La tricherie en milieu scolaire: Une gangrène manifeste en Côte d'Ivoire

Lundi 26 Mars 2018 - 15:39


Une Tribune Internationale de Yapi Yapo
 

Il serait aisé de donner une définition minimale de la tricherie pour qu’on arrive à identifier les acteurs concernés par ce fléau de notre société. Mais définir de cette façon cette tare sociétale reviendrait à biaiser l’analyse que nous voudrions mener à bien. Ici une définition stricte ne saurait tenir au risque d’être réductrice. Il faut donc donner à la tricherie son sens général. La tricherie commence avec la connaissance des règles établies qu’on décide délibérément de violer afin d’en tirer un avantage indu. Le tricheur est donc conscient que la règle est transgressée, que l’avantage qu’il en tire est frappé du sceau de l’illégitimité, que les stratégies utilisées sont sanctionnables. La mauvaise foi est un élément incontournable de l’arsenal de la tricherie, mais bien sûr le résultat attendu en fin de compte est le premier souci du tricheur. Alors, si la tricherie peut être considérée à un niveau individuel comme un risque à courir pour se soustraire aux normes communes, comment comprendre que la société dans laquelle elle prospère, devient impuissante à la réprimer correctement, pire lui trouve des « circonstances atténuantes » par sa manière de gérer le corps social ?

 

I- La massification du phénomène de la tricherie
 

Il serait convenable d’attirer l’attention sur un phénomène auquel il est difficile d’échapper au cours d’un cursus scolaire. Serait qualifiée de sainte, la personne qui nierait n’avoir jamais jeté ne serait-ce qu’un coup d’œil approbateur à son voisin en difficulté si lui-même n’en a bénéficié. La tricherie mineure n’est pas certes pardonnable, mais elle est une réalité inhérente au bon voisinage, à la compassion pour l’ami en difficulté sans pour autant devenir une habitude. Le tricheur stricto sensu s’écarte particulièrement de la tricherie improvisée de circonstance, épisodique et mineure pour l’ériger en stratégie de succès, de pare-feu contre les normes de l’apprentissage et d’évaluation prescrites par le système éducatif.

Ainsi remarquons-nous que la tricherie est devenue un fait banal autant en interne qu’en externe des salles de classes. Toutes les compétences sont sollicitées dans le seul but d’avoir de meilleures notes sans avoir en réalité intégré les différentes leçons des matières au programme. Pour cela, la tâche est encore plus aisée avec les nouveaux outils technologiques. Un téléphone suffit à l’élève pour mémoriser l’essentiel du cours et l’exploiter incognito, le cas échéant, lors d’évaluations sommatives ou certificatives. Ce mode de tricherie est tellement intégré dans les mœurs de la majorité des élèves que c’est un effort herculéen qui leur est demandé quand le surveillant exige la fouille au corps afin de débusquer des téléphones portables dissimulés. La paresse intellectuelle s’est installée chez les apprenants à force d’être assujettis à l’objet technique. Car il faut le remarquer : « il y a une sorte de pacte entre la machine et nous-mêmes, pacte comparable à ces terribles engagements que contracte le système nerveux avec les démons subtils de la classe des toxiques. Plus la machine nous semble utile, plus elle le devient ; plus elle le devient, plus nous devenons incomplets, incapables de nous en priver. »

Au lieu d’être un outil d’aide au renforcement des connaissances, le portable est devenu le vecteur de perpétuation du déclin du système de transmission et d’apprentissage du savoir. Mais là ne s’arrêtent pas les manifestations de la tricherie dans le cercle local d’un établissement scolaire.

La tricherie concerne également l’implication de certains chefs d’établissement dans l’octroi de moyennes « arrangées » en fin de trimestre ou d’années en plus des bonifications (sur la moyenne de chaque matière enseignée) qui sont devenues quasiment un droit pour l’élève. Par conséquent, les moyennes ne reflètent plus la vraie valeur de l’élève puisque les résultats de fin d’années sont biaisés par l’implication d’enseignants-parents, de directeurs d’école, de chefs d’établissement (en majorité du privé). L'objectif de cette tricherie sur les résultats de fin d’année est de donner une image reluisante de l’établissement et de permettre la réalisation des pourcentages mirobolants lors des examens de fin d’année que nous prenons plaisir à célébrer.

