Un classique américain toujours d’actualité: Le style paranoïaque en politique. Pour comprendre le cas Alassane Ouattara

En 1964, aux Etats-Unis, le Parti républicain choisit pour porte-drapeau Barry Goldwater, un ultraconservateur qui juge son pays menacé par les complots de la gauche. L’historien Richard Hofstadter publie alors un livre sur la paranoïa en politique. Traduit pour la première fois en français, ce classique permet de resituer le Tea Party et son imaginaire
conspirationniste dans une certaine tradition américaine.

Vendredi 31 Août 2012 - 07:59


Un classique américain toujours d’actualité: Le style paranoïaque en politique. Pour comprendre le cas Alassane Ouattara
Une ancienne conception voulait que la politique se rapporte à la question suivante : qui obtient quoi, quand et comment ? Cette activité était perçue comme une arène dans laquelle les individus définissaient leurs intérêts de façon aussi rationnelle que possible, adaptant leurs comportements pour réaliser autant que faire se peut leurs objectifs. Le politiste Harold Lasswell fut l’un des premiers à exprimer son insatisfaction quant aux postulats rationalistes qu’une telle conception impliquait, et décida de se tourner vers l’étude des aspects symboliques et émotionnels de la vie politique, afin de compléter l’ancienne approche par la question suivante : qui perçoit quel type de problème public, de quelle façon et pourquoi ? Selon lui, si les individus s’attachent bien à défendre leurs intérêts, la politique est aussi un moyen pour eux de s’exprimer et, dans une certaine mesure, de se définir.
Elle agit comme une caisse de résonance des identités, des valeurs, des craintes et des aspirations de chacun ; elle est une arène où sont projetés des sentiments et des pulsions n’ayant que très peu de rapports avec les enjeux manifestes.
Même si elle est presque toujours restée à l’écart des conflits de classe dans ses formes les plus aiguës, la vie politique américaine a souvent servi d’exutoire à des esprits animés par un intense sentiment de colère. A l’extrême droite, les mouvements de soutien à Barry Goldwater ont démontré quelle influence politique il est possible d’obtenir en s’appuyant sur l’animosité et les passions d’une petite minorité (1).
Derrière ces mouvements s’exerce un «mode de pensée» ayant une longue et riche histoire et ne s’inscrivant pas forcément à droite. Je parlerai ici de «style paranoïaque», comme un historien de l’art parlerait de style baroque ou maniériste.
La formule renvoie avant tout à une certaine vision du monde, à un certain mode d’expression. Il existe une différence fondamentale entre le paranoïaque politique et le paranoïaque clinique. S’ils ont tendance l’un comme l’autre à développer des réactions passionnelles, à se montrer exagérément suspicieux et agressifs, et à verser dans une forme d’expression grandiloquente et apocalyptique, le paranoïaque clinique a pour sa part la conviction d’être lui-même, spécifiquement, la cible du monde hostile et hanté par la conspiration dans lequel il a le sentiment d’évoluer. L’adepte du style paranoïaque estime, quant à lui, que ce sont une nation,une culture et un mode de vie qui sont attaqués, bien au-delà de sa propre personne.

