Côte-d’Ivoire: «Les politiciens africains sont inhumains, je suis déçue du PDCI…Gbagbo n’est pas en prison» (Christine Binlin-Dadié)

Mardi 22 Mai 2018 - 00:15


RHDP, parti unifié, détention de Gbagbo, la fille de Bernard Dadié dit ses vérités : « Les politiciens africains sont inhumains (…), j’ai une grande déception par rapport au Pdci-Rda»

« Le président Laurent Gbagbo n’est pas en prison »

Christine Binlin-Dadié est la fille du célèbre écrivain centenaire, Bernard B. Dadié. Cette diplômée en Bachelor ès Arts, option sciences politiques et philosophie et en études bibliques réside au Canada d’où elle vient de sortir une œuvre intitulée, ‘’En l’Afrique combattante j’y crois !’’. De passage à Abidjan, Christine Dadié a bien voulu se confier à linfodrome.ci. De sa passion en passant par sa vision de l’Afrique à l’analyse de l’actualité politique en Côte d’Ivoire, elle ne donne pas dans la langue de bois. Entretien.

A l’image de votre père Bernard Binlin Dadié, vous êtes écrivaine, auteure d’une œuvre. Comment vous est venue l’inspiration ? Est-ce pour faire votre père?

J’ai toujours été dans les pas de mon père parce qu’il m’a vite fait comprendre qu’il est important de connaître son histoire, l’histoire de l’Afrique. Connaître son histoire permet de se connaître soi-même, de s’affirmer parce qu’il revient à chacun de se définir et de dire qui il est et non aux autres de le faire. D’ailleurs, un proverbe africain dit à propos : « tant que les lions n’auront pas leur propre historien, le chasseur pourra raconter ce qu’il a bien l’envie de dire ». Pour dire qu’il revient à nous-mêmes, les Africains, de puiser dans notre propre histoire et nous intéresser à notre propre histoire pour nous définir. C’est très important. En un mot, nous devons nous affirmer.

« J’ai toujours été dans les pas de mon père »

Est-ce cette volonté d’affirmation qui vous a poussé à intituler votre ouvrage « En l’Afrique combattante, j’y crois »?

Bien évidemment, c’est l’affirmation de soi qui m’a poussée à écrire ce livre. Sinon, cela fait longtemps que j’écris, mais ces écrits n’étaient jusque-là pas publiés. Je pense qu’il est maintenant temps de partager ma vision à travers mes écrits. C’est en 2011 que j’ai décidé de sortir ma vision de l’Afrique.

Quelle est cette vision ?

C’est la réelle Afrique. Voyez, c’est grave que jusqu’à ce jour la majorité des peuples d’Afrique ne savent même pas que nous ne sommes pas des Africains. Le mot Afrique, c’est l’Occident qui l’a nommé ainsi. Est-ce la volonté des Africains de voir leur continent baptiser Afrique ? Ce sont les Européens qui nous ont donnés ce nom. Il est donc maintenant temps que les historiens, les géographes se mettent ensemble pour créer une carte géographique du monde en nommant ce continent-là selon le désir de ceux qu’on appelle Africains.

Seriez-vous en train de contester ce qui est déjà établi ?

Non, non, je ne conteste pas ce qui a été établi. Cela a été établi par qui ? Est-ce que cela a été établi par nous, le berceau de l’humanité ou plutôt par des gens venant d’ailleurs ? Je pense humblement que nous avons le droit de contester ce qui vient d’ailleurs et de nous affirmer en prenant la résolution qu’aujourd’hui c’est terminé, voilà ce que nous sommes. Le hic est que, eux ils s’affirment et se définissent comme ils le veulent. Alors, je ne vois pas pourquoi eux, ils viendront chez nous pour nous définir. Cela revient plutôt à nous de le faire et c’est ce qui va guérir l’Afrique.

« Je suis infiniment engagée »

Vous êtes très engagée, n’avez-vous pas peur de crainte à vous afficher comme telle ?

Je suis infiniment engagée. Je n’ai peur de rien. Je suis au-delà du panafricanisme, et je n’ai peur de rien. Nelson Mandela a fait la prison et il est sorti glorieux. Quand on te met en prison, c’est seulement ton corps qui est en prison, mais ton esprit est libre. Mon père a vécu toutes sortes de choses difficiles. Il a eu des attaques, des insultes mais il est resté serein sans toutefois changer sa vision de l’Afrique. Mon père n’a eu peur de personne, alors ce n’est pas moi sa fille qui aurait peur de qui que ce soit. Je n’ai peur que de Dieu.

Les panafricanistes, vous indexez toujours l’Occident d’être à l’origine des maux de l’Afrique. N’est-ce pas trop facile de rejeter toujours la faute aux autres ?

