Traque des opposant s «Nordiste et pro-Gbagbo, j’ai vécu l’enfer avec les Frci »

Les violations des droits de l’homme, privations de libertés, détentions arbitraires et autres traques contre les pro-Gbagbo se poursuivent malgré les multiples dénonciations par la presse et les organisations de défense des droits humains. Alors que le régime s’évertue à s’autocélébrer, les Ivoiriens et pro-Gbagbo en particulier continuent de souffrir le martyre. Touré Bazoumana, un jeune ivoirien de 25 ans raconte comment il a subi toutes sortes d’humiliation, avant de réussir à s’exiler il y a à peine quelques semaines. Le Nouveau Courrier a pu recueil- lir son témoignage difficilement, à cause de la peur de ce dernier de voir un autre membre de sa famille, être l’objet harcèlement de la part des Frci.

Mercredi 17 Juillet 2013 - 21:18


Image d'archives
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«Je suis Touré Bazoumana, je vivais à Port-Bouet plus précisément au quartier Gonzagueville. Et à dire vrai, je ne m’intéressais pas particulièrement à la politique. Par contre, mon géniteur était lui militant de première heure du Front populaire ivoirien (FPI). Mon père étant musulman et originaire du nord, était considéré comme un «traître» par le camp Ouattara, pour le fait d’être nordiste et militant du FPI. Bien avant même la crise, il avait plusieurs fois reçu des menaces  téléphoniques d’inconnus sur son téléphone portable. Et à chaque fois, on lui répétait que si le régime politique changeait,  ils allaient le «corriger à la mesure de sa traitrise». Pendant la crise postélectorale, mon père a reçu des informations selon lesquelles des militants du RDR civils tout comme ceux devenus FRCI voulaient s’en prendre à lui et à sa famille. Alors, nous avons tous fui  la maison, le dimanche 20 Mars 2011, pour trouver refuge  à Gagnoa au Quartier Dioulabougou, chez la deuxième épouse de notre père, Dame F. D. Pendant que nous étions dans notre exil intérieur, notre domicile et nos deux fermes ont été pillés. Le mardi 31 juillet 2012, vu le retour progressif au calme,  nous sommes revenus dans notre maison à Gonzagueville,  car mon père tenait coûte que coûte à réorganiser ses fermes pillées. En Aout 2012, commence une série d’attaques contre des positions des FRCI. Et de nombreuses arrestations de pro-Gbagbo s’en suivront. Le dimanche 23 Septembre 2012, au moment où nous nous apprêtions à manger avec notre père comme d’habitude à 20 heures, nous entendons de grands bruits à l’entrée de la maison. Et voilà que débarque un groupe de personnes armées en treillis militaire. Mon père et moi sommes maitrisés et toute la maison fouillée. Malgré le fait qu’ils n’ont rien trouvé, ils accusaient mon père de cacher des armes. Ils ont voulu nous envoyer de force avec eux ; mon père a refusé et malgré les coups de crosse il résistait  à par - tir avec eux. C'est ainsi que l'un d’entre eux a tiré à bout portant sur lui. Ils se sont donc tournés vers moi et ont dit sur un ton très menaçant : «Tu es son fils et son homme de main aussi, alors montre nous les armes, sinon…». Je pleurais tout en jurant qu’on ne gardait aucune arme à feu chez nous. Alors ils m’ont trimbalé avec eux et m’ont fait monter dans leur véhicule.
Mon calvaire à la Cité U de Port-Bouët I Ils m’ont envoyé à la Cité universitaire de Port-Bouet 1 qui était devenue un camp militaire et m’ont enfermé dans un endroit qui devait être une petite buande - rie qu’ils ont transformée en une prison. Et dans cette prison de fortune, j’ai rejoint deux autres personnes qui y étaient déjà détenues. J'y ai passé en tout une semaine et tous les jours c'était des séances de tortures. On nous disait si on refuse de montrer les armes et nos complices, nous serions tués à petit feu. Ils m’injuriaient, me traitaient de vendu et de fils de traître. Ils nous disaient que les traîtres sont faits pour mourir et que si je ne parlais pas je rejoindrai mon père dans l’au-delà. Ils ne cessaient de nous répéter qu’ils avaient pris les armes pour nous les nordistes et nous on se permettait de soutenir un régime qui marginalise et qui hait les nordistes (ils faisaient allusion au pouvoir Gbagbo). Très tôt dans la matinée du 30 septembre 2012, un élément des Frci a ouvert la cellule de notre prison, pour sortir un de nos co-détenus à qui il a remis un complet treillis afin qu’il s’en revêtît  pour le faire fuir. C’est ainsi qu'on s'est approché de lui et coïncidence heureuse, c'était quelqu'un que je connaissais. Nous l’avons supplié de nous laisser partir, alors il a fini par accepter. Mais nous a dit qu’on ne pouvait pas sortir par le grand portail, car il n’avait pas de treillis pour nous, mais qu’on devait s’arranger pour atteindre discrètement la clôture et l’escalader. Lui et le «prisonnier» déguisé en Frci sont partis vers la sortie principale et nous nous sommes dirigés vers le fond de la cité. Nous avons atteint la clôture que nous avons escaladée. J’ai aussitôt couru chez mon oncle T. M. qui habitait à quelques 500 mètres de là, pour m’y refugier. Les FRCI ayant constaté notre évasion, avaient pensé que j’étais retourné à la maison, ils y sont allés en vain.
