine qui comprenne que son devoir premier est de défendre les frontières et l’intégrité du territoire national. Mais aussi de défendre les institutions républicaines. L’armée doit être concentrée dans son rôle et le maintien de l’ordre doit être justement du ressort de la police et de la gendarmerie. A ce niveau-là, il sera nécessaire de recruter des personnes après une enquête rigoureuse et ces personnes doivent être bien formées et faire le travail pour lequel elles ont été engagées.

C’est une tâche importante et je pense que le président Ouattara a les coudées franches pour effectuer ce travail. Il existe au sein des FRCI et des ex- FDS, des éléments pouvant constituer cette future armée nationale républicaine qui est même déjà créée d’ailleurs puisque l’enveloppe existe, il s’agit des FRCI. Il est question maintenant d’identifier les éléments avec les critères précis d’avancement pour que désormais, cette question ne soit plus le seul fait du Prince.

 

 

LP: Depuis le 11 avril, le FPI est retourné dans l’opposition. Pensez-vous que ce parti ait encore un avenir politique?

 

Pr BM: Le FPI, tel que Laurent Gbagbo l’a fait dévier, n’a aucun avenir sur l’échiquier national. Nous le verrons, puisque dans les semaines et les mois qui viennent, les véritables démocrates, ceux qui ont été abusés, prendront leur responsabilité et se démarqueront effectivement de l’ancien régime. J’en suis convaincu. Mais c’est un chantier immense. Nous-mêmes qui, avant, étions de la Gauche ivoirienne, allons travailler dans ce sens.

                                                     (…)


 

             Réalisée par Yves-M. ABIET





Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact