Union Africaine : Plaidoyer pour une institution forte et audacieuse

Mercredi 1 Août 2012 - 04:35


Union Africaine : Plaidoyer pour une institution forte et audacieuse
Au terme du 19ème sommet de la Conférence des Chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union Africaine tenu à Addis-Abeba en Ethiopie, du 09 au 16 juillet 2012, Nkosazana Dlamini Zuma est élue au quatrième round, Présidente de la Commission africaine : 37 voix contre 14 pour le Président sortant. Exit donc le débonnaire et très replet Jean Ping qui aura bataillé
ferme à coups d’intenses lobbyings pour conserver ses privilèges.
C’est aussi une cruelle désillusion pour une certaine idée de l’Afrique, celle rétive aux valeurs de progrès, de démocratie et de progressisme auxquelles aspirent les Africains.
 

1. Absence d’unité et de leadership : les deux tares originelles de l’UA
 

Née sur les cendres de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) le 09 septembre 1999 au sommet de Syrte sous l’impulsion du Guide Kadhafi de Libye et du président Obasanjo du Nigéria, l’Union Africaine n’en reste pas moins tributaire des mêmes maux qui minèrent jadis la défunte OUA : absence de principe fédérateur et surtout de leadership. Tout d’abord, même si comparaison n’est pas raison, il nous parait important de souligner cette évidence : sans principe unificateur, point de fédération ! Il n’y a à proprement parler aucune base unificatrice dans la construction actuelle de l’UA. Au sortir de la colonisation, dans les années 60, il existait «une mystique de l’unité» au nom du rejet des méfaits du colonialisme. On divergeait toutefois sur les modalités pratiques et la philosophie de cette unité à mettre en oeuvre. D’où les deux conceptions antagoniques originelles : le Bloc de Monrovia (Etats-Unis d’Afrique conduit par Kwame Nkrumah) et celui de Casablanca (Fédération d’Etats africains Indépendants sous la férule d’Houphouët-Boigny). Un demi-siècle plus tard, le rejet du colonialisme ne suffit plus comme base unificatrice ! Il faut inventer autre chose car le changement de génération ainsi que les mutations liées à la mondialisation néolibérale doivent amener à un changement fondamental de paradigme quant aux objectifs panafricanistes de l’Union Africaine. Réenchanter de nouveau l’idéal panafricain doit être notre crédo ! D’autre part, l’absence d’unité est encore plus criarde lorsqu’on analyse les crises africaines. Le Nigéria et l’Afrique du Sud divergent dans le fond quant au modus operandi à adopter pour résoudre les tragédies qui frappent le continent. Les crises ivoiriennes et libyennes l’attestent aisément. D’un côté Abuja partisan de la manière forte contre Gbagbo et Kadhafi, et de l’autre Pretoria, a toujours fait le choix d’une approche graduée après épuisement des solutions négociées. Abuja depuis une décennie s’aligne systématiquement sur les vues de Paris dans les dossiers africains. En 2005 déjà, lorsque Faure Gnassingbé passait au forceps au Togo et qu’Alpha Oumar Konaré, en sa qualité de Président de la Commission africaine lui enjoignit de céder le pouvoir au Président intérimaire légal du Parlement Fambaré Natchaba, Obasanjo sermonna fermement M. Konaré.
En réalité, il existe une collusion entre les élites africaines francophones et nigérianes de concert avec la France pour saper l’autorité de l’Union Africaine en priorisant les vues de la très corrompue Cedeao qui s’est totalement dévoyée en Cote d’Ivoire et au Mali récemment. Par ailleurs, la tenue du dernier sommet à Addis-Abeba (à la dernière minute) obéit en réalité à une divergence d’appréciation dans l’exécution du mandat d’arrêt de la CPI contre le soudanais Omar Béchir. Initialement prévue à Lilongwe au Malawi, la conférence des Chefs d’Etats de l’Union africaine fut déplacée à Addis-Abeba en raison de risques d’arrestation qui pesaient sur Omar El Béchir depuis que la présidente du Malawi a promis de le livrer à la CPI s’il venait à fouler le sol malawite. Les Chefs d’Etat africains manifestèrent leur soutien au président soudanais en désavouant publiquement la présidente du Malawi, Joyce Banda.
Humiliée, Mme Banda décida de ne pas se rendre à Addis-Abeba en signe de protestation. Enfin, l’Union Africaine est un paquebot sans gouvernail et sans vision claire. Ce leadership défaillant s’explique par l’absence de puissance hégémonique qui aurait à coeur de piloter ses grandes orientations stratégiques à l’instar de l’Allemagne au sein de l’Union Européenne. L’Afrique du Sud devrait pouvoir assumer cette responsabilité du fait de ses attributs hégémoniques (militaires, diplomatiques, économiques, historiques…) sur le continent mais Jacob Zuma est encore un président faible, sans vision panafricaine, avec la stature d’un Thabo Mbeki en moins.


