Tueries des femmes d’Abobo: La fin d’un complot à 3 têtes

Le 11 avril prochain, cela fera quatre longues années que le père du multipartisme en Côte d’Ivoire est pris en otage à la cour pénale internationale. Sa huitième demande de libération provisoire vient d’ailleurs de lui être refusée, il ya quelques jours, au motif de sa popularité. Rien d’étonnant puisque Laurent Gbagbo a continué de rester en prison alors que les preuves avaient été jugées insuffisantes par deux juges sur trois. Dans un tel contexte d’hostilité et de consensus coupables, les points de vue divergents et objectifs sur la personnalité de l’ancien Président ivoirien valent de l’or. Ils constituent, d’autre part, un témoignage à décharge au moment où la CPI elle-même éprouve des difficultés à documenter les crimes contre l’humanité qui sont reprochés à Gbagbo. « Mémoire d’une crise »est un ensemble de témoignages récents ou anciens faits par des hommes de terrain connaissant bien l’ancien chef de l’Etat.

Vendredi 20 Mars 2015 - 00:30


Ban Ki-moon, Secrétaire Général des Nations Unis
Ban Ki-moon, Secrétaire Général des Nations Unis
En deux jours, le tribunal militaire a libéré quatorze anciens FDS accusés d’avoir bombardé le marché et le village SOS d’Abobo, officiellement le 17 mars 2011, pendant les affrontements de la crise postélectorale. Le tribunal militaire considère que les faits ne sont pas constitués et le procureur a avoué qu’il y avait des doutes sur les faits. Le MDL Brice Kamanan auteur de deux tirs d’obus affirme en effet avoir tiré en direction de la forêt du Banco. Il affirme d’ailleurs qu’en raison de la distance, assez courte, entre le camp militaire et les cibles concernés, il était impossible de tirer sur le village SOS, de peur de recevoir des éclats d’obus… Bref, après la relaxe des militaires qui ont quand même fait quatre années de prison, la question qui se pose désormais est de savoir s’il y a eu vraiment des bombardements sur les deux cibles en question, vu qu’il n’y a pas de cratère et que le bilan, somme toute, est plutôt modeste au regard de la fréquentation des deux zones en question. D’où vient alors cette affaire que la défense du président Laurent Gbagbo avait d’ores et déjà présentée comme une macabre mise en scène, allant jusqu’à attester que les femmes en question auraient reçu des per diem pour s’être fait filmer dans cette posture ? En fouillant diverses archives, nous avons pu nous rendre compte que c’est le 21 mars que l’agence France presse (AFP) annonce dans une dépêche le bombardement du marché d’Abobo. Le titre de l’article est  au conditionnel et est ainsi intitulé : « Des obus auraient été tirés par les forces pro-Gbagbo sur le quartier d'Abobo ». Mais progressivement, le conditionnel va faire place au ton affirmatif alors que, visiblement, le journaliste de l’AFP ne prend pas la peine de vérifier son information. Si ce n’est de rapporter des témoignages d’habitants anonymes dont on ne sait s’ils sont proches ou non du théâtre des opérations alors que dans un tel cas, ce sont généralement les sources médicales qu’on cite. « Au moins douze personnes ont été tuées jeudi dans le quartier d'Abobo, dans le nord d'Abidjan, après des tirs à l'arme lourde sur ce fief d'Alassane Ouattara, président ivoirien reconnu par la communauté internationale, ont indiqué à l'AFP des habitants. "J'ai vu les corps d'une femme et de onze hommes et jeunes gens, devant une cour. Actuellement, on est tous éparpillés dans le quartier. J'ai fui ma maison avec mes enfants pour nous mettre dans les maisons plus loin dans le quartier", a rapporté une habitante. "Certains obus sont tombés près du marché, on a vu les 12 morts", a confirmé un autre habitant. Deux autres personnes ont affirmé avoir vu ces 12 corps. Selon plusieurs témoignages, le bilan pourrait être plus lourd. Abobo est depuis mi-février le théâtre d'affrontements entre insurgés pro-Ouattara et forces fidèles au président sortant Laurent Gbagbo, qui se sont, ces derniers jours, étendus à d'autres quartiers d'Abidjan. L'origine des tirs n'a pas été formellement identifiée. Mais plusieurs témoignages ont désigné les forces pro-Gbagbo », écrit le journaliste qui donne des informations peu crédibles et dont le but évident est de justifier la réaction de l’opinion, qu’elle soit nationale ou internationale. Cela dit au regard du contexte, on voit bien qu’il s’agit de donner une raison à la France et aux Etats-Unis qui sont très en avance sur la position antiGbagbo.

