La chute du bravissime Jacob Zuma : réflexions sur la gestion scandaleuse des budgets de souveraineté en Afrique

Samedi 17 Février 2018 - 16:25


 



Un dossier d’analyses de Franklin Nyamsi

Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

 

 

            Le bravissime Jacob Zuma, désormais ancien Président de la République sud-africaine,  vient de dégringoler avec fracas,  tel un baobab brutalement abattu en pleine forêtPlus dure est la chute, quand l’arrogance était triomphante. Vertige des hauteurs. Folie des grandeurs ! Lorsqu’on est porté à la tête d’une république, en qualité de président, on est présenté comme le premier des citoyens. Des rois de l’antiquité aux plus modestes Chefs d’Etat contemporains, l’expérience des charges suprêmes d’un pays est loin d’être de tout repos pour leur modestie. C’est, qu’on l’avoue ou non, un chemin semé d’embûches, où l’impétrant a pour pire ennemi, lui-même. Une véritable épreuve du miroir pour les âmes profanes.  La tentation humaine, trop humaine, veut alors qu’on se prenne de plus en plus pour un être divin, au pouvoir surnaturel et sans limites.

 

            Le pouvoir, par le faste et l’autorité qu’il confère, donne un sentiment de puissance qui n’est certes pas infondé. On a sous ses ordres les armées, les administrations, les institutions étatiques, les grands corps constitués de la nation, les Ordres nationaux, la mémoire nationale. Les plus hautes fonctions de l’Etat sont éminemment gratifiantes pour l’égo, dont la plus naturelle des tendances est la volonté de puissance que thématisait Nietzsche. Mieux encore, la baisse de vigilance devant la montée de ce sentiment, que les glorioles du palais et les honneurs officiels dopent, conduit de l’idée de toute-puissance à celle de l’impunité. Et alors, bonjour les dégâts. L’arbitraire prend le pouvoir à tous les étages institutionnels. Le Chef de l’Etat se mue en fief de l’Etat. Le président de la république devient un résident de la république. L’Etat, chose publique, dévouée au service de la communauté nationale, en vertu des termes intangibles de la constitution, devient comme un tas de dépouilles d’une immense razzia,  la chose privée d’un homme et de son clan. Et alors, commence la descente aux Enfers du pays…

 

           Toutes les dérives politiques des élites africaines tournent autour des crises du leadership national confronté à l’argent, au sexe, au pouvoir et à la gloire. Ces quatre idoles, transformées en fin en soi, deviennent les obstacles à l’éclosion d’une vraie politique nationale.

            Derrière bien des grands discours dont ils se gargarisent volontiers, beaucoup de politiques sont des angoissés de la caisse, des obsédés de l’accumulation compulsive de capitaux. Loin de se focaliser sur le changement social, économique, culturel et politique dont leurs millions de concitoyens ont urgemment besoin, ils n’ambitionnent derrière moult slogans de campagne, qu’une chose : s’emparer de tous les leviers de l’économie nationale pour eux-mêmes et le clan qu’ils constituent fiévreusement en s’installant au pouvoir. Loin de s’inquiéter d’incarner les valeurs de respect et de délicatesse dans l’égalité des genres qu’ils affichent, ils ouvrent le champ à une vaste prédation sexuelle dans leurs pays, l’ambition étant de tenir en respect autant de consciences que de croupes. Loin de travailler à renforcer les institutions démocratiques de haute lutte conquises par leurs peuples, ils s’installent au pouvoir avec des plans d’encapsulement de la justice, d’embastillement des consciences résistantes, d’avilissement des élus de la nation, de diabolisation, voire d’élimination de la pensée critique dans leurs espaces publics. Loin d’apporter leur pierre de touche à l’émergence d’une mémoire nationale positive, susceptible de nourrir les rêves constructeurs de leurs concitoyens, ils s’opposent ostentatoirement aux politiques du pardon et de la réconciliation, déterminés qu’ils sont à garder les peuples dans les chaînes de la haine instrumentalisée contre l’Autre, l’étranger, le pauvre, le malade, le faible, l’orphelin, la veuve, le vieillard et l’enfant.

