Soudan(s), une géopolitique de la partition

Samedi 7 Juillet 2012 - 08:36


Salava Kiir, président sud-soudanais (à droite), et Omar el-Bechir, président nord-soudanais (à gauche)
Salava Kiir, président sud-soudanais (à droite), et Omar el-Bechir, président nord-soudanais (à gauche)
Au seuil de l’an II du Soudan du Sud indépendant, le premier bilan n’a rien d’encourageant. Après des décennies de guerre, un nouvel Etat sur la carte du continent avait été accepté du bout des lèvres par l’Union africaine, pour qui il ne devait pas constituer un précédent remettant en cause l’intangibilité des frontières héritées de la décolonisation. Or, les révoltes arabes ont éclipsé la partition historique du plus vaste pays d’Afrique en changeant la donne sur les rapports entre sociétés, frontières et Etats.
Le Soudan unitaire regroupait une vaste mosaïque de langues, d’ethnies et de visages, dont les contours étaient le fruit de calculs politiques coloniaux. Administrateurs de la région, les Anglais avaient forcé la réunion de vastes territoires, autrefois autonomes, pour éviter que l’Egypte ne s’empare de la haute vallée du Nil. Les élites soudanaises, de souche arabo nubienne, avaient ensuite marginalisé les régions de l’Est, le Darfour à l’Ouest, et le Sud, ni arabe ni musulman, sur lequel des préjugés persistaient depuis l’abolition de l’esclavage à la fin du XIXe siècle.
La lutte séparatiste sudiste avait ainsi une origine autant socio-économique qu’ethno-religieuse. Elle s’est construite contre le Nord, sans pour autant rendre cohérent l’ensemble du Sud. John Garang, aujourd’hui célébré en héros de l’indépendance, n’était nullement un indépendantiste. Inspiré par le marxisme, il prêchait la vision d’un «New Sudan», dans lequel tous les citoyens auraient eu un accès égal aux ressources.
Parmi elles, le pétrole, exporté seulement depuis 1999 à cause des combats, se situe majoritairement au Sud et à cheval sur la frontière toujours contestée entre les deux Etats. Malheureusement, cet or noir a aiguisé les appétits de pouvoir et accru les inégalités au Soudan au lieu de les réduire.

Garang est mort accidentellement en 2005, peu après la signature de la paix qui enjoignait Khartoum et Juba à oeuvrer pour l’unité. Sa disparition a condamné tout espoir de réconciliation et une partition de fait du territoire soudanais s’est mise en place jusqu’en 2011, lorsque le référendum d’autodétermination n’a fait que confirmer sur le papier la réalité du terrain. Les vrais problèmes ont été ajournés : le partage du pétrole, de la dette, les frontières, la citoyenneté…Les ex-chefs de guerre sudistes et les élites nordistes à Khartoum se sont accaparé les richesses, et masquent aujourd’hui leur manque de légitimité derrière une rhétorique nationaliste et guerrière à l’égard du«frère ennemi », faisant au passage peu de cas des millions de citoyens du Nord et du Sud, pour qui la vie quotidienne va en empirant. Ainsi, dans la nouvelle capitale, Juba, on mise sur une chute du président Omar el-Béchir, grâce à l’asphyxie économique provoquée par l’interruption de la circulation du pétrole depuis plusieurs mois. Les récentes manifestations populaires au Soudan vont dans ce sens. De son côté,Khartoum espère une dislocation du Sud en faisant valoir les mêmes arguments. Pendant que Nord et Sud s’entêtent à ne pas vouloir conduire de négociations bilatérales sur un pied d’égalité, la stratégie du pire encourage toutes les forces centrifuges et crée bien un précédent dans toute la région.
L’indépendance du Sud était en soi légitime. Le comportement des acteurs l’est sans doute moins. Au vu de cette expérience, la question de savoir qui est légitime pour prétendre à l’indépendance et qui ne l’est pas reste dangereusement posée. Le particularisme est en effet une donnée nécessaire,mais pas suffisante. Suffit-il alors d’être viable et autonome? Le Soudan du Sud se classe dès sa naissance parmi les Etats faillis, alors que le Somaliland, non reconnu, semble s’autogérer depuis vingt ans avec un certain succès. Faut-il s’imposer par la force? Les Sud-Soudanais ont gagné par leur très long combat une reconnaissance internationale. Pourtant, les indépendantistes touaregs de l’Azawad, héritiers d’une lutte historique, n’ont sans doute aucune chance de voir leur Etat autoproclamé reconnu un jour. La détention de richesses permet elle d’acheter des soutiens à l’international? Il est effectivement incontestable que la plupart des pays qui se sont impliqués au Soudan l’ont fait pour des raisons stratégiques. Ce réalisme va pourtant à contre courant de la recomposition d’une région où l’opinion publique émerge comme un acteur véritable du débat politique.
Car, depuis un an, ce n’est pas seulement l’Afrique qui s’interroge sur ses frontières,mais aussi le monde arabe. La chute violente de Kadhafi a relancé les velléités autonomistes en Libye, Etat récent où les logiques locales ont vite pris le pas sur l’Etat central. Au Yémen, la fragilisation du pouvoir à Sanaa a donné un nouvel élan aux séparatistes sudistes et aux rebelles houthis. En Syrie surtout, la guerre civile est instrumentalisée par le clan Assad pour accentuer les clivages communautaires. En Irak encore, les oppositions de Bagdad à la quasi-souveraineté du Kurdistan comme le renforcement des régions chiites n’ont pas écarté le spectre, à terme, d’une partition du pays. Et la liste est encore longue. L’année 2011 a montré aux sociétés africaines et arabes qu’il était possible non seulement de renverser un régime concentrant injustement pouvoir et richesses, mais aussi de forcer un changement dans les découpages cartographiques. L’idée d’une renégociation des liens entre Etat, société et territoires semble donc inévitable. Celle-ci doit pouvoir favoriser une dynamique de démocratisation, là où le poids de l’identité communautaire stimule la demande de justice et d’égalité. Elle doit aussi passer par la promotion de solutions décentralisées spécifiques, politique n’impliquant pas automatiquement une atomisation territoriale. La valorisation du lien social et une plus grande intégration régionale doivent pour cela être mises en avant. Hélas, l’acharnement de certains dirigeants à maintenir des schémas politiques inadaptés à des sociétés en mouvement nous laisse envisager un processus bien aléatoire.
 
 
Par MARC GOUTALIER
Consultant à l’Observatoire des pays arabes
Libération du jeudi 5 juillet 2012




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