Une affaire qui ne tient pas la route

Le 25 mars, soit quatre jours après cette affaire, le conseil de sécurité tient une réunion sur la Côte d’Ivoire. Mais  curieusement, ces faits ne sont pas portés à la connaissance des pays présents. On imagine bien qu’il aurait fallu faire des autopsies pour vérifier les allégations ainsi rapportées. Donc, personne ne parle de cet épisode. En revanche, la France co-auteure du projet de résolution sur la Côte d’Ivoire avec le Nigeria laisse à la représentante de celui-ci le soin de démolir Gbagbo. Ce 25 mars en effet, Mme Ogwu décrit la situation de la crise en Côte d’Ivoire comme une tuerie planifiée. Elle affirme que « l’impensable  se met en place en Côte d’Ivoire». « Les informations que nous avons obtenues de nombreuses sources, y compris du Bureau du Coordonnateur des affaires humanitaires, indiquent que l’impensable se déroule sous nos yeux. La paix fragile instaurée par l’accord de Ouagadougou il y a quatre ans seulement, s’effondre rapidement sous les meurtres, viols et destructions de biens. Des milices violentes et de jeunes excités sont endoctrinés, formés et déployés pour rechercher et attaquer des cibles civiles, en employant de plus en plus des armes lourdes et des explosifs ». Elle feint même d’oublier que les accords de Ouagadougou dont la fragilisation l’inquiète a été négocié par Gbagbo et que pour trouver une solution à la crise, le président ivoirien propose un recomptage des voix. Elle assure aussi que les femmes et les enfants sont en danger en Côte d’Ivoire. « Ceux qui sont le plus durement touchés sont les plus vulnérables : des femmes et des enfants dont le seul crime est d’essayer d’avoir une vie normale. Non seulement les civils sont victimes d’attaques aveugles, mais il est de plus en plus évident qu’ils sont spécifiquement pris pour cible. Ces actes abominables violent le droit international humanitaire. Le fait que la violence commence à prendre des accents ethniques et sectaires indique qu’il existe un risque de retour à l’état de guerre civile qui régnait récemment en Côte d’Ivoire ». Pour terminer, elle demande des sanctions contre le Président Gbagbo et salue le premier train de mesures, à savoir le gel des avoirs du président lui-même ainsi que ceux de Simone, son épouse, Désiré Tagro et Alcide Djédjé. Difficile dans de telles conditions de défendre le régime de Gbagbo. Le représentant russe au conseil de sécurité ne prend pas la parole et l’Inde et la Chine qui s’autorisent des commentaires moins enflammés insistent sur la neutralité que l’Onuci doit afficher. L’Inde prévient même que la résolution ne doit pas servir de prétexte à un changement de régime. Car les deux pays maintiennent qu’il faut mener des investigations indépendantes pour savoir ce qui s’est passé et réitèrent la position du règlement pacifique de la crise. Evidemment sur la table, il n’est pas question d’aller bombarder le Président Gbagbo même si le représentant de la Colombie a plutôt, du fait de cette intoxication franco-nigériane, une position guerrière. En fait sur cette table, la plupart des pays sont soit conditionnés soit manipulés. La France et les Etats-Unis et le Nigéria en particulier savent que cette résolution est un blanc-seing pour changer de régime. En deux mots, ils avaient le prétexte- le faux bombardement du marché d’Abobo- et venaient d’avoir l’autorisation même si là, aussi, elle était moins résolue que ses commanditaires.


Sévérine Blé

Source: Aujourd’hui / N°851
 




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