Un lourd parfum de décadence

Lundi 26 Novembre 2012 - 08:42


Kablan Duncan, premier ministre du gouvernement ivoirien
Kablan Duncan, premier ministre du gouvernement ivoirien
« Du 11 décembre 1993 au 24 décembre 1999, j'ai eu l'insigne honneur, grâce à l'inébranlable volonté et confiance du chef de l'Etat, le Président Henri Konan Bédié, d'animer et de coordonner, sous sa haute égide, l'action du gouvernement ivoirien. Les résultats de cette action gouvernementale sont connus, tant avec ses faiblesses qu'avec aussi ses succès et tout un chacun peut, notamment avec le recul du temps, l'apprécier à sa juste valeur, et ce à sa manière, selon sa perception des faits et ses sensibilités politiques. » Daniel Kablan Duncan (Le Temps 22/12/2009)
Quoi qu’il en dise, Daniel Kablan Duncan (DKD) n’avait pas vraiment fait merveille la première fois qu’il occupa la fonction de Premier ministre. C’était entre 1993 et 1999… Au fait, les généraux Coulibaly, Palenfo et Guéi n’ont pas renversé que Bédié cette année-là ; DKD aussi fut renversé. On peut d’autant mieux le dire que, tandis que « Sa Haute Egide » se prélassait en toute inconscience dans sa gentilhommière de Daoukro, c’est lui qui était en première ligne, face à des « mutins » diablement versatiles que manœuvraient d’habiles marionnettistes tapis dans l’ombre… Selon le récit qu’il fit de cette aventure dix ans après, DKD aurait (presque) réussi, au soir du 23 décembre 1999, à mettre les mutins dans sa poche : « Le Premier ministre a demandé et obtenu que les militaires se retirent des différents points occupés et regagnent leurs casernes afin de permettre une normalisation plus rapide de la situation et la poursuite des négociations dans la sérénité. Les discussions ont pris fin vers 20 heures, les soldats se retirant ont promis rendre compte à leurs camarades, non seulement des importants acquis concédés par le Gouvernement, mais aussi de leur faire connaître les recommandations du Premier ministre, notamment celles relatives au retrait des espaces de la Télévision et de la Maison de la Radio et d'en rendre compte ».
Malheureusement, le lendemain 24 décembre, « Sa Haute Egide » a voulu s’en mêler, avec ses gros sabo-o-ots…, comme dirait Henri Salvador. Et arriva ce qui devait arriver.
Après le putsch, DKD partit en exil en « métropole » (ce n’est pas un lapsus), comme « Sa Haute Egide ». Ce qui lui évita de subir les humiliations et les brutalités qui furent le lot de quelques-uns de ses collègues ministres dans certaine enceinte militaire. Puis il disparut des radars de l’actualité politique…
DKD est un commis, pas un politique. C’est à ce titre qu’Alassane Ouattara l’avait ramené de Dakar, en 1990, pour en faire son « ministre délégué chargé de l’Economie, des Finances, du Commerce et du Plan ». C’est aussi à ce titre qu’il fut bombardé, en 1993, Premier ministre à la place de son mentor. Et c’est encore à ce titre sans doute qu’il prend aujourd’hui la suite du malheureux Jeannot Kouadio Ahoussou (JKA). C’est un gestionnaire, un « manager » ; pas le genre à vouloir à tout prix devenir khalife à la place du khalife…
Remarquez bien : je n’ai pas dit que c’était ce qu’on reprochait à son prédécesseur, et qui lui vaut cette fin de service peu glorieuse. Je ne sais pas ce qu’on reprochait à JKA. Mais quand je vois qu’on lui a préféré cet être sans couleur ni volonté propres ; ce lacertilien ectoplasmique ; bref, cette bonne à tout faire, je m’interroge. Est-ce que le très zélé codirecteur de campagne du candidat Rhdp entre les deux tours du scrutin présidentiel de 2010 n’a pas déplu parce que, sous ses faux airs de chien soumis à Ouattara comme à Bédié, il dissimulait quelques vues politiques bien à lui, et refusait de n’être que le bras mécanique de quelqu’un… Quelqu’un qui lui-même serait comme qui dirait, le « pantin de l’Occident » (Odile Biyidi de Survie) !
Quoi qu’il en soit, et quoi qu’on puisse penser de son bilan apparent, le remplacement brutal et, apparemment, sans motif avouable, de JKA par DKD exhale un lourd parfum de… décadence.
Je veux marquer à ma manière cette réapparition de Duncan en Premier ministre, en offrant à nos lecteurs un article que j’ai écrit vers le milieu de sa précédente prestation dans le même rôle, en réaction à une de ses conférences de presse particulièrement triomphaliste. C’est une sorte d’inventaire ironique de ses prouesses imaginaires, intitulé : « Comptes et mécomptes de l’éléphant d’Afrique ». A l’époque, cela fit un certain effet dans le microcosme bédiéiste. Raison de plus de se rappeler à leur... mauvais souvenir.


