Stabilité et développement de l'Afrique francophone: Ce que dit le rapport français Une refondation de la politique française en Afrique demandée

Vendredi 15 Mai 2015 - 00:31


Image d'archives:Alassane Ouattara et Nicolas Sarkozy
Image d'archives:Alassane Ouattara et Nicolas Sarkozy
Commission des affaires étrangères .
Mercredi 15 avril 2015, Séance de 9 heures 45
Compte rendu n° 70

Présidence de Mme Elisabeth Guigou, présidente



Présentation du rapport de la mission d’information sur la stabilité et le développement de  l'Afrique francophone (M. Jean-Claude Guibal, président – M. Philippe Baumel, rapporteur).
La séance est ouverte à neuf heures quarante-cinq.


Mme la présidente Élisabeth Guigou. Mes chers collègues, nous examinons ce matin le rapport de la Mission d’information sur la stabilité et le développement de  l'Afrique francophone, mission conduite par M. Jean-Claude Guibal, président, et M. Philippe Baumel, rapporteur.
M. Jean-Claude Guibal, président. Le rapport que nous vous présentons vous invite à un regard sur l'Afrique, et spécialement sur l'Afrique francophone, plus circonspect que celui que l’on a porté depuis quelques années. L’afro-optimisme nous semble devoir être fortement tempéré. Si l’Afrique va mieux par certains côtés, notamment une croissance économique importante, ce n’est pas pour autant qu’elle va bien. Au-delà des crises du Mali et de la République centrafricaine qui ont mis en évidence les problèmes du continent, le tableau général, sur le plan du développement et de la stabilité, est assez sombre.
Cinquante-cinq ans après les indépendances, la quasi-totalité des pays d'Afrique francophone, à l’exception du Gabon et du Congo relèvent de la catégorie des Pays les moins avancés. Un pays comme la Côte d'Ivoire, par exemple, que l’on considérait naguère comme la vitrine économique de l’Afrique francophone, est en fait au 171e rang mondial sur l’Indice de développement humain des Nations Unies. Les indices sociaux de ces pays sont tous mauvais, que ce soit en matière de pauvreté monétaire, de santé ou d’éducation. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans de nombreux pays, des proportions considérables de leurs populations vivent avec moins de 1,25$ par jour. L’espérance de vie est très basse, parfois même un peu inférieure à 50 ans, et elle ne dépasse les soixante ans qu’au Gabon, au Sénégal et à Djibouti. Les taux de malnutrition restent très élevés et des proportions importantes de populations sont en insécurité alimentaire, facteur qui contribue au fait que, dans certains pays, un enfant sur cinq meurt avant l’âge de cinq ans. Les systèmes de santé sont dans un état déplorable : on en a vu les conséquences en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia lors de l’épidémie Ebola.
Les systèmes d’éducation ne sont souvent pas bien meilleurs, ce qui explique des taux d’analphabétisme parfois considérables.
Ces situations sociales désastreuses tiennent notamment au fait que la croissance économique, même élevée, est insuffisante à compenser les effets de la croissance démographique : nombre de pays voient leurs populations doubler en une vingtaine d’années, ou à peine plus. Cette donnée met les pays concernés face à des défis incommensurables, en termes de santé, d’éducation, de sécurité alimentaire, d’emplois, d’urbanisme, de délinquance, etc., dès lors que les effets de la croissance économique y sont annulés.
C'est la raison pour laquelle même s’il y a de moins en moins de pauvreté en Afrique subsaharienne, il y a de plus en plus de pauvres : la part de la population vivant avec moins de 1,25$ par jour est passée de près de 60 % à moins de 50 % en 25 ans, mais le nombre de pauvres a augmenté de 290 millions à plus de 400 millions. Dans certains pays, comme le Bénin, même si la majeure partie de la population vit aujourd'hui au-dessus du seuil de pauvreté, le nombre de personnes pauvres est nettement supérieur à la population totale du pays à l’indépendance. Malgré une croissance globale élevée, il n’y a pas de convergence, de rattrapage, entre les plus pauvres et les plus riches et les écarts s’accroissent.
