Racisme: Les noirs ne sont pas des oiseaux de malheur

Dans la langue française, les expressions contenant le mot noir sont souvent négativement connotées. Tentative d'éclairage sur un lexique hautement sensible.

Vendredi 5 Octobre 2012 - 07:28


Racisme: Les noirs ne sont pas des oiseaux de malheur
Pourquoi le noir est-il toujours synonyme de malheur?

Les expressions dans la langue française qui donnent une connotation négative au mot noir accompagnent notre quotidien.

Les exemples sont nombreux: travail au noir, journée noire, je suis noir (pour je suis malchanceux), être noir de colère, noircir le tableau, humeur noire, idées noires, bête noire, regarder d’un œil noir, magie noire, la liste est longue...
A tel que point qu’il devient légitime de se poser la question de savoir si elles n’ont pas une conséquence sur la manière de percevoir les personnes de couleur noire.
Comment en est on arrivé à cette réalité quand on sait que, dès l’Antiquité, la couleur noire était synonyme de solennité, de cérémonial, du respect et de prestige.
D’ailleurs, les règles et codes de la bienséance occidentale d’aujourd’hui tirent partie de cet héritage. Ils recommandent de mettre un costume sombre, pour ne pas dire noir, lors de cérémonies officielles.
Dans le christianisme, le noir n’a pas toujours été la couleur du deuil. Elle ne l’est pas dans l’Islam.
 
Glissement sémantique moyenâgeux
 
Sur les débuts du glissement sémantique, les historiens divergent mais le datent au Moyen-Âge.
«Le statut péjoratif du noir n’a guère changé depuis le XIIIe, lorsque cette couleur est associée pour la première fois au diable, comme en témoigne les nombreuses représentations iconographiques du haut Moyen-Âge. Ainsi, dès que le mot "nègre”, d’origine ibérique, est adopté par le français au tout début du XVIe, on l’utilise pour faire référence à Satan, dénommé ainsi le Grand Nègre», écrivait Léon-François Hoffmann dans Le nègre romantique: personnage littéraire et obsession collective, paru en 1973 à Paris, Ed. Payot.
Pour William B. Cohen, dans son œuvre majeure, Français et Africains. Les noirs dans le regard des blancs, (éd. Gallimard, Paris, 1981), c’est au début de la traite négrière que les auteurs français ont continué ce processus pour légitimer l’immoralité, le manque d’âme ou encore l’inhumanité du noir.
Il reprend des citations de philosophes dits des Lumières comme Voltaire ou encore Montesquieu sur les Africains et leur couleur de peau.
«Dans la langue française de l’époque, le mot noir est associé à tout ce qui est sombre. C’est également ce qui est impénétrable», analyse Mamadou Cissé, enseignant-chercheur au département linguistique de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.
La couleur noire avait continué d’être négativement connotée et parfois même apparentée à une forme de souillure voire de maladie: «la peste noire».
La dérive sémantique s’est poursuivie du XVIIIe siècle jusqu’aux débuts de la colonisation, période où le linguiste sénégalais constate une évolution.
«Le but à cette époque est une diabolisation des noirs et certains n’hésitaient pas à s’appuyer entre autre sur la malédiction de Cham dans la Bible. Il fallait bien préparer le terrain de la conquête colonisatrice.»
 
