Interview / Gouverneur Philippe DACOURY-TABLEY : « La CEI, sous sa forme actuelle, est disqualifiée pour conduire des élections propres en Côte d’Ivoire »

Lundi 26 Février 2018 - 10:27


 

Les questions de l’heure, qui polarisent l’attention en Côte d’Ivoire, telles celles liées aux élections municipales et sénatoriales et de la réforme de la CIE n’ont pu laisser le Gouverneur DACOURY-TABLEY Philippe-Henri muet et indifférent. C’est pourquoi il a accepté de répondre à nos questions, sans détour. Interview.

Que pensez-vous, M. le Gouverneur, des élections municipales, régionales et sénatoriales annoncées par le Chef de l'Etat et que dites-vous de la CEI qui s'apprête à les organiser?

Avec cette décision d'organiser ces élections au cours de ce premier semestre de 2018, nous sommes au cœur de ce mauvais film de série B qui se tourne depuis le 11 avril 2011 et dont Alassane OUATTARA est le mauvais metteur en scène. C'est à ne rien y comprendre. En effet, il a dit lui-même que ces élections allaient se tenir en 2020, entre autres pour des raisons financières, mais aussi parce qu'il ne voulait pas passer ce deuxième mandat à organiser rien que des élections.

Pour vous, ces élections sont donc inopportunes ?

Oui, elles sont totalement inopportunes et inutiles pour notre pays. En dehors du fait que le respect des engagements pris et de la parole donnée ne sont pas la tasse de thé de OUATTARA, on se demande qu'est-ce qui a changé, au regard de ce qu'il avait dit, pour qu'il précipite la tenue de ces élections, puisque notoirement, les caisses de l'Etat, par sa gestion, sont toujours vides ? Pourquoi cette précipitation ?

Le dernier communiqué du Gouvernement indique que les élections sénatoriales sont prévues pour le mois de mars 2018, avant toutes les autres élections. Votre observation ?

De mieux en mieux, ce régime évolue à son aise dans les contradictions, les bizarreries et se complaît dans les non-sens. Le Sénat sera mis en place avant les Conseils municipaux et régionaux, or, c'est précisément ceux-ci qui élisent ceux-là. La logique s'y perd, mais OUATTARA y gagne, car toute cette manigance est montée pour ces petits intérêts personnels de conservation de tous les pouvoirs et contre ceux des partis d'opposition et l'ensemble du peuple. En fait, il s'agit de prendre de court l'opposition de même que certains de ses partenaires en les empêchant de s'organiser. De toute évidence, une de ses intentions voilées est d'aller à la pêche sénatoriale dans les rangs de ses adversaires politiques. On ne bâtit pas une politique et encore moins ne développe un pays avec ce genre de petits calculs qui rasent le sol.

Et la CEI, pensez-vous qu’elle devrait encore organiser ces différentes élections ?

Dans le dispositif électoral, il n'y a pas que la CEI. Le découpage électoral, la liste électorale, le code électoral et la sécurisation des élections constituent des questions primordiales qui posent problème depuis l'accession violente de OUATTARA au pouvoir d'Etat. L'environnement électoral actuel a été défini par OUATTARA seul et continue, encore aujourd'hui, d'être organisé par le régime, dans un objectif d'éradication de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à Gbagbo et à ses proches. C'est pourquoi le système électoral actuel est fondamentalement porteur de conflits. Il doit donc nécessairement être réformé si l'on veut que ce pays retrouve la paix et la réconciliation.

Concrètement, et concernant plus spécifiquement la CEI, quels sont les éléments ou arguments qui fondent ce tir groupé sur cette institution ?

Il convient de mettre en avant la CEI parcelle que cette institution est la clef de voûte du dispositif électoral en Côte d'Ivoire. La CEI, sous sa forme actuelle, est moralement, politiquement et juridiquement disqualifiée pour conduire des élections propres en Côte d'Ivoire.
Au plan moral, c'est par la CEI et son Président, Youssouf Bakayoko, que sont venus les malheurs de notre pays. Dans aucune des élections qu'elle a organisées, la CEI n'a démenti sa nature profonde de partialité qui lui est consubstantielle. À ce titre, elle s'est dépouillée elle-même de toute légitimité.
Politiquement, la composition de la CEI, totalement déséquilibrée en faveur du pouvoir et son fonctionnement, qui l'assimile, dans les faits, à une Direction du ministère de l'Intérieur, ne répondent à aucune logique et encore moins à l'objectif de neutralité et de transparence, fondements de la création de cette institution.
Juridiquement, la CEI a fait l'objet de la Résolution no 2060 du 27/0/2012, demandant aux autorités ivoiriennes de réformer l'institution dans une démarche consensuelle entre tous les acteurs concernés. Mieux, le 18 novembre 2016, la Cour Africaine des Droits de l'Homme et des peuples (CADHP) a pris un Arrêt relatif à la CEI. Dans cet Arrêt, la Cour fait injonction à la "Côte d'Ivoire de réformer la loi portant composition, organisation, attributions et fonctionnement de la CEI pour la rendre conforme aux engagements internationaux du pays, notamment la Charte Africaine de la Démocratie, des Électrons et de la Gouvernance et le Protocole de la CEDEAO sur la Démocratie et la Gouvernance".
De ce point de vue, l'Etat de Côte d'Ivoire n'a pas trente-six solutions, il doit s'exécuter, c'est tout.