Par habitant, le PIB de l’Afrique était équivalent à 5 % de celui des Etats-Unis en 1960 ; il est aujourd’hui de 3 %.
Vous trouverez dans le rapport le détail de nos analyses sur les autres facteurs qui s’ajoutent à la démographie pour expliquer cette situation, facteurs politiques notamment, tenant à des niveaux d’inégalités très élevés, ou à des déséquilibres territoriaux considérables, je n’y insiste pas.
Le second élément du constat que nous devions faire portait sur la question de la stabilité. Si les tensions et affrontements interétatiques ont été rares entre pays francophones, les troubles internes ont en revanche été fréquents, et il n’y a guère que le Sénégal qui se distingue depuis 1960. Aucun autre pays d’Afrique francophone n’a été exempt de coups d’État militaire, de rébellions, de tentatives de déstabilisation, et autres guerres civiles. Plusieurs pays sont aujourd'hui sous le feu des projecteurs, le Mali et la République centrafricaine, en premier lieu, mais d’autres sont tout aussi préoccupants. C’est le cas de la RDC dont la région orientale est la proie de toutes les convoitises et consécutivement, de toutes les tentatives de déstabilisation ; s’y ajoutent des problèmes de gouvernance politique. C’est également le cas du Cameroun : d’une part, l’extrême Nord du pays est marginalisé, laissé à l’abandon depuis plus de trente ans et s’enfonce peu à peu vers l’insécurité faute de développement, et le régime politique est bloqué, sans perspective ni soupape. Le rapport y consacre de nombreux développements. C’est encore le cas du Burundi, actuellement dans une impasse politique, institutionnelle, sur fond de crise foncière, de surpeuplement, de retour de centaines de milliers de réfugiés. C’est le cas du Tchad dont la situation politique interne n’est pas stabilisée et qui, comme le Cameroun, est entouré de menaces externes.
Plusieurs pays francophones sont en phase de sortie de crise, mais il ne semble pas que les facteurs profonds qui ont conduit à l’éclatement des crises, soient traités comme ils le devraient pour pérenniser l’apaisement. En Côte d'Ivoire, par exemple, ce n’est qu’au milieu de l’année dernière que le dialogue politique a commencé à reprendre entre le gouvernement et l’opposition ; longtemps, la réponse du gouvernement n’a été que sécuritaire alors que les problématiques foncières, la montée de la pauvreté, la croissance démographique, ont joué un rôle fondamental dans l’exacerbation croissante des tensions intercommunautaires dès la fin des années 1980. En Guinée, le feu couve entre communautés, les crispations sont vives entre gouvernement et opposition, les affrontements violents sont hebdomadaires sur fond de pauvreté extrême, que l’épidémie d’Ebola n’a fait qu’aggraver. On connaît aussi les fragilités des pays de l’arc sahélien.