Pire, la dégénérescence des valeurs de probité intellectuelle touche la société entière. Les parents sont aujourd’hui les premiers à approcher les professeurs pour modifier indument les moyennes médiocres de leurs rejetons afin de les maintenir dans l’école publique, voire leur permettre de passer en classe supérieure sans avoir fourni l’effort conséquent. Par-là, dès le début de l’année scolaire, l’apprenant est déjà préparé à l’idée que les moyennes ne sont nullement les résultats de l’effort individuel mais des relations d’amabilité (voire intime souvent) qu’on pourrait entretenir directement ou indirectement avec un membre du secteur éducatif, de l’établissement. Tout se passe comme si la présence à l’école, l’enseignement et les efforts d’intégration des curricula n’étaient finalement qu’une grande comédie. En effet, c’est souvent avec stupeur que des élèves en voie d’être renvoyés se retrouvent miraculeusement en classe supérieure. Aujourd’hui, certaines jeunes filles ne misent que sur une prostitution déguisée pour s’attirer les faveurs d’enseignants concupiscents. On le notera, des élèves incapables de produire une rédaction correcte, avec des résultats scolaires catastrophiques se retrouvent en fin d’année avec leur baccalauréat, Brevet d’Études du Premier Cycle (BEPC), Certificat d’Études Primaires Elémentaires (CEPE) en poche, ayant obtenu des notes faramineuses. Qu’on se le dise clairement, nous sommes en face de cas de flagrant délit de manipulation des notes, de triche insidieuse, où par le truchement de méthodes frauduleuses, un élève parvient à renverser toutes les lois des formations et évaluations pédagogiques. Cela signifie que la tricherie n’est rien qu’un réseau bien huilé d’individus qui font de l’école, non le lieu d’éducation aux valeurs, mais un lieu de continuation de la décadence morale de la société.

Il suffirait de jeter un bref regard sur les archives pour comprendre que les premiers responsables sont les acteurs du système éducatif. Combien de fois des enseignants n’ont-ils pas été interpellés dans le cas de tricherie ? Combien de fois des chefs de centre d’examen n’ont-ils pas fait mention de pratiques dolosives et averti sur l’étendue de cette tricherie exacerbée ? Si des mesures vigoureuses et pragmatiques ne sont pas prises, on pourrait penser à une forme de laxisme évident ou peut-être voulu.

 

II- La participation indirecte des décideurs à la banalisation de la tricherie

La résultante de cette généralisation du phénomène de la tricherie est à n’en point douter les scores phénoménaux que le Ministère de l’éducation nationale brandit fièrement chaque année. Alors, la performance du système éducatif est-elle liée aux pourcentages annuels de réussite ?

D’un point statistique, nous sommes bien obligés de répondre par l’affirmative. C’est toujours une fierté de constater que plus de la moitié des apprenants ivoiriens ont été évalués avec succès aux différents examens. C’est encore un indice de performance du système éducatif et des acteurs du secteur éducation-formation de parvenir à des résultats finaux répondant aux standards internationaux.

Aussi cette critériologie pragmatique a-t-elle une incidence indéniable sur le fonctionnement réel de toutes les structures de l’éducation nationale. La course au pourcentage élevé est un blanc-seing accordé aux différents responsables locaux de réaliser des performances en parfaite contradiction avec les réalités du terrain. C’est pourquoi, les chefs de circonscription (Inspecteurs d’Education Primaire), les chefs d’établissement (Proviseurs, Principaux), jusqu’aux directeurs des écoles primaires, seront tenus responsables de la médiocrité des résultats obtenus. Ils sont conscients que le maintien au poste qu’ils occupent, de même que des promotions espérées ne tiennent pas compte de la rigueur et probité intellectuelles déployées, mais des bilans scolaires flatteurs. Très souvent des résultats sont renvoyés aux instituteurs pour insuffisance de bons résultats, en vertu d’une barre imaginaire légitime non atteinte. Le message est clair : revoir les moyennes d’évaluations déjà faites. A partir de quels critères ou quelles compétences ? là n’est pas l’enjeu mais bien la satisfaction de l’autorité éducative afin de démontrer la bonne santé du système. Tant pis pour les valeurs d’objectivité, de vérité et de probité que requiert ce secteur délicat de la gouvernance publique. Finalement du laxisme, de la banalité de la forfaiture du crime docimologique, nous sommes passés à une autre étape : la consécration du tout résultat au détriment de l’éducation, au sens axiologique du terme. Ce pragmatisme inadéquat dans un secteur qui doit former les générations futures est loin donc de la simple ignorance des réalités, mais proche d’une participation active au phénomène de la tricherie collective et du leurre manifeste des pourcentages aux pieds d’argile. Or, nous pouvons affirmer avec Ki-Zerbo :

