Un peuple qui n’a plus peur peut renverser n’importe quel tyran

Jeudi 21 Mai 2015 - 23:14


“Oh ! je sais bien qu’elle [la France] m’a ravi mes enfants comme un brigand du Nord des bœufs, pour engraisser ses terres à cannes et coton, car la sueur nègre est fumier.
Qu’elle aussi a porté la mort et le canon dans mes villages bleus, qu’elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os.
Qu’elle a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins.
Oui, Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques
Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.
Oui, Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement
Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d'eux les dogues noirs de l’Empire.
Qui est la République et livre les pays aux Grands-Concessionnaires
Et de ma Mésopotamie, de mon Congo, ils ont fait un grand cimetière sous le soleil blanc.”
Ces vers, puissants et bouleversants, sont de Léopold Sédar Senghor, l’homme qui voulait se consacrer entièrement à la poésie mais qui fut obligé de descendre dans l’arène politique parce que son pays était encore colonisé, c’est-à-dire dirigé et pillé par la France. Ils sont tirés du poème “Prière de paix” dédié à Claude et Georges Pompidou, président de la France de 1969 à 1974 et condisciple de Senghor au lycée Louis-le-Grand. Le texte de l‘enfant de Joal reste étrangement d’actualité 67 ans après avoir été écrit (le recueil de poèmes “Hosties noires” fut publié par Seuil en 1948) dans la mesure où la France (j’entends ici non seulement les entreprises mais les hommes politiques français qui commettent des crimes économiques et des crimes contre l’humanité dans les anciennes colonies à l’insu du peuple qui les a élus) n’a jamais arrêté de dire une chose et de faire son contraire, dans la mesure où elle s’accommode toujours de duplicité et de cruauté, dans la mesure où son modus operandi est resté le même: allier paroles doucereuses et violence à l’égard des peuples qui désirent prendre leur destin en main et profiter un tant soit peu des richesses que Dieu leur a données. En s’adressant à Dieu, censé être le père de tous les hommes, Senghor pensait-il à la traite négrière et à l’esclavage perpétrés avec la bénédiction de l’Église catholique (“Je sais que nombre de tes missionnaires ont béni les armes de la violence et pactisé avec l’or des banquiers”)? Oui, puisque, dans le même poème, il parle de “ceux qui ont donné la chasse à mes enfants comme à des éléphants sauvages et les ont dressés à coups de chicotte, et ils ont fait d'eux les mains noires de ceux dont les mains étaient blanches, [de] ceux qui ont exporté dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs navires, [de] ceux qui en ont supprimé deux cents millions”. Le premier président sénégalais devait aussi songer aux “tirailleurs sénégalais”, ces anciens combattants ouest-africains fusillés par les forces françaises au camp de Thiaroye dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1944 pour avoir réclamé le paiement de leurs indemnités. Croyait-il que, après avoir lu sa prière de paix, la France changerait de comportement, qu’elle tournerait le dos à la barbarie et à l’hypocrisie? Oui et cela fut une erreur gravissime car les autorités françaises réprimeront violemment l’insurrection malgache en 1947 et la section ivoirienne du Rassemblement démocratique africain en 1950. La France remettra le couvert en Côte d’Ivoire en novembre 2004 et en avril 2011. Entre 1955 et 1964, ce sera au tour de Ruben Um Nyobè et autres indépendantistes camerounais de subir la furie des colons français qui n’hésiteront pas à utiliser des armes interdites comme le napalm dans les régions acquises à la cause de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Cette intervention des forces coloniales fit des dizaines de milliers de morts (cf. Fanny Pigeaud, “Cameroun 1958. La guerre cachée de la France”, Libération du 17 septembre 2008). Senghor lui-même fera les frais de l’ingratitude et de la méchanceté de la France car ni Jacques Chirac ni Lionel Jospin ne daigneront prendre part à ses obsèques à Dakar. Et pourtant, il avait fait beaucoup et donné le meilleur de lui-même, sa vie durant, pour le rayonnement culturel, politique et économique de la France. Ce 29 décembre 2001, les bons et loyaux services de Senghor furent oubliés. En fait, celui-ci s’était trompé sur la France ou ne la connaissait pas bien. Et nous, enfants et petits-enfants de Senghor, continuons à nous tromper lourdement sur la France. Et nous continuons à croire que ce sont nos prières qui chasseront les démons de cette France et amèneront ses dirigeants à devenir enfin justes, humains et respectueux de notre manière d’être et de faire.  