Tout cela résulte d’un empilement de causes, d’héritages cumulés qui ont fragilisé durablement les pays africains, jusqu’à aujourd'hui. Sans vouloir faire acte de repentance, la colonisation a bouleversé les structures sociales et économiques des territoires conquis, ce qui a entraîné des disparités fortes, entre le Nord et le Sud, par exemple au Bénin, au Togo, en Côte d'Ivoire, ainsi que des problématiques migratoires, foncières, ethniques. On a laissé aux indépendances des territoires sous-administrés – la Mauritanie était gérée depuis Saint-Louis du Sénégal et la première pierre de Nouakchott a été posée en 1958 en présence du général de Gaulle, ce qui n’a pas été sans conséquence. De même en est-il des ajustements structurels dont on voit les effets directs aujourd'hui encore, sur la stabilité et le développement des pays concernés : l’épidémie d’Ebola ne se serait pas répandue aussi vite si les systèmes de santé avaient été en mesure d’y faire face. D’une manière plus générale, on est aujourd'hui en présence d’États qui n’ont pas les capacités de définir et de mettre en œuvre des politiques publiques, qui souvent, ne contrôlent pas non plus l’intégralité de leur territoire, et cette faiblesse se révèle catastrophique lorsqu’ils doivent faire face à un nombre croissant de défis, d’origine externe ou non. Les trafics divers, de drogue, en premier lieu, induisent le développement d’une économie mafieuse et de la corruption : le seul trafic de cigarettes représente 1 milliard d’euros annuels, celui de la drogue qui transite par l'Afrique de l'Ouest 1,7 milliard de dollars, soit plus que le budget annuel de certains de ces États. S’y ajoutent la piraterie maritime dans le Golfe de Guinée, les migrations régionales, la montée des extrémismes religieux, la dégradation de l’environnement, ou l’explosion démographique, question majeure sur laquelle on reviendra.
Enfin, nombre de pays d’Afrique sont aussi gouvernés, parfois depuis des décennies, par des gérontocraties souvent arrivées au pouvoir dans des conditions discutables. Malgré les élections successives, elles n’ont pour certaines qu’une très faible légitimité et sont totalement déconnectées des réalités sociales et générationnelles. C’est ce qui suscite l’éclosion un peu partout de mouvements de jeunesse citoyenne, à l’image de « Y en a marre » au Sénégal qui a contribué à l’alternance après avoir fait reculer le président Wade sur son projet de réforme de la constitution. Ce mouvement fait aujourd'hui tâche d’huile, on le retrouve d'ores et déjà en Côte d'Ivoire, au Burkina Faso, ce qui a provoqué la chute de Blaise Compaoré il y a quelques mois, mais aussi au Congo, au Gabon, au Niger, au Mali, ou encore en RDC. Les questions de citoyenneté, de sentiment d’injustice, viennent se greffer aujourd'hui sur les facteurs de crise anciens, et ajoutent aux risques d’explosion.
Nous sommes en fait en présence de pays en apparence stables sur la longue durée, avec des présidents réélus élection après élection, mais qui sont en fait minés de fragilités profondes, faute de légitimité : il s’agit de régimes qui fonctionnent sur la base d’un clientélisme orchestré à tous les échelons pour diviser sur des bases ethno-régionales et qui pratiquent la rétribution. C’est le contrôle de l’Etat qui permet celui de l’économie et la répartition des rentes, notamment dans les pays qui bénéficient de richesses naturelles importantes. Les tensions politiques ne se traduisent plus par des coups d’État militaires, mais la résistance à l’alternance demeure très forte.
Nous nous sommes penchés sur la situation de deux pays qui nous semblent être particulièrement fragiles à moyen terme, pour des facteurs somme toute assez proches. Il s’agit du Niger et du Cameroun, mais l’analyse pourrait être étendue à d’autres pays d’Afrique francophone.
Le Niger est un pays, comme Pierre Lellouche et François Loncle l’ont dit au retour de leur déplacement, où la croissance démographique est un enjeu colossal : en 2050, le pays verra arriver chaque année sur le marché du travail 1,4 million de jeunes. Non seulement la transition démographique n’est pas entamée, mais la natalité est en ce moment à la hausse, comme au Tchad ou au Mali. En outre, si les femmes mettent au monde en moyenne 7,2 enfants, le désir d’enfants des couples est supérieur à 9. La question démographique pèse fortement sur le système éducatif qui ne peut faire face à la demande et l’école publique laïque est aujourd'hui à la dérive face à la montée de l’enseignement privé islamiste que l’État n’a pas non plus les moyens de contrôler. A cela s’ajoute depuis plusieurs décennies une islamisation progressive de la société civile nigérienne. En outre, le fossé générationnel est aujourd'hui très profond au Niger entre les élites dirigeantes et la jeunesse. L’une des manifestations de la contestation des jeunes passe par la très forte revendication d’un islam épuré. Les avancées sociales que peut proposer l’État sont contestées par la rue, sur des thématiques comme la planification familiale, le code de la famille, la ratification par le pays des conventions internationales promouvant le droit des femmes, etc., la société civile islamique prenant de plus en plus de poids dans le débat public. La même évolution se dessine au Mali.
