Un regard distant sur le front social en Côte d’Ivoire: (par Pierre Soumarey)

CIVOX.NET
Samedi 30 Juillet 2016 - 15:53


Pierre Soumarey
Pierre Soumarey
 

"Personne ne dit à une personne qui souffre de se revolter, il suffit qu’il en trouve le prétexte, l’opportunité, à volonté.”



 

A) – LA PROFONDEUR DU MÉCONTENTEMENT :
 

Personne ne dit à une personne qui souffre de se révolter, il suffit qu’il en trouve le prétexte, l’opportunité, la volonté, et la force, pour le faire. Or, depuis un certain temps, les populations sont très mécontentes (frustration, déception, clanisme, chômage, réconciliation inachevée, corruption, , cherté du coût de la vie, gestion du foncier rural et urbain, etc. …). Dès lors, l’apparition du mouvement est spontanée, du fait de la réunion des conditions objectives de son expression, à la circonstance de la hausse du prix de l’électricité, la goutte de trop, dont la gestion a été catastrophique (profonde incompréhension entre les consommateurs et le prestataire de service). La preuve d’un mécontentement général, est fournie par le fait que la CIE, société privée, responsable direct de cet acte de décision, n’est pas la seule cible du mécontentement qui s’exprime actuellement, car des symboles de l’État sont également saccagés à cette occasion, comme pour stigmatiser la co-responsabilité de l’État dans une situation devenue insupportable pour le modeste pouvoir d’achat du plus grand nombre des ménages.
 

Il semble avoir un virement, où se creuse de plus en plus un hiatus, entre les préoccupations matérielles immédiates du corps social, et l’action du Gouvernement dans une perspective à long terme, qui rend inaudible son discours, et oblitère le bien-fondé de ses options. D’une part, le Gouvernement apparaît, comme une bulle, qui gère les affaires de l’État comme dans un cabinet de technocrates, situé sur une autre planète, tant le tableau de bord, sur lequel il fonde son appréciation de la situation, l’induit en erreur, parce que les indicateurs en sa possession, ne reflètent pas la situation réelle, faute d’un outil statistique performant, mais surtout d’une organisation structurelle de la société, permettant une bonne observation des phénomènes et réalités qui s’y déroulent (désarticulation des circuits, faiblesse d’identification, opacité et importance du secteur informel, absence de banque de données systématiques et fiables). D’autre part, la pause demandée dans les investissements économiques lourds (infrastructures de base, amélioration de l’appareil de production, désenclavement territorial, transformation des matières premières et des modes de production) au profit du social (ressources vivrières, logement, travail, transport, eau, électricité, éducation, santé , n’est pas entendue, car beaucoup y est consenti, sans que les retours sur investissements ne soient encore perceptibles, et du fait de l’importance du retard à rattraper dans ces secteurs. Peut-on sacrifier l’avenir au profit du court terme ? Pendant ce temps, le peuple peut-il accepter de continuer à se serrer la ceinture plus longtemps ? Il y a là, matière à un vrai débat de fonds, un véritable besoin d’échange et d’information
 

B) –LE DÉFICIT PÉDAGOGIQUE DE L’ACTION GOUVERNEMENTALE:
 

Le Gouvernement ne réussit pas à donner une lisibilité suffisante à son action, pour susciter une adhésion massive aux objectifs qu’il poursuit. Il ne réussit pas à anticiper sur les réactions que peuvent susciter les mesures qu’il prend à cet effet (Absence d’étude d’impact social). Il ne communique pas assez sur les enjeux de son action. Il ne réussit pas à les expliquer correctement, dans un langage accessible en direction des masses. Or, lorsqu’on demande des sacrifices à une population, il faut lui expliquer pourquoi, quel en est l’intérêt, pour combien de temps va durer cet effort, quels en seront les avantages pour elle. Dans une telle perspective, l’État lui même, doit donner l’exemple, en réduisant son train de vie : chasse au gaspillage (dépenses obéissant à des motivations politiques, travaux de mauvaise qualité, suppression des postes de complaisance, suppression des structures parallèles, improductives, et budgétivores, financement public des campagnes présidentielles quelque soit la représentativité et des activités religieuses et privées, etc. …).
 

L’État n’arrive pas à désamorcer les tensions en amont, faute d’une capacité évidente de communication et de dialogue. Comment expliquer que jusqu’à présent ni le ministre de l’énergie et le Directeur de la CIE, ne soient encore montés au créneau pour expliquer dans une émission télévisée et radiophonique, comment bien lire les dernières factures émises (report de la facture antérieure sur les nouvelles factures, dont le paiement tardif , du fait du décalage des échéances de paiement, n’a pas été intégré, du fait du délai de leur comptabilisation effective, dans l’établissement des nouvelles factures), et comment lire la structure des coûts et les baisses qui y sont effectivement appliquées, en fonction des tranches et des catégories d’ampérage souscrits, comment bien exercer cette option pour bénéficier des meilleurs prix. Comment se fait-il que le Premier Ministre, que j’apprécie pourtant, ne soit pas lui-même monté au créneau pour appelé les populations au calme ? Il ne peut pas démissionner de son rôle politique. Il doit accepter d’assumer sa fonction de « fusible » pour protéger le crédit du Président de la République. Comment se fait–il que le Ministre de l’intérieur et de la sécurité, concerné par les actes vandalismes de ces manifestations, ne soit pas monté au créneau ? Calculs politiques en vue de 2020 ? Défit de popularité ? Déficit de communication ?
 

