Touré Massandjé, Zoumana Bakayoko, Loïc Folleroux…Comment ils se partagent le butin national du cacao

Les coopératives de café-cacao qui avaient fait la force des planteurs ivoiriens contre les grandes filiales internationales du négoce ont été supprimées depuis l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir. En lieu et place, un groupe de personnes qui se recrutent essentiellement dans l’entourage familial ou politique du chef de l’Etat a pris le relais et se partage désormais le butin national du cacao en Côte d’Ivoire. Le journal revient sur leur ascension fulgurante.

Lundi 18 Mai 2015 - 10:18


En Côte d’Ivoire, Lucien Tapé Doh, symbole à la fois triomphant et déprimant de la nouvelle réussite des planteurs ivoiriens et des dérives qui en ont résulté n’est plus qu’un passé qu’on évoque dans les discussions de maquis ou autour d’agapes arrosées. Il y a quelques années, ce planteur aux mœurs légères et à la main sur le coeur avait tenté un soutien militant à Alassane Ouattara. Une sortie d’autant plus de courte durée que d’une part, les portes de la filière café-cacao semblent à jamais s’être refermées sur ses nouveaux barons et que, d’autre part, les planteurs ne sont franchement plus les bienvenus dans ce cercle de privilégiés. Car ceux qui ont fait main basse sur la filière ne savent rien des souffrances et des frustrations d’un planteur qui doit débroussailler son champ, planter, attendre les premières récoltes et espérer qu’on lui fixe le « meilleur » prix du kilogramme des fameuses fèves. Car à part l’ancien directeur général de l’ex- caisse de stabilisation Lambert Kouassi Konan qui est horticulteur et possède des centaines d’hectares d’hévéa près d’Anyama, c’est désormais une cohorte de diplômés appartenant au cercle d’amitié et de relais politiques d’Alassane Ouattara ou de son épouse qui a mis la main sur la filière. Tout tourne en effet autour du couple et  commence ainsi en 2011. Dans l’environnement de chasse à l’homme qui s’installe rapidement en Côte d’Ivoire après la chute de Laurent Gbagbo, le nouveau régime lance la réforme du secteur. Il prend pour prétexte les procès des barons de la filière débutés sous l’ancien président pour liquider les coopératives de planteur et installer ses hommes. Face à la puissance des multinationales du cacao en général et des chocolatiers en particulier, le président Laurent Gbagbo avait mis en place des coopératives de planteurs et la création d’une multitude de structures pas toujours heureuses dans leur animation. Mais grâce à cette digue, les coopératives achetaient bord champ puis revendaient aux multinationales à des coûts qui permettaient des gains inespérés aux plateurs ivoiriens. Ce fut le grand boom des planteurs de Côte d’Ivoire. Avant la chute de Laurent Gbagbo, le prix du cacao se négociait notamment à plus de 1000 francs. Du jamais vu dans notre pays ! Ancienne caisse noire des périodes fastes houphouëtiennes, la caisse de stabilisation fut supprimée à la demande du FMI qui y voit la caisse noire des pouvoirs successifs d’Houphouët et de Bédié. Sa suppression est confirmée sous la transition militaire. La Caistab  fait alors place à la bourse du café et du cacao, en abrégé BCC. De nombreux planteurs font ainsi leur entrée dans le conseil d’administration de cette nouvelle institution chargée de gérer les milliards que génèrent le cacao et le café et dont les producteurs sont malheureusement démunis… Le nouveau régime referme donc cette parenthèse que regrettent les planteurs ivoiriens en nommant Massandjè Touré Litsé. Proche de Guillaume Soro qui, à l’orée de la ouattarandie, cumule les postes de premier ministre et ministre de la défense, Touré Massandjè atterit à la tête de la nouvelle bourse du café-cacao qui ne compte plus de planteurs en son sein. La filière va d’ailleurs rapidement devenir l’affaire exclusive du régime. En effet pour capter la rente cacaoyère, de nouveaux acteurs puisés de la liste des proches d’entre les proches du chef de l’Etat voient le jour. Leur tête d’affiche est bien évidemment Loïc Folleroux, le fils aîné de la première dame. Ancien directeur Afrique d’Ammarjaro, Loïc Folleroux qui a été viré par le géant américain a créé Africa Sourcing Côte d’Ivoire et compte désormais au nombre d’exportateurs nationaux. Le fils de Dominique Ouattara a même le droit de livrer une guerre d’usure à ses anciens employeurs et à l’ensemble du « Big Four », à savoir ADM, Cargill, Barry Callebout et Cémoi. Depuis, Africa Sourcing a tendu ses tentacules au Togo, en Guinée, au Cameroun. Le moins connu et dont l’arrivée dans la filière est le symbole achevée du système de quotas est Zoumana Bakayoko, frère aîné du ministre de la sécurité intérieure et plaque tournante de la ouattarandie. Avant l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir, Zoumana Bakayoko était ingénieur en informatique et gérait la société de Télécoms Sirio international. C’est en 2011 qu’il débarque dans la filière du café-cacao grâce à ses entrées au sein de la ouattarandie. Son agrément d’exportateur dans la poche, il crée Agro West Africa en s’associant au franco-libanais Philippe Nakad. En plus des fèves de cacao, Zoumana Bakayoko s’est spécialisé dans la vente des engrais. L’année dernière, il a vendu 33.000 tonnes d’engrais et son entreprise a affiché un chiffre d’affaires de 15 milliards pour la seule année 2014-2015. S’ils ne font pas partie du gratin de la politique du rattrapage ethnique, ces nouveaux barons de la filière qui cultivent à l’extrême la discrétion comparés à leurs devanciers se recrutent dans le milieu des amis ivoiriens ou français du couple Ouattara. C’est le cas de Lambert Kouassi Konan qui retrouve les repères de la caisse de stabilisation malgré le maquillage qui présente la nouvelle structure comme celle des paysans. Cet ancien ministre de Bédié, très proche d’Alassane Ouattara avait tenté d’empêcher la liquidation de l’ancienne Caistab. Il s’en trouve sans doute soulagé. Comme lui, les amis ou partenaires présidentiels français trônent également dans la filière cacao. Il s’agit notamment de Lionel Soulard de Cargill West Africa qui, à lui seul, a la mainmise sur 300.000 tonnes de fèves de cacao, soit le cinquième de la production nationale.


Par Sévérine Blé


Source: Aujourd’hui / N°889
 




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