C’est sans doute la raison pour laquelle on sent aussi monter une forme de perméabilité de l’Est du Niger à Boko Haram ; les attaques de février dernier sur certaines villes de la région ont confirmé qu’il y avait des cellules dormantes qui n’attendaient qu’un signal pour être réactivées. Tout ceci amène à rappeler que l’on est dans un contexte régional extrêmement instable qui met le Niger sous de nombreuses menaces que ses propres capacités et perspectives de développement pourront difficilement arrêter : ainsi, le projet d’Imouraren dans le Nord devait se traduire par l’embauche de quelque 6 500 jeunes qui, aujourd'hui, sont disponibles pour des recrutements d’une tout autre nature.
Au Cameroun, la situation est différente mais non sans analogie : le régime politique est bloqué, son président au pouvoir depuis plus de trente ans, et il sera probablement à 85 ans candidat à sa succession en 2018, dans la mesure où aucune alternative n’a été préparée. Le Cameroun est l’exemple type du régime impopulaire, qui fait face à des contestations régulières, régulièrement réprimées, dans lequel l’opposition divisée est décrédibilisée, et le parti au pouvoir traversé de luttes de clans. De sorte que pour de nombreux analystes, les éléments de la crise future se mettent peu à peu en place, dans un contexte où la donne tribale domine : depuis trente ans, le Nord a été marginalisé, et l’on peut très bien envisager un scénario à l’ivoirienne ou à la guinéenne au moment de la succession, c'est-à-dire un basculement plus ou moins lent dans une crise grave et durable.
Le tableau général nous semble un peu inquiétant, suffisamment pour inviter, dans la mesure où il s’agit de pays d'Afrique francophone, à une analyse de la politique africaine de notre pays et à quelques révisions.
M. Philippe Baumel, rapporteur. Le bilan que présentent aujourd'hui les pays d’Afrique francophone invite à un regard critique sur la politique africaine de notre pays. Sur la longue durée, il y a des avancées, mais aussi des stagnations ou des régressions de la part de certains pays. On sait aussi que sur la décennie en cours, une dizaine de pays dans le monde devraient réussir à sortir de la catégorie des PMA, dont certains pays africains, mais qu’aucun pays francophone ne devrait en faire partie.
Cela nous a amenés à revenir en premier lieu sur notre politique d'aide au développement. Comme la Cour des comptes, comme la revue du CAD de l'OCDE, on ne peut que regretter de nouveau les incohérences de notre aide qui ont des effets dommageables sur le terrain. Deux exemples sont plus particulièrement développés dans le rapport, ceux de l’aide aux secteurs santé et à l’éducation.
En matière de santé, notre stratégie a été actualisée en 2012. Elle prévoit comme axes prioritaires principaux le renforcement des systèmes de santé les plus fragiles, notamment en Afrique francophone, et la santé des femmes et des enfants. Néanmoins, le CICID de juillet 2013 a surtout mis l’accent sur la lutte contre trois pathologies : le sida, le paludisme et la tuberculose. Les données de l'OMS montrent cependant que la moitié des décès des enfants de moins de cinq ans est due à la prématurité et à des maladies infectieuses ; au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Burundi et dans d’autres pays d'Afrique francophone, plus du tiers des décès d’enfants sont provoqués par deux causes seulement, la pneumonie et la diarrhée. Mais nous avons choisi de figurer parmi les tout premiers contributeurs au Fonds mondial sida. Il ne s’agit pas de critiquer son action, évidemment très utile, mais de souligner l’incohérence de notre politique car le financement que nous lui consacrons, 360 M€ auxquels s’ajoutent 110 M€ à Unitaid, nous conduit à rogner sur d’autres budgets, notamment ceux destinés à l'Alliance GAVI, qui travaille sur la vaccination, et à l’initiative Muskoka, en faveur de la santé maternelle et infantile, pour lesquels on n’a pas été en mesure l’an dernier d’honorer nos engagements, pour ne pas réduire ceux promis au Fonds mondial.
