Réconciliation nationale piégée par la justice sélective

Vendredi 15 Mars 2013 - 05:00


Konan Banny, président du CDRV (Commission Dialogue Vérité et Reconciliation
Konan Banny, président du CDRV (Commission Dialogue Vérité et Reconciliation
Plus de 20 mois après le renversement du Président Laurent Gbagbo, le tissu social tarde à se ressouder. La société ivoirienne est profondément clivée. L’on a cru que l’ins- tallation de la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (Cdvr), le 28 Septembre 2011 à Yamoussoukro, aide- rait à définitivement sceller les liens brisés par une longue crise militaro-po- litique. La quasi-totalité des observa- teurs qui avaient placé leurs espoirs en cette institution, se rendent en définitive compte que d’elle, rien de bon ne peut sortir. Parmi les mille raisons qui pourraient expliquer la fortification de la fracture sociale, notons la perception que les autorités ivoiriennes ont de la justice. Comment la justice peut-elle permettre la réconciliation entre les filles et fils de la Côte d’ivoire? Pour les gouvernants actuels, la justice devrait discriminer entre les différents acteurs de la crise ivoirienne (2002-2011). En un mot, les vaincus devraient être les seuls à comparaitre devant les juges ivoiriens ou internationaux et ce, au nom de la lutte contre l’impunité. Cette conception nous renvoie à la justice pour les uns et l’impunité pour les autres. Vu qu’une telle approche a plutôt exacerbé les tensions, ne serait-il pas opportun d’opter pour une justice pour tous ou une impunité pour tous?
Justice pour les uns et impunité pour les autres Comme l’on a eu à le mentionner plus haut, la société ivoirienne est profondément clivée. Deux blocs se font face. D’une part, les vainqueurs de la guerre née de la crise postélectorale, et qui sont devenus de fait, les gouvernants, et d’autre part, les vaincus réduits désormais au silence par la loi du plus fort. La justice étant entre les mains des gouvernants, elle aussi a choisi de se créer deux types de justiciables: D’un côté les hommes du pouvoir, exonérés de poursuites et de l’autre, l’opposition significative regroupée au sein du Front Populaire ivoirien (Fpi), à qui la justice ne donne aucun répit. C’est donc à bon droit que l’on a pu parler de la justice des vainqueurs, terme que le dernier rapport d’Amnesty International (26 Février 2013) a fait sien. Il est évident qu’en Côte d’Ivoire, lorsque les autorités parlent de lutter contre l’impunité, elles ne pensent qu’à punir le camp Gbagbo. Les procédures judiciaires classiques en cours ne visent que les camarades de lutte du Président Lau- rent Gbagbo. En dehors de ces personnalités proches du Président, d’autres personnes anonymes présentées comme des pro-Gbagbo sont arrêtées et punies par la loi des vainqueurs. Le cas du Président Laurent Gbagbo est le summum de la justice pour les uns et l’impunité pour les autres. L’on n’arrive toujours pas à comprendre com- ment des rebelles, chefs de guerre qui ont attaqué la République soient promus pendant que celui même qui a été attaqué se retrouve à la Haye. Alassane Ouattara, Soro Guillaume et la quasi-totalité des chefs militaires jouissent, en toute impunité des bienfaits de leur rébellion et de leur coup d’Etat avec le soutien sans failles de la France, des Usa, de l’Onu. Le procureur de la république n’a jusque là engagé aucune poursuite contre les auteurs des massacres de Nahibly, Guitrozon, petit Duékoué, Yopougon, Anonkoi Kouté etc. Les fidèles de Ouattara, auteurs des crimes timidement pointés du doigt par le rapport de la Commission Nationale d’Enquête (la Cne a estimé à 727 personnes, les victimes des hommes de Ouattara), sont en liberté. Pourtant, dans la même période de la remise du rapport (8 Août 2012), le pouvoir Ouat- tara a arrêté (le 26 Août 2012) et condamné (le 31 Août 2012) Laurent Akoun, Secrétaire Général par intérim du Fpi, non pour crime, mais pour troubles à l’ordre public (condamné à 6 mois d’emprisonnement, un an d’interdiction de séjour sur tout le territoire national en dehors de Memni, dans le département d’Alépé.) Mimant le silence du procureur ivoirien, celui de la Cpi, n’a émis aucun mandat d’arrêt contre les donneurs d’ordre du Golf Hôtel c’est-à-dire Ouattara, soro et ses commandants de zone. Dans un tel contexte, comment parvenir à une vraie réconciliation? Il serait illusoire de penser que le rôle donné à la justice par les vainqueurs de la guerre est susceptible d’apaiser les tensions et les sentiments d’injustice. Il est donc nécessaire d’envisager un autre schéma. Justice pour tous ou impunitépour tous Quel que soit l’air géographique sur le- quel l’on se situe, le rôle d’un réconciliateur demeure le même: ramener des personnes à la bonne entente, renouer les liens cassés. Une telle mission sup- pose que