 

             Et puisque l’argent est, dit-on, le nerf de toute guerre et le sang de l’organisme social, toute cette dérive du leadership africain tourne autour de la mécompréhension de la fonction des budgets de souveraineté mis à la disposition des Chefs d’Etat. Ces lignes des lois de finances, qui confèrent au Chef de l’exécutif national des sommes colossales- bien souvent des milliards en monnaies africaines –  dont il décide de la gestion tout au long d’une année budgétaire, sont-elles pour autant dédiées au libre caprice des tenants de nos palais présidentiels ?  IL convient d’abord de savoir ce qu’est la souveraineté. Voici ce que nous en dit un expert de l’Université canadienne de Sherbrooke :

 

« Pouvoir suprême reconnu à l'État de faire ses lois et de les mettre en pratique. La souveraineté d'un État implique l'exclusivité de ses compétences législatives, exécutives et judiciaires. Concept qui signifie aussi État indépendant. Un État souverain s'oppose ainsi à une colonie qui n'a pas le contrôle exclusif de son territoire. La décolonisation qui a marqué les années 1960 a donné lieu à la création d'États souverains.

La souveraineté peut appartenir au peuple ou à un monarque. Le plus souvent, la souveraineté est assumée par des représentants ou titulaires du pouvoir politique.

La souveraineté d'un État ne doit pas être confondue avec l'autarcie économique ou l'isolement diplomatique. Un État souverain peut conclure des ententes, des traités et être inséré dans des ensembles plus vastes. Il garde cependant sa souveraineté en autant qu'il a le pouvoir suprême de s'en détacher ou s'en dissocier librement en acceptant évidemment les conséquences économiques ou financières de cette rupture.

Dans la pratique, la souveraineté des États est érodée par les processus de mondialisation économique, culturelle et politique. La libre circulation des individus, des capitaux et des idées oblige aujourd'hui les États à tenir compte des contextes régionaux et internationaux dans lesquels ils sont insérés. »[1]

 

             Et l’on peut alors comprendre ce qu’est un budget de souveraineté en république. La souveraineté appartenant au peuple, les fonds de souveraineté doivent être utilisés pour l’aide au peuple. Ce n’est pas l’argent du Chef de l’Etat. Rien à voir avec son salaire. IL ne peut même pas y puiser pour faire des dons ! C’est l’argent du seul souverain en république : le peuple. C’est le souverain qui autorise ses représentants à gérer de tels fonds exceptionnels pour mieux servir les populations. Le budget de souveraineté est donc un acte légal, en contexte de respect des normes,  accompli sous l’autorisation parlementaire et sous contrôle parlementaire. Il permet d’allouer par vote, des fonds de souveraineté à certaines institutions de la République. IL s’agit notamment d’une partie des ressources financières nationales que la loi de finances alloue au pouvoir exécutif pour son fonctionnement optimal au service du peuple, seul et unique détenteur de la souveraineté républicaine. Dès lors que de telles ressources sont allouées par la loi, il s’en suit que les Parlementaires, en démocratie bien sûr, ont tout pouvoir pour en contrôler les affectations, l’usage et les modifications, qui peuvent ensuite être requalifiées dans le cadre d’une loi rectificative de finances, en fin d’exercice budgétaire.

            Comment Jacob Zuma s’est-il donc comporté en pleine république ? Voyons ce cas d’école.

 

La chute de Zuma : emblème de nombreux scandales des budgets de souveraineté en Afrique. Urgence de « zumaiser » ses pareils

 

            Que s’est-il donc passé dans le cas du Président Jacob Zuma, démissionnaire le mercredi 14 février 2018 ? C’est en analysant la lente descente aux enfers du Président sud-africain sorti qu’on comprendra l’ampleur de la dérive de la gestion des fonds de souveraineté par les leaders africains contemporains. On verra alors que Jacob Zuma aura réussi à accomplir le parfait parcours du Chef d’Etat scandaleux à la tête de l’Afrique du Sud, en mobilisant trois types d’imposture : l’imposture idéologique ; l’imposture morale ; l’imposture financière contre la souveraineté populaire .

 

L’imposture idéologique : l’échec socioéconomique de Zuma

 

            On le sait, Jacob Zuma est d’origine modeste. Né d’une femme de ménage et d’un père policier très tôt décédé, il est recueilli dans le Kwazulu-Natal par l’ANC. IL n’a alors que 17 ans. Prisonnier pendant 10 ans aux côtés de Nelson Mandela à Robben Island, il fait incontestablement parti des héros de la lutte contre le régime discriminatoire de l’Apartheid en Afrique du Sud. Des services de renseignements de l’ANC, il devient le principal responsable de son parti dans le Kwazulu-Natal, puis ministre de cette province. C’est inexorablement qu’il arrive à la Vice-présidence de l’ANC, puis en 2007, au sommet de l’ANC, avec le soutien des syndicats et de l’aile gauche de son parti, fortement inspirée par les thèses du Parti Communiste sud-africain. C’est donc pour servir le peuple des townships, des campagnes et des mines, la classe laborieuse, pour ainsi dire, que Zuma monte à l’assaut du pouvoir. Contre le Président Thabo Mbéki, qui est présenté comme un intellectuel coupé des masses populaires, Zuma se présente comme le taureau du peuple, l’homme de l’immersion absolue. Et c’est ainsi qu’il s’installe au pouvoir. Mais tout au long de son exercice, le pouvoir d’achat, la condition des sud-africains les plus pauvres n’auront cesse de se dégrader. Trahison de la gauche sud-africaine ! L’échec socioéconomique de Zuma est tel qu’un Bernard Lugan, pourfendeur de l’ANC, par ailleurs connu pour ses relents de nostalgique de l’Apartheid,  peut écrire sans entièrement se tromper :