Que pourraient être, selon vous, les grands axes de cette réforme de la CEI?

En cette matière, comme en d'autres, il ne faut pas chercher à réinventer la roue ou le fil à couper le beurre. Les organisations de la Société civile, poussées par un remarquable esprit civique qui a mis au-devant l'intérêt national, se sont regroupées au sein d'une Plateforme et ont fait des propositions constructives sur la réforme de la CEI.
À la suite de la Société civile, des partis politiques, réellement dans l'opposition, FPI, URD et UNG, viennent de publier leurs propositions relatives à la refonte de la CEI. Ces propositions, de la Société civile et des partis politiques, s'appuient sur les orientations suivantes :

- Équilibre, dans la composition et dans les responsabilités, entre
l'Opposition et le parti au pouvoir;
- Rôle plus accru ou de leadership des Organisations de la
Société civile par rapport aux partis politiques ;
- Choix des membres (avocats, magistrats ...) par les Organisations elles-mêmes ;
- Président de la CEI, devant être un non politique, choisi au sein de l'organe, par consensus et uniquement sur des critères de compétence, de probité, d'honnêteté.... ;
- Réduction de la taille de la Commission.

Ces orientations énoncées par la Société civile et les partis politiques sont convaincantes de par les arguments qui les soutiennent. Concernant la proposition d'écarter les politiques de la présidence de la CEI au profit des membres de la Société civile, il est de notoriété en Côte d'Ivoire que s'agissant de la présidence des organes chargés de l'organisation des élections, la Société civile et les hommes politiques ont fait leur preuve, en sens inverse. En cette matière, l'avantage, on le sait, revient à la Société civile.

Monsieur le Gouverneur, que pourrions-nous retenir en un mot comme en cent ?

La crise ivoirienne, née de la tentative du coup d'Etat, du 18 février 2000, qui s'est muée en rébellion, a atteint son point d'orgue le 11 avril 2011. Aujourd'hui, avec la volonté incompréhensible d'Alassane OUATTARA d'effectuer un coup d'Etat électoral avec une CEI unanimement décriée, condamnée et hautement porteuse de conflits et de désastres, la Côte d'Ivoire est au bord du gouffre.
Cette situation interpelle toutes les personnes de bonne volonté, du simple citoyen aux personnalités politiques, religieuses, les leaders d'opinions et membres de la Société civile. Aujourd'hui, la question de la CEI constitue la véritable frontière ou ligne de démarcation entre ceux qui veulent que les Ivoiriens se réconcilient et vivent en paix pour développer leur pays et ceux qui œuvrent contre les Ivoiriens et sont les véritables fossoyeurs de la Côte d'Ivoire.
C'est pourquoi, avec la courtoisie qui sied, je sollicite des différents chefs religieux, musulmans, chrétiens catholique, protestants, évangéliques, célestes, déhima et autres, qu'ils parlent dès maintenant à OUATTARA. Car demain, il pourrait être trop tard et improductif de se lamenter dans des sermons sur la paix et la réconciliation.
Je demande aussi à tous les partis, réellement dans l'opposition, de se prononcer publiquement sur l'Arrêt de la Cour Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples et de demander son application immédiate par les autorités ivoiriennes.
À l'issue de ce processus, tous ceux qui souhaitent une réforme véritable de la CEI (Société civile, partis politiques, etc.), conformément à l'Arrêt de la Cour Africaine, devraient ensemble, sur cette base, réclamer cette refonte indispensable de la CEI.

Si le Gouvernement refuse toute réforme, que peuvent faire la Société civile et les partis politiques, surtout par rapport à leur participation aux élections ?

Écoutez, l'Arrêt de la Cour n'est ni un avis, ni une recommandation, c'est une décision de cette Cour Africaine que l'Union Africaine endosse. Cette décision, assortie de sanctions de l'UA, est obligatoire et s'impose à l'Etat de Côte d'Ivoire. Le Gouvernement ivoirien a été pris en flagrant délit de vol et de tricherie et condamné par la Cour Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples. Dès lors, quiconque contribue, par ses actes, à la survie et à la commission d'un tel délit, devient receleur du produit d'un vol. Donc aussi coupable que l'auteur principal. Nul ne devrait se sentir à l'aise dans la peau et le rôle d'un receleur. À chacun de choisir son camp : celui de la justice et l'application de la Loi ou celui de la rébellion contre la décision d'une haute institution internationale dont la Côte d'Ivoire a ratifié les textes fondateurs.

Interview réalisée par

EUGUNIE DALLO
lhorizoninfo5@gail.com

Source: Lhorizoninfo.com

 




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