Contre l’eau fluorée qui rend communiste


 
L’EXPRESSION «style paranoïaque» est bien sûr connotée péjorativement, et cela à dessein ; à vrai dire, le style paranoïaque a plus d’affinités avec les mauvaises causes qu’avec les bonnes. Mais rien ne s’oppose vraiment à ce qu’un programme politique recevable ou une cause raisonnable soient défendus sur un mode paranoïaque.
Il est par exemple de notoriété publique que le mouvement d’opposition à l’ajout de fluor dans les réserves d’eau municipales a attiré des fanatiques de tout poil, notamment ceux qui, sur un mode obsessionnel, vivent dans la peur d’être empoisonnés. Les scientifiques finiront peut-être par conclure, preuves à l’appui, que la fluoration est dangereuse, ce qui sur le fond tendrait à conforter ses détracteurs. Une telle conclusion ne validerait pas pour autant les affirmations de ceux qui ont pu voir dans la fluoration une tentative visant à promouvoir le socialisme sous couvert de santé publique, ou une entreprise destinée à introduire des matières chimiques dans les réserves d’eau afin de ronger les cerveaux et de rendre les gens plus perméables aux menées communistes.
Le style paranoïaque ne se limite ni à l’expérience américaine ni à la période contemporaine. L’idée d’une vaste conspiration fomentée par les jésuites ou les francs-maçons, les capitalistes ou les Juifs du monde entier, ou encore les communistes, s’est répandue dans de nombreux pays au cours de l’histoire moderne. Les réactions observées en Europe au lendemain de l’assassinat du président John Fitzgerald Kennedy suffisent à nous rappeler que les Américains ne sont pas les seuls à posséder un certain talent pour les explications improvisées sur un mode paranoïaque. On pourrait d’ailleurs avancer que la seule fois où le style paranoïaque a triomphé dans l’histoire moderne, ce fut en Allemagne.Commençons par évoquer la panique qui éclata à la fin du XVIIIe siècle aux Etats-Unis en réponse aux activités subversives que l’on prêtait aux illuminés de Bavière. L’illuminisme, fondé en 1776 par Adam Weishaupt, un professeur de droit de l’université d’Ingolstadt, poursuivait un but ultime : voir advenir une humanité régie par les lois de la raison. L’agitation dirigée contre ce mouvement, issue de la réaction générale provoquée par la Révolution française à travers l’Occident, fut alimentée par certains conservateurs, pour la plupart membres du clergé.
Les Américains découvrent les illuminés en 1797, par l’intermédiaire d’un livre intitulé Preuves de la conspiration contre toutes les religions et tous les gouvernements de l’Europe, ourdie dans les assemblées secrètes des illuminés, des francs-maçons et des sociétés de lecture. Cet ouvrage de John Robison, un scientifique écossais de renom, retrace avec la plus grande minutie les origines et l’essor du mouvement fondé par Weishaupt.
Quand il en vient à examiner la moralité et l’influence politique de l’illuminisme, Robison effectue ce bond en avant dans le fantasme typique de la paranoïa. Pour lui, cette société fut fondée «dans le but précis d’éradiquer toutes les institutions religieuses et de renverser tous les gouvernements en place en Europe ».
Les grands acteurs de la Révolution française auraient été membres de l’illuminisme, cette «grande et diabolique entreprise, fomentant et agissant à travers toute l’Europe », que Robison considérait comme un mouvement libertin, antichrétien, voué à la corruption des femmes, à la culture des plaisirs sensuels et à la violation des droits de propriété. Il suspectait ses membres de vouloir fabriquer un thé provoquant des avortements, une substance secrète capable de rendre aveugles ou même de tuer les victimes qui la recevraient en plein visage, ainsi qu’«un pro - cédé permettant de remplir une chambre à coucher de vapeurs pestilentielles» (2).
De telles idées ne tardèrent pas à se propager aux Etats-Unis, bien que l’on n’ait jamais su si le moindre illuminé avait franchi un jour l’Atlantique. Elles illustrent les poncifs qui forment le cœur du style paranoïaque : l’existence d’un complot organisé autour d’un vaste réseau international, procédant de façon insidieuse, doté d’une efficacité surnaturelle et visant à perpétrer des actes diaboliques.
Ces thèmes sont également présents, quelques décennies plus tard, dans les rumeurs sur l’existence d’un complot catholique fomenté contre les valeurs américaines. Publiés en 1835, deux livres représentatifs de l’état d’esprit anticatholique offraient alors une description de ce nouveau danger. L’un, Foreign Conspiracy Against the Liberties of the United States, avait été écrit par Samuel F. B. Morse, inventeur du télégraphe et célèbre peintre.«Il existe une conspiration, affirmait-il, et ses projets ont déjà été mis à exécution. (…) Nous sommes attaqués sur une position vulnérable, qu’il nous est impossible de défendre avec nos navires, nos forts ou nos armées. » Dans la grande guerre opposant le camp de l’ultramontanisme et de la réaction à celui des libertés religieuses et politiques, l’Amérique représentait le bastion de la liberté ; elle était donc inévitablement devenue la cible des papes et des despotes.
D’après Morse, le gouvernement Metternich (3) se trouvait être le principal instigateur de la conspiration : «L’Autriche est en train de passer à l’action dans notre pays. Elle a mis au point une immense machination, conçu un gigantesque plan pour pouvoir mener à bien ici son entreprise (4).» «Il est clairement établi, expliquait un autre militant protestant, que les jésuites se répandent aux quatre coins des Etats-Unis, dissimulés sous tous les accoutrements possibles, dans le but précis de réunir les meilleures conditions et les moyens les plus appropriés pour promouvoir le papisme. (…) La partie ouest du pays fourmille de jésuites qui se présentent sous les traits de marionnettistes , de danseurs, de professeurs de musique, de colporteurs d’images et de bibelots, de joueurs d’orgue de Barbarie et autres praticiens du même type (5). »
On ne tarderait pas, expliquait Morse, à voir quelque rejeton de la maison des Habsbourg accéder au rang d’empereur des Etats-Unis si le complot réussissait. Les catholiques, qui pouvaient compter sur «les moyens financiers et les cerveaux de l’Europe despotique », étaient le seul canal permettant aux puissances du Vieux Continent d’étendre leur influence en Amérique. Les immigrés, peu instruits et ignorants, incapables de comprendre le fonctionnement des institutions américaines, faciliteraient la tâche de ces roublards d’agents jésuites. Une grande vague d’immigration, financée et envoyée par les «potentats d’Europe», plongerait, selon lui, la société dans le tumulte et la violence, submergeant les prisons et provoquant un quadruplement des impôts ; cette vague dépêcherait des milliers d’électeurs supplémentaires aux urnes pour, expliquait un autre auteur, Lyman Beecher, «abandonner l’avenir de la nation à leurs mains inexpérimentées ». Un groupe représentant tout au plus 10% du corps électoral, «rassemblé sous le commandement des puissances catholiques d’Europe, pourrait ainsi décider du résultat de nos élections, désorienter notre politique, diviser et mettre à feu et à sang la nation, briser les liens de notre union et mettre à bas nos institutions libres»  (6).
Effectuons un grand bond en avant dans le temps pour en revenir à la situation de la droite contemporaine. L’émergence des médias de masse a provoqué d’importants changements dans le style paranoïaque.
On s’alarmait jadis de conspirations fomentées depuis l’étranger ; aujourd’hui, la droite radicale nous explique que le pays est menacé par des trahisons perpétrées en son sein. Aux traîtres dépeints sous des traits vagues par les antimaçons, aux obscurs agents jésuites dissimulés sous divers accoutrements, aux émissaires du pape méconnus du grand public et jadis vilipendés par les anticatholiques, aux mystérieux banquiers internationaux soupçonnés d’ourdir des complots monétaires, on a substitué les présidents Franklin D. Roosevelt, Harry S. Truman et Dwight Eisenhower, des secrétaires d’Etat, des juges de la Cour suprême. Pour le sénateur Joseph McCarthy, le déclin relatif de la puissance américaine entre 1945 et 1951 n’était pas «le fruit d’un pur hasard», mais plutôt «le produit d’une volonté procédant étape par étape », la conséquence d’une conspiration orchestrée par des traîtres. Le but ultime de l’opération était de «nous abandonner aux machinations soviétiques sur notre propre sol et aux attaques militaires russes à l’extérieur» (7).
Ces exemples permettent de dégager quelques traits fondamentaux du style paranoïaque. L’image centrale est celle d’un gigantesque mais néanmoins subtil réseau d’influence mis en oeuvre pour saper et détruire un mode de vie. On pourrait objecter qu’il a bel et bien existé des actes de conspiration au cours de l’histoire, et que ce n’est pas être paranoïaque que d’en prendre acte. Le trait distinctif du discours paranoïaque ne tient pas à ce que ses adeptes voient des complots çà et là au cours de l’histoire, mais au fait que, à leurs yeux, une « vaste » et « gigantesque » conspiration constitue la force motrice des événements historiques. L’histoire est une conspiration, ourdie par des forces dotées d’une puissance quasi transcendante et qui ne peuvent être vaincues qu’au terme d’une croisade sans limites.
L’adepte du discours paranoïaque appréhende l’issue de cette conspiration en termes apocalyptiques. Il a toujours le sentiment de se trouver face à un tournant majeur : c’est maintenant ou jamais que la résistance doit s’organiser.
Parfait modèle de malignité, l’ennemi, dépeint avec précision, est une sorte de surhomme amoral ; maléfique, omniprésent, puissant, cruel, versé dans les plaisirs de la chair, attiré par le luxe. Agent libre, actif, démoniaque, il dirige – à vrai dire, il fabrique – lui-même la mécanique de l’histoire, ou détourne son cours normal en direction du mal. Il fait naître des crises, déclenche des paniques bancaires, provoque des récessions et des désastres pour ensuite en jouir et en tirer profit. En ce sens, le paranoïaque se fonde sur une interprétation de l’histoire qui donne clairement le primat aux individus : les événements importants ne sont pas appréhendés chez lui comme partie intégrante du cours de l’histoire, mais comme le produit d’une volonté particulière.
 