M. A.
 
Comptes et mécomptes de l’éléphant d’Afrique

La Côte d’Ivoire va bien… pourvu qu’on la soigne. Telle est la leçon un peu inquiétante qui se dégage de la conférence de presse donnée le 28 mars par le Premier ministre Daniel Kablan Duncan. Officiellement, il s’agissait de « rassurer les Ivoiriens sur les perspectives économiques et sociales » du pays. Mais DKD n’a rien dit que tout Abidjan n’eût pas déjà entendu cent fois et plus.
Après la longue période électorale qui vient seulement de se terminer, au cours de laquelle chaque candidat du PDCI a brandi les mêmes chiffres comme un trophée personnel, qui peut encore ignorer que « la croissance amorcée en 1994 avec un taux de +1,8% s’est confirmée en 1995 avec une croissance estimée à plus de 6,5%, largement supérieur au taux de la croissance démographique ; [que] l’inflation a été maîtrisée avec un taux à deux chiffres (32,2% en 1994) qui est passé à 7,7% ; [que] la production agricole, sous l’impulsion de l’augmentation des prix aux producteurs et grâce à la maîtrise de la compétitivité dans ce secteur, a connu une forte croissance en 1994 et 1995 : 4,5% pour la production vivrière et 4% pour la production agricole d’exportation ; [que] la production industrielle a connu une progression de 9% en 1995 et de 3% en 1994 contre seulement 1% en 1993 ; [que] le secteur tertiaire, avec une hausse moyenne de 5% l’an, a suivi ce mouvement ascendant de l’activité économique globale ; [que] le taux d’investissement est passé de 8,2% du pib en 1993 à 11,8% en 1994 et 13% en 1995 (dont 8,4% au titre des investissements privés, contre 4,6% en 1993 et 7,2% en 1994) ; [qu]’il y a une hausse moyenne de l’emploi de plus de 10% dans le secteur manufacturier ; [qu]’au niveau des finances publiques, le solde primaire budgétaire est passé d’un déficit de 95 milliards en 1993 à un excédent de 59 milliards en 1994 et de 161 milliards en 1995 ; [que] grâce à cette évolution favorable, le gouvernement a pu réduire les arriérés intérieurs d’environ 175 milliards sur un total de 288 milliards de FCFA ; [que] les réserves de change se sont accrues d’environ 567 milliards de FCFA en deux ans ; [que] la balance commerciale est passée de 208 milliards de FCFA en 1993 à 692 milliards en 1994 et à environ 740 milliards en 1995 ; [que] le volume des exportations industrielles s’est accru de près de 20% en 1994 et 1995 ; [que] les importations, qui ont connu une chute de 14% en 1993, ont, depuis, progressé d’autant ; [que] la balance des paiements courants a fortement décru en 1994, passant de –11% du pib en 1993 à –1,6% en 1994 » ? Personne. Du moins, personne de ceux qui savent suffisamment le français pour comprendre ce qui s’écrit dans les journaux et ce qui s’entend dans la radio ou dans la télévision ; car, pour tous les autres, les plus nombreux, tout cela n’est, de toute façon, qu’un impénétrable jargon de kabbalistes.
S’il ne s’agissait que d’informer les Ivoiriens, la prestation du Premier ministre était donc parfaitement inutile. D’autant plus qu’il ne faisait que relire le texte de la « déclaration de politique générale » qu’il avait faite devant les députés moins d’une semaine auparavant. D’aucuns estimeraient-ils que cette assemblée, où dominent pourtant les houphouéto-bédiéistes, n’est pas suffisamment représentative pour se contenter de ses avis et de son aval ?