Le choix des priorités du Gouvernement ne sont pas partagées, notamment au niveau des dépenses somptuaires (fêtes de lumière de fin d’année par exemple) et de prestige (aménagement de la baie de cocody par exemple) au détriment de besoins sociaux de première nécessité (équipement des universités, transports publics, coût de l’électricité, assainissement et canalisation des eaux diluviennes et ménagères, réfection des routes urbaines et désengorgement du trafic routier, panier de la ménagère).
 

C) – LES FAIBLESSES ET CARENCES MANIFESTES DE L’ÉTAT
 

Les services de renseignement ne jouent pas pleinement leur rôle pour prévenir et informer en temps utile et en amont les Pouvoirs Publics des évènements qui se préparent, comme c’est leur mission. Dans l’hypothèse où ils le feraient effectivement, cela signifierait qu’il y a un grave dysfonctionnement dans la circulation et le traitement de l’information, et que beaucoup de choses sont cachées au Chef de l’Exécutif. La capacité de réaction des forces de l’ordre, a été plus que lente, inadaptée, et flottante, alors que la tension sociale était perceptible, voire prévisible. En effet, comment comprendre que ces manifestations de protestations ne soient pas encadrées, que les bâtiments publics et privés des lieux de rassemblement ne soient pas protégés ? Les gens ne se réunissent pas à un endroit précis, à une heure précise, par vagues successives d’arrivée à cet endroit, sans qu’ils ne communiquent entre eux, sans aucune coordination. Pendant ce temps que font les renseignements ? Ces personnes ne s’amassent pas, sans attirer l’attention. Pourquoi une alerte policière n’a pas été déclenchée dès les débuts de ces rassemblements ? Pourquoi les Pouvoirs Publics n’ont pas su anticiper sur l’extension du mouvement ? Pourquoi il n’y a ni enquête pour situer les responsabilités (défaillances), ni sanction en conséquence ? Pourquoi attendre qu’un rapport de force s’engage, avant de consentir à une explication, un dialogue, souvent suivi d’aucun effet ? Comment permettre que des personnes impliquées dans des crimes de personnes et la destruction de biens publics et privés, ne soient pas poursuivies pénalement, en se contentant en lieu et place, de mesures disciplinaires et administratives (certains syndicats étudiants comme la Fesci) ? Pourquoi resté sourd à des revendications légitimes et parfaitement justifiées ? Absence de culture de dialogue ? Absence de communication ? Absence de moyens ? Pourquoi engager des forces de l’ordre dans un rapport de force qui leur est défavorable, à l’ Université FHB et ailleurs (sous équipement, sous effectif, etc….) en créant des précédents très dangereux ?
 

D) – UNE CULTURE DÉLINQUANTE TRÈS PRÉSENTE DANS LA SOCIÉTÉ.
 

Comment expliquer qu’on tolère si longtemps le désordre, l’incivisme, la violence, des déficiences techniques graves, des violations quotidiennes des rudiments du Code de la Route, et des activités maffieuse dans les transports publics. Comment expliquer une impunité généralisée au quotidien ? Des immeubles s’écroulent, des édifices publics brulent, des constructions anarchiques poussent, en violations des normes de salubrité et de sécurité élémentaires, des personnes sont tuées quotidiennement sur les routes, sans jamais d’enquêtes pour situer toute la chaine de responsabilité, sans jamais de sanctions pénales et pécuniaires. Les derniers mouvements de protestation contre la CIE, ont montré pour les uns, combien une frange de la population, n’est intéressée que par le désordre, pour faires prospérer leurs affaires (matériaux de construction arrachés, appropriation frauduleuse des biens mobiliers et du matériel de bureau), et pour les autres, le peu de respect que l’on a de la propriété privée et des biens publics (saccage de la mairie et des commerces environnants). Comment expliquer des armes à feu dans ces manifestations ? Notre société n’est pas encore attachée aux règles de droit et du vivre ensemble, tant sur les routes, le voisinage, les espaces publics, les revendications sociales et politiques. L’erreur est de n’avoir pas placé la culture et l’éducation populaire, au sommet de nos priorités. Le sous-développement est aussi un état d’esprit.
 