les parties au conflit soient mises sur un pied d’égalité. En d’autres termes, aucune des parties ne doit être considérée comme devant bénéficier de privilèges particuliers. Dès lors que ce principe est balayé du revers de la main, la réconciliation devient une aiguille à chercher dans une botte de foin. Si en Côte d’Ivoire, l’on ne parvient pas à trouver cette fameuse aiguille, c’est bien parce que le principe n’a même pas été expérimenté. Dès le renversement du Président Gbagbo le pouvoir Ouattara, a tout mis en place pour créer «la société des bons opposée à celles des mauvais». Un modèle de société qui repose sur la loi du plus fort avec en toile de fond le désir de vengeance et d’extériorisation de la haine long- temps capitalisée. Il nous faut au- jourd’hui une société ivoirienne et non celle des bons et des mauvais. Le processus de réconciliation dans lequel les autorités disent avoir engagés les ivoiriens doit opérer un choix radical. Soit, l’on opte pour une justice pour tous, soit l’on emprunte le chemin de l’impunité pour tous. La justice pour tous devrait conduire les autorités à livrer leurs chefs de guerre à la justice ivoirienne ou internationale. Au sommet de la hiérarchie de commandement se trouve le chef rebelle Soro Guillaume, «le petit rebelle teigneux» et les exécutants principaux que sont les commandants de zone: Koné Zakaria, Wattao, Cherif Ousmane, Fofié Kouakou, Ben Laden, Vétcho… y compris leurs tentacules essaimés dans l’administration ivoirienne, le parlement et certaines régions forestières. Ces criminels cités à satiété par des rapports d’organisation des droits de l’homme ont été de tous les combats ayant conduit à la déconstruction de l’Etat de Côte d’Ivoire. Les laisser respirer l’air frais dehors alors que ceux qu’ils ont attaqué (deux ministres de l’intérieur ont été assassinés par les rebelles, Boga Doudou 2002 et Tagro Dé- siré 2011) sont en prisons ou en exil, c’est fausser les bases de la réconciliation. La cour Pénale Internationale (Cpi) qui dit être neutre et impartiale, devrait émettre des mandats d’arrêt à l’encontre de ces criminels. Le faire serait rendre justice à leurs milliers de victimes restées sans voix. Ce schéma qui semble être une chimère, précipite- rait sûrement la chute du pouvoir Ouattara. Car, en livrant ces « gros morceaux », Ouattara signerait son arrêt de mort d’autant que les personnes désignées constituent les colonnes de son pouvoir. Pourtant il faut bien oser au nom de la lutte contre l’impunité.
Il existe par ailleurs une autre alterna- tive, celle consistant à exonérer chacune des parties de poursuites judiciaires. L’idée n’est pas de nier les crimes commis, mais de faciliter les discussions engagées dans le cadre de la réconciliation. C’est ce que fit le Président Gbagbo en faisant voter une loi d’amnistie en 2007 afin de mettre les rebelles en confiance. Bien que l’amnistie ne couvrait pas tous les crimes, aucun rebelle pro-Ouattara ne fut arrêté ni emprisonné. Une rapide mise en pa- rallèle avec le cas sud africain est faite par Yéboué Lazare, membre du bureau politique du Pdci et ancien Pca de la Sir: « Moi j’ai lu le livre de Nelson Mandela « La longue marche pour la liberté». J’ai lu les 900 pages et j’ai bien compris ce qui s’est passé là bas, en Afrique du sud (…) On n’a emprisonné personne. On n’a pourchassé personne. En tout cas, je parle de ce qui s’est passé en Afrique du Sud. En Côte d’Ivoire, ce n’est pas le cas. Si on veut vraiment la réconciliation, il y a des démarches et des sacrifices à faire » in Soir Info 29 Septembre 2012. Cet exemple n’est nullement une prime aux crimes, ni une exaltation des penchants criminels de quelques égarés. C’est au contraire un acte fort posé par des grands hommes et qui permet, in fine, de réunir les fils et filles d’une même patrie. C’est cette voie que semble avoir emprunté le parti de Laurent Gbagbo en proposant au pouvoir, le vote d’une loi d’amnistie. Mais le pouvoir Ouattara, accroché qu’il est à sa fameuse politique de lutte contre l’impunité, n’a pas abondé dans le même sens que les responsables du Fpi. Il a réitéré sa soif de la justice sélective, laquelle constitue un véritable obstacle à la réconciliation nationale. Pouvons-nous finalement parvenir à la réconciliation nationale en suivant l’orientation donnée à la justice par le pouvoir Ouattara? Non. Le pouvoir ivoirien ne donne aucune chance à la réconciliation. Au lieu de se mettre au dessus de la mêlée, Il est engoncé dans une folle politique de règlement de comptes, sélectionnant minutieusement ceux du camp Gbagbo à abattre politiquement et/ou physiquement. Le vivre ensemble, dans ce schéma, n’est donc pas pour demain.
Alain Bouikalo Juriste
Source: Aprica Info N 0 005 du Mercredi 13 Mars 2013




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