Si l’Occident a fait ce qu’il a fait en Afrique, c’est avec le consentement des Africains eux-mêmes, surtout l’Afrique francophone. Et cela, je l’ai dénoncé dans deux de mes poèmes. Le problème de ce continent qu’on appelle l’Afrique vient des Africains eux-mêmes. Je ne suis pas contre l’Occident où je compte beaucoup d’amis d’ailleurs, car le niveau que j’ai aujourd’hui, je le dois aux Européens qui m’ont boostée en me demandant de ne pas taire tous ces maux. Ce sont des frères Blancs qui m’ont dit qu’il faut que je me fasse entendre. L’homme blanc n’est donc pas mon ennemi. Je ne suis donc pas contre les Européens, mais contre un groupe d’Européens prédateurs qui en veulent à l’Afrique. Il faut donc pouvoir faire la différence.

« Si l’Occident a fait ce qu’il a fait en Afrique, c’est avec le consentement des Africains eux-mêmes »

N’êtes-vous pas en déphasage avec votre ambition de construire une image positive de l’Afrique pendant que vous résidez au Canada, loin de ce continent ?

Je ne réside pas au Canada, parce que je n’ai jamais passé toute une année là-bas. Je me déplace beaucoup. Je vais souvent aux Etats-Unis, en Jamaïque, au Belize, à Cuba, au Mexique, en France, au Portugal, en Suisse, en Espagne, au Ghana, au Mali, au Cameroun, au Gabon, etc. Pour dire que j’ai beaucoup tourné. Cette année encore, je dois aller au Pérou dans le cadre de mes recherches parce que les peuples de notre couleur, ce n’est pas seulement en Afrique. Je parcours donc le monde pour nourrir mon âme et mon esprit, parce que c’est la connaissance qui élève et qui libère. Donc, retenez que le fait d’avoir un très grand amour pour mon continent n’empêche pas de me déplacer.

« Oui, j’épouse le même combat que mon père »

De quel côté vous situez-vous idéologiquement, de la gauche comme votre père ?

Je suis parfaitement de la gauche. Je n’ai pas à me cacher. Oui, j’épouse le même combat que mon père, à 100% et j’en suis fière.

Quel est ce combat?

C’est la souveraineté de la Côte d’Ivoire, le respect et la dignité de l’Afrique. Mon père se bat pour le respect de l’Afrique et j’épouse son combat. Cela ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui, mais depuis le sein de ma mère.

Ce combat n’est-il pas porté par les dirigeants actuels?

Le gouvernement actuel n’est pas mon problème. Mon problème, c’est de réveiller les consciences, de faire en sorte que chacun de nous comprenne qu’il est important de connaître son histoire, ce qui nous donne le courage de nous réaliser. Ainsi, personne ne viendra te dire ce que tu dois être.

« Je ne peux pas m’associer à des colonisateurs pour détruire mon peuple »

Je vous ai dit tantôt que je suis de la gauche. Le gouvernement actuel dont vous parlez, avec qui se sont-ils battus ? Avec les descendants des colons. C’est la France qui était au devant de tout cela. Tout le monde le sait. Alors, moi, je ne peux pas m’associer à des colonisateurs pour détruire mon peuple, pour tuer mon peuple.

« Le président Laurent Gbagbo n’est pas en prison »

L’ex-président ivoirien, Laurent Gbagbo, dont vous semblez proche est détenu depuis le 11 avril 2011 à la Haye. Quel vous inspire son cas ?

Ils ont emmené le président Laurent Gbagbo à la Haye, au pays des colons. Il faut qu’on se souvienne de Berlin, ce festin de brigands où l’Afrique a été vue comme un gâteau. Le président Laurent Gbagbo n’est pas en prison parce que son esprit est libre, c’est sa chair qui a été emprisonnée et non son esprit. Les racines du président Laurent Gbagbo, pour paraphraser Toussaint Louverture, sont nombreuses. Il y a moi et tous ceux qui sont pour la souveraineté de l’Afrique et particulièrement de la Côte d’Ivoire. Ce n’est donc pas le fait de mettre le président Laurent Gbagbo qui va faire que ce combat va s’arrêter. Je crois que le président Laurent Gbagbo va être libéré parce que je sais qu’il n’a rien fait.

« Je crois que le président Laurent Gbagbo va être libéré parce que je sais qu’il n’a rien fait »

Et quel est votre avis sur la détention de Simone Gbagbo ?

J’ai une grande déception par rapport au PDCI. Je me donne le droit de dire ce que je pense parce que mes deux grands-pères eux aussi ont bâti ce parti. Je trouve dommage que le PDCI ne réagisse pas par rapport à tout ce qui se passe. Il faut qu’ils prennent leur responsabilité, ce n’est pas normal que des gens restent jusqu’aujourd’hui en prison sans être jugés et pire, dans les conditions vraiment inhumaines. Les prisons d’Afrique, c’est l’enfer, les geôles de Lucifer contrairement à l’Occident. Ce n’est pas normal. Les politiciens africains sont inhumains. Et je ne trouve pas normal que le PDCI ne dise rien par rapport à tout ça.

« Les politiciens africains sont inhumains »

Quel est votre commentaire sur l’appel du président Alassane Ouattara invitant les partis membres du RHDP à former un parti unifié ?