2. Ping, le retour des maîtres et l’Afrique à reculons
 
Dans un essai paru en 2009, Et l’Afrique brillera de mille feux (Editions L’Harmattan), l’ancien patron de la diplomatie gabonaise sous Omar Bongo (1999-2008), Jean Ping, dresse un constat sans équivoque de la situation en Afrique depuis la chute du Mur de Berlin et la fin des affrontements polaires Est-Ouest. Une situation marquée selon lui par «le retour des maitres et l’accentuation de la paupérisation en Afrique». S’il est vrai que son constat est pertinent quant à l’ingérence politique étrangère en Afrique, l’auteur occulte toutefois la responsabilité des élites africaines dirigeantes, - les clercs -, dans son lamento. Et de ce point de vue, sa responsabilité à la tête de l’Union Africaine aura été, a posteriori, une occasion manquée et un immense gâchis pour l’émergence d’une Afrique digne. La déconfiture actuelle de l’Union Africaine n’est en rien imputable au seul «retour des maitres» mais aussi aux prises de décisions hasardeuses et criminelles des dirigeants africains. Pire, dans son essai, M. Ping parle de «réinventer l’Etat en Afrique». Balivernes ! Depuis 2008 qu’il est aux commandes, il a tout fait pour détricoter l’autorité des Etats africains en cautionnant des décisions criminelles et infamantes pour les africains. Les embargos commerciaux et sanitaires (médicaments) contre le peuple de Côte d’Ivoire le
prouvent à suffisance. La violation des résolutions 1973 et 1975 par les pays occidentaux et certains Etats africains respectivement en Libye et en Côte d’Ivoire avec les changements violents de régimes sont un crime contre les populations civiles et la stabilité de ces Etats. Aucune protestation officielle du Président de la Commission durant ces évènements tragiques ! Quant au Mali, Jean Ping a imposé au peuple de ce pays un «président de l’étranger» sans légitimité aucune et des sanctions iniques par l’entremise de la Cedeao au nom d’un faux principe de subsidiarité.
Cependant, des pays comme le Togo, le Cameroun, le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Tchad ne sont jamais réprimandés dans leurs violations systématiques des principes régissant la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la bonne gouvernance. Le trucage des élections et l’emprisonnement des opposants politiques n’ont jamais été condamnés officiellement par Jean Ping. Cette variabilité dans l’application équitable des principes communautaires par l’ancien Président de la Commission de l’Union africaine dénote d’un parti pris flagrant inacceptable à nos yeux. Il faudra espérer que son départ de la tête de l’exécutif continental soit la fin d’une Afrique à reculons dont il aura été un des artisans inlassables.