« Ne nous trompons pas d’analyse, car le départ de Jacob Zuma ne va pas permettre d’ouvrir des fontaines laissant couler le lait et le miel. Contrairement à ce qu’écrivent les journalistes, l’affaire Zuma est en effet, et d’abord, la conséquence de l’incurie du parti gouvernemental ANC, l’arbre qui cache la forêt d’un gangstérisme d’État. C’est la faillite de l’ANC qui est mise en évidence à travers elle car, entre 1994 et 2018, le mouvement de Nelson Mandela a conduit le pays vers un naufrage qui se mesure en quelques chiffres :

 Bien que réalisant ¼ du PIB de tout le continent, l’Afrique du Sud est aujourd’hui devenue un des 5 pays « les moins performants » d’Afrique, juste devant les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland.

 Au mois de mai 2017, l’Afrique du Sud est entrée en récession. Or, en 2000, il fut acté par l’ONU que les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) dont le principal était le recul de la pauvreté, ne pourraient être atteints sans un minimum de croissance annuelle de 7% durant plusieurs années.

 Le chômage touche plus de 40% des actifs quand les chiffres officiels sont de 25%

 Le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire est inférieur de près de 50% à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994.

 Un habitant sur trois survit grâce aux aides sociales, le Social Grant.

 À l’exception de l’agriculture, branche encore contrôlée par les Blancs – mais pour combien de temps ? –, tous les secteurs économiques sud-africains sont en recul, à commencer par les industries de main d’œuvre (textile, vêtement, chaussures), qui n’ont pu résister aux importations chinoises. Quant aux secteurs de la mécanique dans lesquels, avant 1994, l’Afrique du Sud produisait la majeure partie des pièces dont ses industries avaient besoin, ils sont moribonds.

 Même les mines ont sombré. Pertes de production et de revenus, plus coûts d’exploitation en hausse constants, ont eu pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de dizaines de milliers de mineurs. Pour maintenir la production, il aurait fallu investir des sommes colossales, mais le climat social, la corruption et l’insécurité ont découragé les investisseurs qui ont préféré faire glisser leurs activités vers des pays moins incertains. L’industrie minière est également pénalisée par les coupures de courant à répétition car la compagnie publique Eskom, littéralement pillée par ses nouveaux dirigeants nommés par l’ANC a, de plus, vécu sur l’héritage laissé par le régime blanc et sans procéder aux investissements indispensables. Résultat : les mines qui représentent aujourd’hui 10% du PIB sud-africain, qui emploient 8% de la population active et qui sont le premier employeur du pays avec 500.000 emplois directs, ont perdu plus de 300.000 emplois depuis 1994. »[2]

 

L’imposture morale : la kyrielle des scandales financiers de Zuma

 

Le personnage de Zuma arrive au sommet de l’Etat dans le train des grands scandales[3] maffieux. Jugé et disculpé pour viol en 2006, il est impliqué dans l’affaire des 787 pots de vins du Groupe Thomson en 2007. A peine est-il installé au sommet de l’Etat qu’éclate déjà l’affaire Gupta, cette richissime famille indienne qui grâce au Président Zuma, opère alors ce que les spécialistes de politique sud-africaine appellent désormais «  The State Capture », «  La capture de l’Etat ».

L’ONG Transparency International rapporte alors ce qui suit :

« A recently-released report on State Capture indicates that one family could seemingly succeed in skewing the spending priorities of the government in Pretoria. It’s a crisis induced by weak state institutions and it has enraged many South Africans.

South African Public Protector, Thuli Madonsela’s much anticipated report on state capture released on November 3, 2016 has added to mounting suspicion that all is not well in one of Africa’s most celebrated democracies. While its first post-apartheid constitution continues to receive international praise for being one of the most progressive documents of its kind, the report suggests that its ability to prevent the abuse of state power will remain limited as long as strong independent institutions do not back it up.