Notre politique en matière de soutien à l’éducation appelle aussi quelques commentaires : notre stratégie sectorielle vise essentiellement l’éducation de base, notamment dans les seize pays pauvres prioritaires de notre APD, en articulant ce but avec promotion du Français et la parité entre filles et garçons. Mais nous ne consacrons en fait que le dixième de ce que l’on déclare dépenser au titre de l’éducation. Dans plusieurs pays francophones, notre aide à l’éducation de base plafonne à des niveaux très inférieurs à ce que d’autres pays, comme l’Allemagne ou les Etats-Unis apportent de leur côté, ce qui revient à dire qu’ils contribuent plus au soutien de la francophonie, via leur soutien aux systèmes éducatifs de base, que nous-mêmes ! Dans le même temps, nous arrêtons nos contributions au Partenariat mondial pour l’éducation, que nous avons contribué à créer, dont le but est précisément le développement de la scolarisation primaire universelle, dont les résultats sont remarquables.
Nous nous sommes penchés sur le cas du Mali, emblématique. Malgré une aide au développement très importante de la communauté internationale et de la France, qui avait notamment fléché des objectifs sociaux en lien avec les OMD, le Mali s’est effondré au premier assaut, en 2012, mettant en évidence des fragilités internes aux racines très profondes qui n’avaient jamais été traitées : les revendications nordistes sont anciennes et récurrentes, les infrastructures inexistantes, les politiques de décentralisation ont tardé à se mettre en place et de manière insatisfaisante. Une crise politique et institutionnelle profonde traverse le Mali, où l’État, depuis longtemps ne contrôle pas tout son territoire et ne répond pas aux attentes de sa population. Tout se passe aujourd'hui comme si la communauté internationale n’en avait pas pris la mesure et reprenait les mêmes recettes inefficaces. La conférence de Bruxelles de mai 2013 a promis des financements d’un montant de 3,5 milliards d’euros pour la reconstruction du pays. L’an dernier, au cours de nos auditions, on mettait en avant le fait que l’administration malienne avait la capacité d’absorber cette manne, qu’il y avait une volonté de lutter contre la corruption, que l’on constatait des avancées sur le terrain, mais Médecins sans frontières attire désormais l’attention sur le fait qu’au Nord, les gens manquent de tout, en matière de santé, d’éducation, d’eau potable, et que l’aide humanitaire est indispensable. Au plan politique, les populations ne semblent pas prêtes à accepter l’accord d’Alger qui a été conclu difficilement le 1er mars. Sur le plan sécuritaire, le terrorisme continue de sévir et les forces de la MINUSMA sont régulièrement prises pour cibles.
La communauté internationale, et la France, privilégient l'apaisement de court terme sur le traitement de fond des problématiques de stabilité et de développement, qui, seul, pourrait avoir une chance de les résoudre avec succès, même s’il s’agit de s’atteler à une tâche autrement plus complexe.
Il est paradoxal que notre pays, reconnu pour la connaissance qu'il a du continent, grâce à des africanistes dans de multiples disciplines, des centres de recherche de très grande renommée, comme le CIRAD, l'IRD, ou encore le réseau des IFRE, ne réussisse pas à mettre en œuvre des politiques qui permettraient d'anticiper sur les crises à venir, d'agir en prévention, et de définir des politiques de développement qui prendraient en compte le temps long, à savoir des échéances de quinze ou vingt ans. La France reste sur le court terme, faute d'intérêt politique à agir avant que les crises n'éclatent, en répliquant des schémas simples, qui reproduisent ce qui marche chez nous, sans vraiment se soucier de leur adaptabilité. Mieux utiliser les travaux scientifiques permettrait de proposer des politiques plus adaptées aux réalités locales, et consécutivement, plus acceptables et plus efficaces.