J’ai fui Abidjan pour me cacher à nouveau à Gagnoa C’est donc de chez mon oncle que j’ai quitté Abidjan pour Gagnoa où je suis resté, en vivant dans la clandestinité jusqu’au  lundi 03 Juin 2013,  date à laquelle je tombe nez à nez avec des patrouilles de militaires à la gare de Gagnoa. C’est au moment où je m’asseyais dans un kiosque à café qu’un élément des Frci se dirige vers moi. Et affirme me connaitre à Abidjan. Avec tout mon calme, je lui fais savoir que ça ne peut pas être possible, puisque moi je venais de Bouaké. Il me pose un certain nombre de questions, notamment ce que je faisais à Gagnoa. Je lui fais savoir que je suis venu voir ma tante. Malgré mes explications, il persiste en disant me connaitre. Et mieux, que j’étais un fugitif ; ce que je rejette catégoriquement. L’élément des Frci exige de voir ma pièce d’identité, je lui rétorque l’avoir oubliée à la maison. Alors, il demande à ce qu’on aille chez moi pour vérifier mes papiers.  A ses 4 autres collègues avec qui il était, il leur explique que je suis un pro-Gbagbo et que mon père cachait des armes chez lui à Abidjan. Il leur explique aussi qu’ils m’avaient arrêté et  que je m’étais enfui. Il fallait lire l’excitation sur le visage de ces collègues  à l’idée d’avoir arrêté un «déstabilisateur » du pays. Moi, je niais catégoriquement ces accusations.
Je suis de nouveau arrêté et torturé à Gagnoa L’un d’eux me saisit à la ceinture jusqu'à la maison, où je devrais leur montrer mes papiers. Une fois à la maison, j’informe discrètement ma tante de ce qui se passe. Et elle alerte toute la cour et le voisinage qui s’offusquent, s’indignent que ces élé - ments des Frci soient venus jusqu’à la maison pour contrôler les identités. Sous les cris de la foule, les éléments des Frci se résolvent à quitter les lieux.  Moi j’avais toujours peur qu’ils reviennent, alors ma tante m’a envoyée rester chez sa cousine A. D. au quartier Babré, où je vivais désormais jusqu’au dimanche 09 Juin  2013, date à laquelle il y a eu des évènements à Gagnoa. En tout cas, les Frci disent avoir déjoué une tentative d’at - taque. Dès lors, selon les dires de cet élément des Frci, je faisais partie des suspects. C’est ainsi qu’un groupe d’éléments des FRCI  arrive chez ma tante pour la questionner à mon sujet. Elle leur fait savoir que j’étais déjà parti de chez elle. Malgré cela, elle n’a pas été épargnée. Elle a été copieusement rouée de coups jusqu’à ce qu’elle les conduise chez sa cousine où je vivais désormais. Je suis arrêté, bastonné et conduit dans leur camp. Ils me présenteront comme un complice de cette tentative d’attaque dont ils parlaient. Trois personnes avaient déjà été arrêtées pour les mêmes raisons. Interrogées, ces personnes disent ne pas me connaitre.  
Ma tante paye 2 millions de Fcfa pour ma libération Cet élément des Frci qui disait me reconnaitre depuis Abidjan, explique à son chef et à ses «frères d’armes » que mon défunt père avait été accusé d’avoir caché  des armes et que moi je savais où ces armes étaient dissimulées. Il leur explique également qu’arrêté à Abidjan, je m’étais évadé pour venir préparer un sale coup à Gagnoa. Et pourtant, il n’en était rien de tout cela. Notre seul tort c’était d’être du nord et pro-Gbagbo. C’est pourquoi, nous devrions selon eux, payer pour notre «traitrise à la cause des nordistes». Ma tante a réussi à négocier avec un des chefs des Frci qui m’ont arrêté pour ne pas que je sois transféré à la Direction de la surveillance du territoire (DST) où ils avaient promis m’envoyer avec les autres détenus. Sachant tous que la DST est un camp de tortures, ma tante s’est arrangée avec eux, en payant la rançon exigée qui était de 2 millions de Fcfa qu’ils avaient demandés pour me libérer et en acceptant un certain nombre de conditions qui accompagnaient cette rançon. C’est ainsi que ma tante et moi avons quitté la Côte d'Ivoire pour un pays de la sous-région. Voilà comment j’ai pu échapper à la furia des Frci qui nous en voulaient beaucoup, plus parce que nous étions du nord et paradoxalement pro-Gbagbo.

Recueillis par Frank Toti

Le Nouveau Courrier N° 830 Du Mercredi 17 Juillet 2013




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