Tel le berger de la fable mais à rebours, Duncan n’a-t-il pas trop habitué les Ivoiriens à de telles litanies triomphalistes pour être pris au sérieux à un moment où, manifestement, il est à la recherche du soutien et de la compréhension de l’opinion ? Toujours est-il que son bilan de rêve a laissé son auditoire plutôt sceptique, voire même, carrément enclin à le suspecter d’avoir seulement voulu préparer l’opinion à de nouvelles reculades de l’Etat devant les exigences de ceux qu’il nomme, par un élégant euphémisme, « nos partenaires au développement ». De plus, comme s’il avait voulu absolument transformer en certitude ce soupçon qui pesait sur le chef du gouvernement ivoirien, Antoine Pouillieute, venu à Abidjan, dixit Fraternité Matin, pour écrire « une nouvelle page de l’histoire d’amour entre la Côte d’Ivoire et la Caisse française de développement dont il est le patron » (en fait, c’était, plus prosaïquement, pour signer un autre « accord de prêt » avec le gouvernement Duncan), se répandait lui aussi en propos lénifiants sur la prétendue bonne santé de l’économie ivoirienne.
Sept pour cent de taux de croissance, soit. Mais « Comment cette richesse se manifeste-t-elle ? Où se répercute-t-elle sur la population ivoirienne qui ne cesse d’invoquer la baisse perpétuelle de son pouvoir d’achat ? » Devant ces questions du premier journaliste qui l’interrogea, le chef du gouvernement de managers, pour qui, sans doute, un bilan chiffré sorti de ses services vaut parole d’évangile, plaida l’évidence : « Il y a quand même, dit-il en substance, une amélioration de la situation de nos concitoyens, même si cette amélioration n’est pas aussi forte que souhaitée par les populations ». Seulement le temps n’est plus sans doute où les Ivoiriens se fiaient volontiers à la seule parole des faiseurs de miracles. Aujourd’hui, ces saints Thomas demandent à toucher. Et quoi que veuille Duncan, ce qu’ils vivent au quotidien n’est apparemment pas de nature à les convaincre qu’ils sont à la veille de connaître la fin de leurs difficultés. Ainsi, la plupart des questions qui furent posées au conférencier témoignent de préoccupations terre à terre, surtout au regard d’un banquier central, comme la cherté de l’eau et de l’électricité, la détresse de petits épargnants qui ont vu leurs économies s’envoler suite aux faillites de certaines banques, l’insécurité qui n’épargne même plus les villages les plus éloignés des grands centres urbains, l’opacité persistante des opérations de privatisation, etc.…
On voit où se situe le problème de ce Premier ministre, par ailleurs excellent commercial formé à bonne école, à qui on ne demandait que de gérer la Côte d’Ivoire comme on gère un consortium industriel ou un groupe financier, c’est-à-dire sans trop se préoccuper des états d’âme du personnel, et qui y a sans doute trop cru. Ce n’est pas un as de la persuasion. Il lui en faut pourtant, s’il veut réussir à vendre aux Ivoiriens son fameux éléphant d’Afrique ; autrement dit, s’il veut vraiment les convaincre d’accepter, contre les mirages d’une hypothétique prospérité à venir, de défiler en bon ordre sous les fourches caudines des soi-disant partenaires au développement.
Dans moins de 12 mois, la Côte d’Ivoire va subir un nouvel ajustement déjà en cours de négociation avec les clubs de Paris et de Londres. Là non plus les choses ne s’annoncent pas faciles. Certains des créanciers, qui estiment que le pays est suffisamment riche, se refusent à la moindre concession dans le traitement de sa dette. Pour les fléchir, Duncan se propose peut-être de leur servir l’étrange argumentaire qu’il expérimenta sur le correspondant de Reuter, ce 28 mars : « Il faut que la Côte d’Ivoire soit aidée pour qu’elle revienne à une fiabilité importante au niveau de la dette. Et pour qu’elle joue son rôle régional de moteur de la croissance de la sous-région. Nous avons des responsabilités non seulement nationales mais régionales. Vous savez très bien que sur les 12 millions d’habitants que nous avons ici, 4 millions sont étrangers : près de 30% de la population ivoirienne. Aider la Côte d’Ivoire, c’est aider aussi la sous-région. Les transferts de revenus effectués par nos frères sont très importants. Plus de 5 milliards de FCFA chaque année. »