De cette absence d'anticipation découle directement une politique africaine qui réagit plus qu'elle n'agit, faute de voir venir les crises. Cela a été le cas en Côte d'Ivoire, cela s’est répété au Mali ou en Centrafrique. Il était notamment indispensable d’intervenir au Mali pour éviter que le pays ne tombe aux mains des terroristes. Mais cette politique est coûteuse. La France budgète plus de 180 millions par an pour sa contribution aux opérations de maintien de la paix de l'ONU en Afrique francophone et le surcoût global de nos OPEX est supérieur à un milliard par an... Cela n'est ni soutenable ni efficace. C’est une politique qui aborde la problématique de la résolution des crises en Afrique francophone essentiellement sous l'angle de la sécurisation formelle à court terme sans se soucier suffisamment des causes profondes qui sont à la racine des tensions. En termes d'image, notre pays commence aussi à être mal perçu dans beaucoup de pays d'Afrique francophone, notamment auprès des populations jeunes qui feront l'Afrique de demain, et avec lesquels nous n'avons pas assez de contacts.
C'est la raison pour laquelle nous formulons un certain nombre de préconisations pour essayer de refonder une politique africaine qui aurait pour axe central le développement du continent : il n'y aura pas de stabilité possible et durable de l’Afrique francophone sans développement et notre aide sera utile si elle s'inscrit dans une perspective de long terme.
Cela suppose de se projeter sur l’horizon de 2030-2050, de prendre en compte des questions aussi essentielles que la croissance démographique qui aura des effets dévastateurs. Chacun en convient, mais aucune politique d'aide au développement ne s’en occupe.
Cela signifie aussi recentrer les moyens bilatéraux aujourd'hui très limités de notre politique d'aide au développement sur un nombre réduit de pays, c'est-à-dire les plus fragiles, ceux dont le basculement dans une crise, sécuritaire, humanitaire ou sanitaire, risque d’avoir des impacts régionaux dramatiques, comme on l’a vu avec l’épidémie Ebola. C’est en renforçant les éléments les plus faibles que l’on contribuera à la stabilisation de l’ensemble.
Refonder notre politique africaine, suppose de savoir mener une politique d’influence, qui mette la défense et la promotion de nos intérêts en Afrique au premier plan. Il ne s’agit pas de se désintéresser de l’Afrique parce que c’est une région troublée, il s’agit au contraire de tirer profit de notre histoire commune, de la relation unique qui nous lie, de la francophonie, pour renouer un dialogue, savoir tenir un discours de vérité à nos partenaires, en le renforçant sur nos valeurs et en sachant voir où est l'Afrique de demain : il est paradoxal de constater que l’image de la France est aujourd'hui contestée sur le continent, que dans le même temps, nombre de gouvernements se plaignent d’être délaissés par notre pays et que nous ne nous rapprochions pas des mouvements de jeunesse citoyenne qui émergent çà et là, qui font très vite tâche d’huile.
La refondation de cette politique africaine sur l’axe du développement garant de la stabilité à long terme suppose que l’on se recentre sur l’essentiel. Les pays africains sont fragiles parce que les institutions étatiques sont extrêmement faibles et n’ont pas la capacité de définir des stratégies de développement, de mettre en œuvre des politiques publiques de planification et d’aménagement équilibré des territoires. Il nous paraît essentiel de concentrer notre aide sur les problématiques de gouvernance, de travailler au renforcement des systèmes judiciaires, des administrations fiscales, des appareils sécuritaires. Il faut aussi se recentrer sur les priorités de nos politiques sectorielles en matière de santé et d’éducation et revenir au renforcement des systèmes de santé et à l’éducation de base.