Non, la prière ne pourra jamais venir à bout de  ce que le poète appelle “ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France” car même Dieu semble s’avouer vaincu face à l’endurcissement de son cœur. Pour nous faire respecter, pour les forcer à nous laisser vivre en paix, nous avons besoin de faire autre chose que d’implorer Dieu pour des gens qui manifestement veulent notre perte. Nous avons besoin de quatre choses: 1) faire en sorte que la jeunesse africaine connnaisse et s’approprie la douleureuse histoire de son continent. En Mars dernier, à Ottawa, j’ai discuté avec une Congolaise venue de France pour améliorer son anglais. En parlant avec cette fille de 18 ans, je m’aperçus très vite que des géants et des héros comme Julius Nyerere, Jomo Kenyatta, Agostino Neto, Amilcar Cabral, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Kwame Nkrumah lui étaient totalement inconnus. Elle ne savait pas que “14 pays africains sont obligés par la France , à travers le pacte colonial, de mettre 85% de leurs réserves à la banque centrale de France sous le contrôle du ministère des Finances français” (cf.  http://cvu-togo-diaspora.org/2014/03/01/14-pays-africains-forces-par-la-france-payer-limpot-colonial-pour-les-avantages-de-lesclavage-de-la-colonisation/10016) et que c’est avec les intérêts de cet argent que la France prétend aider les pays africains. Plus grave encore, la jeune fille ignorait que la France disposait en plein 21e siècle d’une base militaire au Gabon, au Sénégal, au Tchad, en Côte d’Ivoire et en Centrafrique. “Ceux qui ne connaissent pas l’Histoire sont condamnés à la revivre”. Nous devons prendre au sérieux cet avertissement de Karl Marx. Que nous soyons en Afrique ou à l’étranger, nous avons le devoir de “faire comprendre aux jeunes qu’il y a eu des hommes de cœur, des altruistes qui se sont mis au service de leur pays sans attendre de manière immédiate une récompense ou une compensation”. 2) Nous avons besoin d’être plus solidaires entre nous au lieu de continuer à nous combattre. La guerre entre francophones et anglophones, entre lusophones et hispanophones n’a pas de sens. Nous ne devons plus nous tromper de guerre. Aujourd’hui plus que jamais, il est impérieux de réaliser le vœu de Nkrumah: mutualiser nos compétences et intelligences si nous ne voulons pas périr. 3) La mythologie grecque enseigne que Prométhée déroba jadis le savoir divin (le feu sacré de l’Olympe) puis en fit don aux humains. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour acquérir le savoir qui nous permettra de disposer de ce quelque chose qui fait que la France ne peut se permettre de traiter la Chine, le Japon, l’Inde, le Pakistan. Israël ou l’Iran comme il traite l’Afrique. 4) Nous avons besoin de tuer en nous la peur dont François affirme qu’elle “est une attitude qui nous affaiblit, nous rabaisse, nous paralyse”. Pour le pape argentin, celui qui vit dans la peur “ne fait rien, ne sait pas quoi faire afin qu’il ne lui arrive rien de mal”. Il ajoute et ce sera ma conclusion: “Il y a des communautés peureuses, qui vont toujours vers la sécurité, qui disent. ‘Non, non, nous ne faisons pas ça, non, non, cela ne se peut pas, cela ne se peut pas.’ Il semble que sur la porte d'entrée ils ont écrit ‘interdit’. Tout est interdit par peur. Et tu entres dans cette communauté et l’air est vicié, parce que c’est une communauté malade. La peur rend malade une communauté. Le manque de courage rend malade une communauté.” (François, Homélie du 15 mai 2015 à la Maison Sainte Marthe). Les dictateurs sont forts aussi longtemps que le peuple vit dans la peur. Les Burkinabè ont demontré, fin octobre 2015, qu’un peuple qui n’a plus peur peut renverser n’importe quel tyran. C’est une leçon que devraient méditer Burundais, Congolais, Ivoiriens, Camerounais, Tchadiens et Gabonais.  


Jean-Claude Djereke

Cerclecad, Ottawa (Canada)
 




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