« Après la mise au monde, il reste l’éducation. Vivre c’est persévérer dans son être. Et pour une société donnée, c’est par l’éducation qu’elle se perpétue dans son être physique et social. Il s’agit d’un accouchement collectif qui prolonge l’enfantement biologique individuel. Une société qui renonce à prendre en charge sa jeunesse et à la doter des outils d’une promotion optimale, enterre son propre avenir. C’est une société suicidaire. » L’objectif de toute politique éducative devrait donc avoir pour souci de remédier aux déficiences constatées. La chaîne de commandement peut être considérée comme complice de cette triste réalité puisqu’en vertu des possibilités réelles d’une auto-évaluation objective, on privilégie depuis longtemps la seule scolarisation à l’éducation, l’évaluation sincère à la manipulation des chiffres.

On nous objectera sûrement que des mesures ont été prises pour enrayer ce fléau que représente la fraude en milieu scolaire. On citera par exemple, l’adoption des stickers nouvelles formules lors d’examens, les surveillances des centres d’examens, l’interdiction des téléphones portables, les visites d’inspection locales et générales… mais toutes ces mesures sont-elles efficientes quand on a déjà habitué les principaux responsables à avoir des accommodements à la limite de l’indécence avec les chiffres ?

Pour un observateur averti de la vie éducative, il saute aux yeux que la densité des épreuves a faibli de même qu’est dilué la majorité des épreuves aux différents examens. Aujourd’hui, on pourrait soutenir sans se tromper, qu’individuellement parlant, un bon élève de Cours Moyen deuxième année (CM2) des années 1960-70 est meilleur à celui des décennies 80-90. Mais plus inquiétant, ceux-là ne sont plus comparables à leurs pairs d’aujourd’hui. Ils sont largement supérieurs en culture générale et en compétences qu’un élève en fin de premier cycle du secondaire (3è). Alors les progrès enregistrés en termes de pourcentages extraordinaires sont contrariés par la réalité du terrain. Il y a une véritable régression non seulement cognitive mais comportementale, tendant à prouver le mal-être généralisé accompagné, sans en prendre toute la mesure, par les autorités en charge de l’éducation.

Au final, il existe une priorisation des chiffres au détriment des réelles valeurs éducatives qui constitue l’essentiel de l’enjeu de l’EDUCATION NATIONALE d’un jeune Etat en quête de réalisation de l’unité nationale et d’une consolidation de l’assise morale du peuple. Avec la marche chaotique à laquelle nous assistons, force est de constater que les acteurs du système aujourd’hui sont en mal de repères solides.

 

III- Le renversement des valeurs dans le corps éducatif
 

Au regard de la massification de la tricherie, une nouvelle donne sociale est en train de germer dans l’esprit de nos concitoyens. Quelle valeur accordée finalement à ce domaine important de la politique nationale auquel est consacré une bonne part du budget national ? Il semble que l’école ait failli à sa mission : donner à la société des citoyens modèles capables de contribuer à l’émergence politique et économique du pays. Mais faut-il seulement accuser l’école ?