PAR RICHARD HOFSTADTER *
* Historien (1916-1970). Ce texte est extrait de l’essai classique «The paranoid style in American politics », publié dans Harper’s Magazine en 1964 et traduit pour la première fois en français sous le titre Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique,
Bourin Editeur, Paris (parution le 6 septembre).
(1) Sénateur républicain de l’Arizona, Barry Goldwater fut candidat à l’élection présidentielle américaine de 1964. Ecrasé par le démocrate Lyndon Johnson, il a néanmoins redéfini le conservatisme américain et inspiré l’entrée en politique de Ronald Reagan.
(2) John Robison, Proofs of a Conspiracy, New York, 1798.
(3) Diplomate autrichien (1773-1859) qui se consacra à la défense de l’ordre absolutiste en Europe. Il fut l’un des grands architectes du congrès de Vienne au lendemain de la chute de Napoléon Ier.
(4) Samuel F. B. Morse, Foreign Conspiracy Against the Liberties of the United States,  New York, 1835.
(5) Cité par Ray A. Billington, The Protestant Crusade 1800-1860, New York, 1938.
(6) Lyman Beecher, A Plea for the West, Cincinnati, 1835.
(7) Joseph McCarthy, America’s Retreat from Victory, Devin-Adair, New York, 1951.
 
Source: Le Monde diplomatique de septembre 2012
N.B: La modification du titre est de la rédaction de civox.net




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