Les politiques sectorielles que propose la communauté internationale, par exemple contre la corruption, pour la création d’institutions, ou la décentralisation, sont nécessairement de peu d’effets, on le voit avec le recul dès lors qu’à la base et dans beaucoup de pays, l’État manque de légitimité. En ce sens, il nous paraît essentiel que notre politique d'aide au développement essaie d’accompagner nos partenaires dans une démarche nécessairement de long terme, au terme de laquelle l’Etat apparaîtrait aux yeux des populations comme le garant de l’intérêt général et non plus comme un butin que le vainqueur des élections partage avec sa clientèle.
S’agissant des moyens de cette politique africaine recentrée, nous préconisons la création d’un ministère de plein exercice aux côtés du ministère des affaires étrangères qui serait chargé du pilotage de la politique d'aide au développement. Les problématiques de stabilité et de développement de l'Afrique francophone sont appelées à prendre de plus en plus de place dans notre agenda et il paraît indispensable d’être en mesure d’anticiper sur le moyen et long terme pour prévenir les crises qui ne manqueront pas de se produire si rien n’est fait suffisamment tôt. Il importe de rehausser le niveau d’attention, d’entretenir un dialogue constant avec les pays, leurs sociétés civiles, d’avoir les politiques d'aide au développement qui y contribueront. Un ministère dédié renforcerait la cohérence globale de notre action et, consécutivement, la voix de notre pays au niveau international dans le débat sur les problématiques de l’aide.
Ce ministère devrait aussi retrouver des marges de manœuvre financières. Le montant que nous versons à certains instruments internationaux, notamment le Fonds mondial sida, est en contradiction avec nos priorités sectorielles qu’il nous empêche de respecter et il faut donc revenir à des montants plus conformes à nos possibilités. Nous proposons de ne pas reconduire l’augmentation de 20 % qui a été décidée en 2010, voire même de revenir au montant initial. En outre, les financements innovants, - taxe sur les billets d'avion et taxe sur les transactions financières - alimentent le Fonds de solidarité pour le développement, géré par l'AFD, et servent à financer un certain nombre d’instruments internationaux. Certains doivent être préservés comme l'Alliance GAVI, mais, à l’heure où le gouvernement incite Unitaid à diversifier ses ressources, il serait opportun de réorienter la part qui lui est versée sur nos moyens bilatéraux.
Les financements au FED sont cohérents avec nos priorités géographiques et sectorielles, 90 % de ces crédits allant à l'Afrique subsaharienne. Les seize Pays pauvres prioritaires de l'APD française ont reçu plus de 40 % de ce total. Mais la Commission finance des programmes d’organisations internationales et délègue aussi des fonds aux Etats membres, ce dont l'AFD, notamment, bénéficie. Nous recommandons que la Commission soit incitée à recourir davantage aux Etats membres plutôt qu’à des organisations internationales et que les opérateurs français se positionnent pour voir nos priorités mieux prises en compte dans nos secteurs d’expertise.
Nous rendons hommage aux initiatives des grands groupes français sur le terrain. Cela étant, à l’heure où l’ensemble des moyens publics est mobilisé au profit des entreprises dans le cadre de la diplomatie économique devenue prioritaire, peut-être pourrait-on réfléchir à la manière dont les entreprises pourraient contribuer à notre politique d'aide au développement, par exemple en soutien de l’action de nos postes diplomatiques, ce qui permettrait de renforcer leurs moyens.
Il nous paraît indispensable de réviser une politique dont le bilan en termes de stabilité et de développement de nos partenaires d'Afrique francophone pourrait être meilleur. Le continent est face à des défis considérables et il faut en prendre la mesure, proposer de travailler ensemble sur des axes nouveaux, sans répéter des solutions qui n’ont pas donné autant de résultats que l’on aurait pu escompter.
 




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