L’école n’est pas dans un vase clos, une bulle protégée par son aura et hors  de la société. La dégénérescence commence par les adultes qui déterminent l’essentiel de la formation à inculquer. Par ailleurs l’éthique sociale qui fait défaut parfois dans la sélection de l’excellence qui devrait couronner le parcours des élèves les plus brillants est l’une des tares les plus criantes de la société ivoirienne. C’est un secret de polichinelle de dire que la corruption sème le trouble dans l’esprit de nos apprenants car sans soutien, il devient difficile d’être récompensé pour ses années d’école. Selon l’adage du jargon ivoirien : « relation est mieux que diplôme ». C’estcette triste réalité qui rythme désormais la vie scolaire et les perspectives d’avenir incertain qu’elle offre. « Ici les jeunes n'ont plus besoin de souffrir pour passer en classe supérieure; ici, l'excellence est un mot bien fâcheux et grincheux. Ici, on ne souffre plus pour avoir un examen ou un concours tant qu'on a des relations ou qu'on peut distribuer des billets de banque. Il suffit seulement à certains jeunes de notre âge, de dormir, de ne pas aller en classe, pour être récompensés, positivement, l'argent étant le nerf de leurs examens. En vérité, ceux qui parlent nuit et jour d'excellence, n'ont jamais connu l'excellence. Dans cette forêt de corruption, de vol généralisé, d'injustice et d'irresponsabilité, seul le pauvre se perd. Voilà pourquoi. »

Il y a donc de toute évidence une perte de la notion des valeurs quand le premier peut se retrouver dernier et le dernier de classe narguer le crack de la classe avec une réussite aux examens et concours sans avoir parfois été dans le centre d’examen. Voilà pourquoi l’enseignant rigoureux, le surveillant honnête sont de nos jours les anti-héros d’une aventure ambiguë de l’école que les politiques encensent hypocritement. Traités de méchants par les apprenants eux-mêmes, marginalisés par des collègues débarrassés de tout scrupule désormais, l’homme de vérité, dans une telle ambiance empuantie, est combattu et très souvent ignoré lors des promotions régulières. Preuve, s’il en était encore, d’un manque réel de volonté politique à changer le fait accompli, puisqu’un rééquilibrage courageux pourrait sonner le glas des pourcentages artificieux.

Mais tout cela n’est qu’une fuite en avant car la finalité ultime reste le  renforcement des valeurs chez le citoyen. Et le corrompu ou le prévaricateur ont été avant tout élèves. « En Côte d’Ivoire, les réseaux de recrutement parallèle, de vente d’épreuves d’examen ou de diplômes, les opérations « hibou vol de nuit » et l’ensemble des pratiques scolaires illicites montrent l’école sous le jour d’une institution investie selon des pratiques observables et jugées ordinaires dans d’autres domaines de la vie sociale, politique et économique : tout n’est que négociations, « couloirs », échanges monétarisés. ». Ne pas résoudre le problème de la tricherie chez les jeunes de la nation, c’est la perpétuation assurée d’un legs de valeurs corrompues au sein même de la collectivité. Pas étonnant de voir que depuis deux décennies, aucune moralisation de la vie publique n’est possible puisque la plupart des nouveaux majeurs, ayant intégré aujourd’hui la fonction publique, sont ceux-là qui ont bénéficié des largesses d’hier. Un cercle vicieux que les acteurs actuels seront évidemment mal placés à briser car la mise en place des solutions perceptibles ruinerait des intérêts majeurs en jeu.

 

 

CONCLUSION

 

La question de la tricherie dans le secteur éducation-formation ivoirien dépasse le simple cadre de l’enclos des classes et établissements scolaires. Nous devons convenir d’une généralisation du phénomène qui gangrène toute la société éducative et par ricochet constitue un indice de la corruption des mœurs en Côte d’Ivoire.

Comprenons donc que la tricherie est un comportement résultant d’un déficit de moralité, certes, mais d’un déficit de volonté politique de moralisation réelle de la vie publique dont les instruments de canalisation devraient être l’application des lois, et prioritairement le système de changement des mentalités d’une nation. L’Ecole demeure le cadre idéal d’un tel essor moral de la population. Alors, le constat d’une intensification de la tricherie dans le système éducatif est un baromètre indépassable de l’envergure prise par la corruption dans notre société. La corruption généralisée dans la vie publique n’est autre chose que la continuation de la tricherie constatée à l’école d’une autre manière.

 

Source: guillaumesoro.ci

 




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