Cette culture délinquante est multiforme, elle part des cols blancs pour atteindre les couches les plus défavorisées. Chacun à son niveau, suivant sa parcelle de pouvoir administratif, politique ou économique contourne, détourne, viole ces règles, en toute impunité. Comment comprendre que des sympathisants, partisans, ou prétendus militants politiques, appartenant à certaines catégories sociales bien identifiées (démobilisés, supplétifs et autres) qui se sont battus pour leurs convictions, des valeurs, un idéal, en soit à réclamer des compensations ou des récompenses, comme des butins de guerre, quand ils ne se servent pas eux-mêmes (occupations illégales et expropriations des propriétés publiques et privées). Plutôt que de combattre cette mentalité exécrable et moyenâgeuse, de faire de la formation politique, le RDR y répond favorablement en instituant en son sein une « banque » ou fonds de prêts et de solidarité, comme si un parti avait une vocation économique et d’assistance sociale, comme s’il avait vocation à se substituer à l’État dans des domaines relevant de sa compétence et de sa responsabilité, ou de celles des institutions financières. Dans ces conditions que deviennent, les non partisans, ceux qui n’ont pas fait la guerre, et ceux qui l’ont fait de l’autre côté de la barrière ? N’ont-ils pas de besoin également ? Ne sont-ils pas des citoyens également, dont l’État réputé impartial, doit également s’occuper ? Comment comprendre que des individus s’attaquent régulièrement à des fonctionnaires, dépositaires de l’Autorité Publique ? Comment comprendre que des fonctionnaires sont absents de leur poste de travail, sans jamais être sanctionnés ? Comment expliquer la fabrication de modèles de réussite, des plus vulgaires, médiocres, et délinquantes (brouteurs et autres).
 

E) – UNE INSTRUMENTALISATION SOURNOISE DE LA GROGNE SOCIALE
 

Il y à l’évidence, en arrière-plan, de la protestation et de la contestation, des leaders d’opinion et des groupements politiques, qui soufflent sur le feu et hurlent dans les bois avec les loups. Le secteur de l’éducation semble le plus perméable à cette influence. Rien d’étonnant après la République des professeurs et l’inféodation de la jeunesse estudiantine à des formations politiques (contrôle ou formation ?). Dès lors, les conflictualités de la société, se retrouvent dans l’espace scolaire. L’université n’est pas une institution aseptisée, vivant en vase clos. Elle est à l’intérieur d’une société, traversée par de nombreux courants de pensée, de nombreuses sensibilités politiques et sociales. Elle n’est pas située à l’écart de celle-ci, dans une sorte bulle. En conséquence, elle participe naturellement de sa conflictualité. Par ailleurs, il est constant, que le foyer intellectuel, est le levain qui tire la société vers des changements qualitatifs, le fer de lance du mouvement social pour la promotion d’idées novatrices, voire révolutionnaires. Ils sont donc dans leur rôle, leur fonction sociale, et on ne saurait le leur reprocher. La question n’est pas une question de droit, de corporatisme, ou de politisation, mais de maturité, de degré de responsabilité. Qu’est-ce qu’ils acceptent et qu’est-ce qu’ils récusent, dans les objectifs et les méthodes poursuivis, au nom de l’intérêt général et de la conception qu’ils se font du Droit et de la République. Quel est leur niveau de conscience des enjeux du développement, de la cohésion et de la paix sociale ? Seule une éducation civique de qualité dans le cycle du secondaire, peut y préparer de la meilleure des manières.
 

En revanche, il existe une minorité d’esprits chagrins et revanchards, qui souhaite une situation de chaos, et agit dans l’ombre, en manipulant des concepts prétendument démocratiques, et en falsifiant les faits. Ils tentent par ce moyen, un contrôle social du mouvement, pour permettre non pas des changements dans la situation actuelle, mais un renversement de régime par la rue, qu’elle essaye d’instrumentaliser à cette fin. La réponse n’est pas dans la répression, mais dans la capacité à dégonfler le mouvement de la grogne populaire, en y apportant des réponses adéquates. Gouverner, c’est savoir prévoir et écouter le peuple. La force du régime Houphouet-Boigny, reposait sur le renseignement, l’écoute, la prévention, et sa capacité à récupérer son opposition. Aussi, sur ce dernier point, un véritable effort doit être fait, encore et encore, pour réconcilier les Ivoiriens entre eux, et surtout autour de valeurs de partage, dont la condamnation des comportements déviants. Il est temps pour le Pouvoir de mettre la culture au haut de son action politique. Le Professeur Niamsy parle avec raison, de gagner la bataille des idées, le Ministre Bandama parle de boulets culturels, je dirais pour ma part, qu’il convient de déconstruire des reflexes et des mentalités, en vue de les restructurer dans la perspective du respect des règles de droit et du vivre ensemble. L’État doit être le premier à y prendre sa part, par l’exemplarité.

Par Soumarey Pierre





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