3. L’Union africaine, 28 Etats-membres de l’Union européenne ?

«L’Union Africaine, un projet européen?», questionnait déjà le 09 février 2012 l’essayiste camerounaise Axelle Kabou, dans les colonnes du site en ligne Courrier International. Elle y dénonçait l’absurdité des élites dirigeantes de l’UA à recourir systématiquement aux «aides» des pays de l’UE pour financer des programmes qui concernent en premier lieu l’Afrique et le devenir des Africains. Comment expliquer une telle sujétion assumée et affichée de façon aussi éhontée ? Pour Axelle Kabou, cette «trahison des clercs» puise ses fondements historiques et politiques dans les relations privilégiées entre élites africaines et occidentales souvent asymétriques au demeurant (dominants /dominés) tissées tout au long des traites africaines (négrières, commerciales, coloniales…) entre le début 8ème et la fin du 19ème siècle. Ces relations se perpétuent encore de nos jours sous une forme plus insidieuse et sécrète dans des réseaux d’appartenance occultes. Comprendre cette dépendance politique c’est pénétrer les entrelacs de cette connivence de réseaux d’intérêts dont le but est la spoliation de l’Afrique et la constitution d’une caste oligarchique qui vit de rentes institutionnelles.
En terme plus prosaïque, la faiblesse structurelle de l’organisation continentale relève avant tout d’une volonté politique assumée et
contractualisée de façon opaque par certaines élites africaines. Cette dépendance se traduit ainsi par un budget financé exclusivement hors du continent africain par le consortium euro-américain (fondations étasuniennes et dons de l’Union européenne) pour un montant grosso modo de 100 millions d’euros. L’Occident y contribue, à elle seule, à hauteur de 77%. Question : L’Union Africaine est-elle un protectorat de l’Union Européenne ? Pourquoi une subordination financière aussi importante ?
Quant au Nigéria, l’Algérie, l’Egypte et l’Afrique du Sud, leur participation globale tourne autour de 8%. Insignifiants ! Le solde de ce budget, soit 15%, était financé par l’ex Jamahiriya Arabe Libyenne de feu Kadhafi. Stratégiquement, l’assassinat de Kadhafi visait à porter un coup fatal à l’Union Africaine et au leadership du Guide libyen qui ambitionnait de rendre progressivement autonome l’institution. Sa disparition ouvre la voie à la mise sous tutelle totale de l’Union Africaine par le consortium euro-américain.


4. Quels défis pour Nkosazana Dlamini Zuma ?

De ce qui précède, il découle évidemment que le premier défi de la nouvelle présidente de l’Union Africaine est de redorer l’image de marque d’une institution avilie par les années Ping et nombre de pratiques rétrogrades des Chefs d’Etat africains. Il importe également de travailler au renforcement de l’autonomisation de l’UA en la dotant de ses propres moyens. C’est dans cet ordre d’idées qu’il faut saluer le Groupe de Travail mis en place le 16 juillet 2012 par Jean Ping et présidé par Oluségun Obasanjo. L’objectif de ce panel d’experts, sous la responsabilité d’un ancien Chef d’Etat africain, est d’explorer toutes les voies pouvant renforcer l’autonomie financière et administrative de l’organisation continentale.
Par la suite, il est impérieux de faire évoluer réellement la mission de la Commission de l’Union Africaine qui ne doit plus être perçue comme «un petit secrétariat général» utile dans l’organisation des sommets mais plutôt comme une véritable gardienne des traités, à l’instar de la Commission Européenne dont elle s’inspire.
Enfin, la question fondamentale reste aussi l’absence de légitimité démocratique dans la construction de cette architecture institutionnelle supranationale. Les peuples africains y sont encore absents et l’Union Africaine reste dans son principe une structure trop technocratique sans assise citoyenne et populaire. Il faudra y remédier pour en faire une institution audacieuse dont la force résiderait dans son ancrage populaire et citoyenne.
 
*MORAF (Mouvement pour la Renaissance Africaine)
Bruxelles, le 29 juillet 2012
m.moraf@yahoo.fr
 
 
Par Olivier Dossou Fado*

Source: Le Nouveau Courrier 
N°577 du mardi 31 juillet 2012




Tags : africaine, union

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