Titled ‘The State of Capture’, Madonsela’s report homes in on the fraternal relationship of the South African president, Jacob Zuma, and the Gupta family, three naturalized brothers of Indian origin who have managed to build a massive business empire on the back of government contracts since their arrival in South Africa in 1993. Zuma’s son, Duduzane, happened to be a major beneficiary of their exploits with has been a significant shareholder in a number of their companies.

The report also casts a negative light on the broader custodianship of the state by the ruling African National Congress (ANC). It asserts shoddy management of state-operated enterprises and raises important questions about the health and efficacy of key oversight institutions to arrest the encroachment of private interests on the state timeously. Its major recommendation has been to institute a judicial inquiry, headed by a judge that is nominated to the president by the chief justice, to further probe some of the claims that were made during the investigation.”[4]

L’imposture politique contre la souveraineté budgétaire du peuple

            Confondant les caisses du Trésor public avec son propre salaire, le Président Jacob Zuma, dans une Afrique du Sud en majorité stagnante dans la pauvreté de masse, va pousser le bouchon plus loin avec l’éclatement du scandale fatal de Nkandla. Pour rénover sa résidence privée, Zuma n’hésite pas à ponctionner 18 millions d’euros dans les fonds de souveraineté de la Présidence de la République sud-africaine. Quand  l’ignominie est dénoncée en 2016, il s’en étonne bruyamment,  quoique la justice ait réussi à lui faire rembourser la modique somme de 500 mille dollars, entre temps. L’affaire Nkandla va constituer le point de bascule vers la chute de l’homme d’Etat dans l’estime de son propre parti et dans celle du peuple. Faut-il le rappeler, par 12 fois, Zuma échappera à une motion de défiance de l’opposition au parlement, grâce au soutien quasi aveugle de l’ANC. Mais lorsqu’éclate l’affaire des dépenses faramineuses de Nkandla, le front uni de l’ANC se fissure, laissant apparaître l’aile de la relève et de l’alternance interne de Cyril Ramaphosa. De même, l’opinion politique nationale bascule contre l’ANC en lui infligeant une défaite historique et massive dans toutes les grandes villes sud-africaines lors des municipales d’août 2016.

            L’ordre de démissionner, donné par l’ANC à son mandataire présidentiel le 13 février 2018 n’est donc rien d’autre qu’une tentative de sauver la mise du parti de Mandela dans une Afrique du Sud où son bilan socioéconomique, moral et politique ne plaide plus pour lui comme au seuil des années 90. En virant Zuma pour lui préférer le nouveau Président  Cyril Ramaphosa, en empêchant Dl Zuma d’imposer son ex-femme Dlamini Nkosazana Zuma à la tête de l’ANC,  ce parti historique à la dérive  veut en réalité se sauver et par extension sauver l’Afrique du Sud de la faim, de la soif, de la maladie, du chômage et de la violence. L’ANC veut enfin satisfaire une Afrique du Sud lasse d’attendre le paradis promis aux lendemains de l’effondrement de la monstruosité de l’Apartheid.

 

            Conclusions de la chose ? La triple imposture idéologique, morale et politique de Jacob Zuma, mais aussi sa déchéance du pouvoir le 14 février 2018,  nous auront appris ou rappelé trois exigences républicaines :

a)      Un Chef d’Etat africain qui, sous couvert de changements politiques purement cosmétiques,  s’installe au pouvoir  et avec sa famille, son clan de profiteurs, doit être démocratiquement démis de ses fonctions, par des mécanismes de vigilance internes à son parti, à sa majorité politique, aux contre-pouvoirs nationaux (parlementaires et judiciaires)  et à la vigilance électorale des citoyens. C’est ce que nous nommons zumaiser.

 

b)      Un Chef d’Etat africain qui traîne une ribambelle de scandales dans la gestion des marchés publics et s’associe à des filiales mondiales d’argent pour capturer l’Etat au bénéfice de leurs multinationales où il recueille des rétro-commissions,  doit être démocratiquement démis de ses fonctions, par des mécanismes de vigilance interne à son parti, à sa majorité politique, aux contre-pouvoirs nationaux (parlementaires et judiciaires)  et grâce à la vigilance électorale des citoyens. Oui, les Africains doivent zumaiser leurs ogres.

 

 

c)      Un Chef d’Etat africain qui utilise les fonds de souveraineté du Peuple pour ses convenances personnelles n’est pas digne de diriger la République. La majorité au pouvoir, les contre-pouvoirs, le peuple des citoyens, doivent impérativement le zumaïser.

            Oui, Les Africains, à la manière de l’ANC, doivent zumaïser, un à un, leurs imposteurs-exploiteurs. Et ce ne sera que justice, pour l’avènement de véritables républiques africaines, en lieu et place des nombreuses monarchies déguisées que l’actualité nous sert sous les tropiques…





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