C’est une affaire qui regarde le RDR où je compte d’ailleurs des amis. Moi, je respecte toutes les tendances même si nous n’avons pas les mêmes visions. Le parti unifié, je pense, c’est le choix de Bédié. Le PDCI-RDA s’est marié au RDR, c’est leur mariage à eux, c’est leur choix. Mais le PDCI est un parti infiniment plus grand que le RDR, donc normalement il ne revient pas au PDCI de draguer le RDR. C’est plutôt l’inverse parce qu’ils sont beaucoup plus nombreux. Alors, pourquoi passent-ils leur temps à draguer le PDCI s’ils sont si forts que ça ? Je pense qu’ils peuvent aller tous seuls sans parti unifié parce que quand on est sûr de soi, on va seul sans avoir besoin de quelqu’un. Mon père, il est allé seul dans la vie sans demander à quelqu’un de l’accompagner. Si le RDR est vraiment fort comme il le revendique, qu’il aille seul et le PDCI aussi faire ce qu’il a à faire. C’est quand même le plus vieux parti de la Côte d’Ivoire, qui a d’ailleurs été bâti par mes grands-parents aussi, Gabriel Dadié, Joseph Anoma. Comment ça se fait donc que le plus vieux parti se rabaisse autant pour un si jeune parti qu’est le RDR ?

« Comment ça se fait donc que le plus vieux parti se rabaisse autant pour un si jeune parti qu’est le RDR ? »

Vous avez de la famille au FPI, vous en avez également au RDR et au PDCI. Comment parvenez-vous à vous entendre ?

Effectivement, j’ai de la famille dans tous ces partis et cela est su de tous. On s’aime et ce n’est pas parce que l’un est RDR et moi j’ai une autre vision qu’on doit se faire la guerre. Il faut qu’on se respecte. Vous savez, dans la nature, il y a différentes fleurs. Même dans les roses, il y a des rouges, des bleus, des roses…Ceux qui cherchent à étouffer les autres, c’est parce qu’ils ne sont pas forts. Alors, qu’ils laissent le PDCI et le président Bédié suivre leur vision de la Côte d’Ivoire. C’est aussi simple que ça.

Comptez-vous embrasser une carrière politique ?

Je ne le sais pas, c’est Dieu qui élève et qui donne. Moi, j’écrivais, mais ça dormait et je ne savais pas qu’un jour j’allais pouvoir sortir un livre. Je suis aussi artiste, je ne suis pas que politique et donc je ne sais pas où la vie peut me conduire. Je ne peux pas prédire le futur.

« L’environnement ne doit pas concerner seulement Mme Anne Oulotto »

Vous êtes également présidente d’une ONG en création qui va axer son action sur les questions environnementales, éducatives…

Effectivement, mon ONG est en création et je vais travailler à l’éducation et au respect de l’environnement. Je pense que c’est important de respecter l’environnement. L’environnement ne doit pas concerner seulement Mme Anne Oulotto mais chaque Ivoirien qui doit intégrer dans son esprit le respect de l’environnement. Ce n’est donc pas à elle de balayer les rues mais à chacun de nous. Il est important que nous ayons un environnement sain. Quand je vais en Jamaïque, qui est un pays de Noirs aussi, j’ai toujours mal pour nous. Malheureusement, quand j’arrive en Afrique, c’est une poubelle à ciel ouvert. C’est une honte. Pourtant, il y a des femmes et des hommes. Quel exemple voulez-vous donner à vos enfants ? Nous sommes tous responsables de ça et non seulement le ministère.

‘’En l’Afrique j’y crois’’, à quoi doit-on s’attendre après la sortie de cette œuvre ?

Je pense qu’aujourd’hui, il va falloir qu’on prenne notre destin en main et que nous ayons nous-mêmes une vision de l’Afrique, une vision de notre pays. Il faut qu’on arrête de toujours demander : « qu’est-ce que la France pense de ça, qu’est-ce qu’on doit faire ? ». Nous ne sommes pas des enfants. Il n’appartient pas à la France de nous dicter ce que nous devons faire dans notre pays. Nous existons avant la France, nous sommes le berceau de l’humanité, mais seulement notre histoire a été enfouie dans les profondeurs de l’enfer, et ils ont élevé leur histoire à eux. Dans les écoles, on nous parle de Napoléon, Marie-Antoinette, Louis XIV et autres, mais est-ce que cela nous concerne vraiment parce que nous avons aussi nos grands hommes. Pourquoi on enseigne encore toutes ces choses encore dans nos écoles pendant qu’en Jamaïque cela ne se fait pas pour les britanniques. Il va donc falloir ce réveil-là pour que l’Afrique arrête de demander à l’Élysée ce qu’elle doit faire avant d’agir. C’est une honte et il faut que cela s’arrête. Et ce temps-là est arrivé, et le temps de la colonisation va prendre fin par une jeunesse nouvelle, une conscience nouvelle qui connaît son histoire et qui est capable de se mettre devant un Occidental et lui dire « voilà ce que je suis », et je voudrais qu’on ait un partenariat de respect.

Réalisée par Philip KLA

Source linfodrome





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