Tout cela est, certes, plein de bon sens mais il est douteux que cela fasse beaucoup d’effet. Il est même fort probable que cela fera un effet contraire à celui qui est recherché. Car il est trop évident que pour Duncan, cette affaire de traitement de la dette ivoirienne ne relève que de la plus pure technique manageriale ; que les intérêts de l’entité politique, humaine, Côte d’Ivoire, ne le préoccupent que secondairement, seulement comme « le moteur de croissance de la sous-région ». On se demande après cela comment il peut encore croire que cela pourrait intéresser ses partenaires au développement qui, après tout, sont aussi des gestionnaires.
Avec un tel cornac, le fameux éléphant d’Afrique n’est pas près de s’acclimater sur les rives de la lagune Ebrié. Car à voir la façon dont Duncan entend le problème de l’endettement de la Côte d’Ivoire, il se pourrait bien que le remède, s’il le trouve, s’avère extraordinairement plus néfaste encore que le mal. Et il n’est pas sûr que les Ivoiriens, même les plus toqués du libéralisme sans rivages, y soient prêts, malgré toutes les difficultés qui découlent du colossal endettement du pays. L’encours de la dette extérieure s’élève actuellement à près de 7.571 milliards de FCFA (soit 203% du pib en 1994) se répartissant comme suit : 2.066 milliards au titre des institutions multilatérales ; 2.527 milliards au titre du club de Paris ; 2.952 milliards au titre du club de Londres ; et 26 milliards au titre d’autres créances. Quant au service de la dette, il était estimé à 650 milliards de FCFA (701 si on ajoute le service de la dette intérieure), soit 46% des exportations en 1994. Pour se faire une idée tout à fait complète de la charge qu’une telle dette représente pour une économie comme celle de la Côte d’Ivoire, il suffit de dire que si on la répartissait également sur la tête des 12 millions d’Ivoiriens, chacun d’entre eux aurait à payer 700.000 FCFA, alors que le pib par habitant n’excède pas 370.000 FCFA !
Lorsque, à la surprise générale, Duncan et son équipe de technocrates à peine remaniée furent reconduits le 26 janvier, on avait cru que c’était à cause de leurs succès. On ne change pas une équipe qui gagne ! Mais, depuis la dernière réunion du bureau politique du PDCI le 26 mars, on sait, de la bouche même du président Bédié, que cette décision n’était, pour ainsi dire, qu’un pis aller : « Notre tâche après les élections était de colmater les fissures. Il ne fallait pas ajouter d’autres fissures au sein du gouvernement. Il fallait jouer sur la continuité pour la mise en orbite des actions du gouvernement ». Même si le propos n’implique pas nécessairement un jugement négatif de l’action de l’actuel Premier ministre, il n’en est pas moins de nature à conforter dans leur pessimisme ceux qui, déjà, se doutaient que, depuis sa promotion comme Premier ministre, le 10 décembre 1993, en remplacement d’Alassane Ouattara, son ancien patron de la BCEAO, qui l’avait d’ailleurs ramené dans ses valises pour être son ministre délégué chargé de l’Economie et des Finances, la vraie fonction de Duncan a été de neutraliser cette importante position de pouvoir, le temps pour Bédié de ramasser dans sa main tous les moyens de le pourvoir à sa convenance.
Ce temps approche. En octobre se tiendra le premier congrès ordinaire de l’ère nouvelle, le dixième de l’histoire du PDCI, et qui, annonce-t-on, « marquera un tournant décisif ». Déjà la dernière réunion du bureau politique a été l’occasion pour le président Bédié de s’affirmer comme le seul vrai patron d’un PDCI dont la cohésion a été, semble-t-il, sérieusement mise à mal pendant le long marathon électoral. Le tournant d’octobre le mènera-t-il à agir de même avec le gouvernement ?


Marcel Amondji

(Le Nouvel Afrique Asie N° 80, mai 1996)

 
 
 




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