Peau «chappée» synonyme de peau échappée du noir
 
Aujourd’hui ce glissement sémantique est intégré et fait partie de la langue française. On peut le constater en famille, au travail ou dans les médias.
Julien Dray (politicien français) évoque son «année noire» au micro de France Info le 6 septembre pour résumer ces récentes déboires au sein du Parti socialiste français.
Après le «grand oral» du président français, François Hollande, dans le 20h de TF1, des «commentateurs politiques» ont laissé entendre que pour mieux entamer son quinquennat, le président français devait dire à ses concitoyens qu’ils allaient manger d’abord du «pain noir» avant le «pain blanc». Comprenez que, à cause de la crise, les difficultés devaient précéder une période économique plus prospère.
Cette terminologie particulièrement négative ne joue-t-elle pas sur la perception des personnes de couleur noire?
Lilian Thuram, champion du monde en 1998 et d’Europe en 2000 avec la France, très concerné par les sujets basés sur l’altérité, pense que «ça joue dans la vision qu’on peut avoir sur les gens de couleur noire. Mais en expliquant le passé, en apportant des connaissances, ces termes peuvent ne pas colporter des choses négatives ou ne pas être liés à la personne de couleur noire».
Lilian Thuram va plus loin en posant le postulat du questionnement de la langue française sur l’emploi souvent négatif du mot noir.
«La meilleure des choses serait que les personnes discriminées n’intègrent pas ce complexe. Je suis des Antilles, dans la génération de ma maman, quand un enfant naissait avec la peau claire, on disait qu’il avait la peau “chapée”, c’est-à-dire la peau échappée du noir. En clair, les gens étaient contents que l’enfant ne soit pas très noir. Donc eux même ont un problème avec leur propre couleur de peau. Avant de lutter contre les termes, on doit apprendre aux gens à s’aimer.»
C’est ce qui justifie selon lui l’écriture de son livre Mes étoiles noires.
Un avis que nuance le linguiste Mamadou Cissé qui reconnaît tout de même la difficulté de faire changer les choses.
«C’est comme avec les métaphores et les figures de style dans la littérature. Est-ce qu’on peut changer l’expression mi-figue mi-raisin par mi-mangue mi-pomme? Si changement il doit y avoir, il va certainement passer par un mouvement de renaissance, donc de remise à plat. On en aperçoit des bribes dans la littérature africaine, mais souvent l’usage fait la règle.»
C’est l'usage de «la mise en difficulté de la couleur noire dans la langue française» que Lilian Thuram essaie de dépasser.
 
Noir, c'est noir. Mais il y a de l'espoir
 
Youssoupha, rappeur, qui fait office d’intellectuel dans le milieu voit le problème différemment. Il reconnaît que les projections faites sur sa couleur noire dans la langue et la société française ont eu une importance capitale dans sa construction personnelle.
«A cause de ma couleur de peau, on m’a indexé et stigmatisé. Pour me réhabiliter, je fais la démarche inverse», revendique t-il.
Une démarche qu’on peut voir sur la pochette de son dernier album Noir D(ésir) avec la présence d’un enfant ailé symbolisant un ange noir.
«J’ai d’abord voulu montrer la transgression esthétique. En France, il est généralement admis que ce qui est beau est blanc. Un ange de couleur blanche, c’est la bonté, l’innocence, le côté immaculé. Alors j’ai choisi de mettre cette affiche de pochette avec cet enfant qui, dans sa noirceur, est beau, brillant, charismatique et impressionnant. C’est également une réponse aux références: Ange noir: ange déçu, ange maudit.»
Et quid de l’utilisation du mot noir dans la vie quotidienne?
«Ces raccourcis de langue que je déteste, j’ai remarqué que moi-même je les utilise. Ils sont rentrés dans la conscience collective. J’appelle ça de la propagande culturelle, on normalise une diabolisation de langue.»
Dans l’univers musical, notamment avec le piano, la couleur noire peut être vu de manière positive.
«Les touches blanches font la gamme normale, alors que les touches noires font les dièses et les bémols, explique Anne-Gaëlle Moulun, pianiste à ces heures perdues. Les touches noires apportent de la nuance à la musique. En clair, sans elles, la musique est fade. Donc les touches noires donnent l’harmonie à la musique.»
D’ailleurs Johnny Hallyday chantait à la fois «Noir, c’est noir. Il n’y a plus d’espoir… Noir, c’est noir, il n’est jamais trop tard.»
 
Moussa Diop




Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !