“ Qui a gagné les élections ?”/ L'Intégralité de l'ntervention de Gbagbo au 8 ème jour des audiences à la CPI

Samedi 2 Mars 2013 - 08:50


“ Qui a gagné les élections ?”/ L'Intégralité de l'ntervention de Gbagbo au 8 ème jour des audiences à la CPI
Madame la présidente, Madame et Messieurs les juges,

J’ai suivi ces débats. J’ai entendu beaucoup de choses. Certaines fois, je me suis retrouvé en Côte d’Ivoire, mais, d’autres fois, je m’en suis retrouvé tellement éloigné. Tellement les questions qu’on posait étaient loin de ce qu’on a vécu. Et je me suis dit : pourquoi dans la justice moderne, y a-t-il des camps retranchés ? Parce que, sur beaucoup de questions, aussi bien l’accusation, la représentante des victimes que vous-même, vous auriez pu m’appeler. J’aurais pu donner des informations que vous auriez pu vérifier après, mais fluidifier le raisonnement. J’aurais pu dire beaucoup de choses sur de petites questions. Par exemple quand on dit : « Il a signé un papier pour déployer l’armée », jamais ! J’ai signé un décret pour que tous les Fds soient mobilisées. Mais c’est une pratique qui date de 1961, qui date de l’époque où l’armée a été créée. Le chef de l’Etat peut, en temps de troubles, signer un décret. Parce que la police, c’est la police, ensuite la gendarmerie, mais si ces deux forces sont totalement submergées, elles peuvent appeler l’armée en renfort. Et donc, pour ça, le président de la République signe un décret qu’il donne aux différents chefs. C’est à eux d’utiliser l’armée ou ne pas l’utiliser. Ça dépend de ce qu’ils pensent de la situation.

Donc, c’est des choses pratiques comme ça et petites qu’on aurait pu expliquer. Quand le chef des Fds est venu me dire : « Ah, la situation à Abobo, il y a les soldats d’IB, je pense que c’est eux le Commando invisible. On ne sait pas comment ça va aller », je dis : « Qu’est-ce qu’on fait ? ». Il dit : « Bon, signez toujours un décret et puis on va garder ça et si on n’en pas besoin, on n’en a pas besoin et si on en a besoin, bon… ». Donc il y a plein de choses comme ça.

Et puis, il ne faut pas me donner des parents que je n’ai pas. Je crois qu’on veut faire comme souvent en Europe pour dire : « Les Africains, c’est comme ça qu’ils gouvernent ». Je ne gouverne pas avec ma famille. Moi, je suis chef de l’Etat, président de la République. Ma femme, elle, est député et Kadet n’est pas mon neveu. Le mot neveu est un mot français. J’ai des neveux, ici, qui sont dans la salle. Mais Kadet n’est pas mon neveu. Il a été ministre délégué à la Défense et il était mon conseiller. Je ne gouverne pas avec ma famille. Peut-être que ça s’est fait comme ailleurs en Afrique. Pas en Côte d’Ivoire au temps de Gbagbo. C’est-à-dire qu’il y a de petites choses comme ça qu’on aurait pu éviter. Ça alourdit pour rien l’atmosphère et ça nous empêche d’aller immédiatement au fond du problème.

Madame la présidente, toute ma vie et ça, ça se sait non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans toute l’Afrique et dans toute la France, la France politique, j’ai lutté pour la démocratie. A mes avocats, la semaine dernière, j’ai dit que je voulais vous amener tous les livres que j’ai écrits sur mon parcours. Ils ont dit : « C’est trop tard pour introduire ces livres-là ». Mais quand on aura tout fini, quel que soit le résultat, quel que soit ce que vous aurez décidé, j’enverrai un lot des livres de Gbagbo au bureau du procureur, je vous enverrai un lot des livres de Gbagbo. En fait, c’est ça l’Homme. Il marche, il marche, mais il laisse des traces sur le chemin qu’il parcourt. Comme ça, on peut le retrouver.

J’ai lutté pour la démocratie. Et c’était au moment où nous ne savions même pas si le mur de Berlin allait s’écrouler. Nous ne savions pas ça. Donc on luttait avec courage, mais on était convaincus que nous-mêmes, on n’allait pas voir la démocratie triompher. Et le mur de Berlin s’est écroulé et nous a aidé à gagner la victoire du multipartisme et de la démocratie. C’est pourquoi je voudrais simplement dire, et je ne vais pas aller plus loin, que Madame la procureure (puisque ça existe maintenant en français, on met un « e » à la fin) a dit une phrase qui m’a un peu choqué. En disant que nous ne sommes pas là pour voir qui a gagné les élections et qui ne les a pas gagnées. Mais on ne peut pas débattre de la crise postélectorale et ne pas savoir comment les élections se sont passées. Qui a gagné les élections ? Parce que c’est celui qui ne les a pas gagnées qui a semé les troubles. Je crois que c’est ça la logique. Donc, la question est là. Qui a gagné les élections ?
Et quand je demandais qu’on recompte les voix, ce n’était pas une phrase en l’air. Vous avez vu vous-mêmes, les documents dont dispose l’accusation et sur lesquels les voix des électeurs sont répertoriées, on a vu que, dans la seule ville de Bouaké, on a ajouté 100.000 voix à mon adversaire. C’est ça le fond de la question.

On nous a attaqués en 2002 ; j’ai fait mon travail. C’est-à-dire que je n’ai jamais cru que la Côte d’Ivoire allait s’en sortir par la guerre. Je n’ai jamais cru ça. J’ai toujours cru qu’on s’en sortirait par la discussion, même si je sais qu’ils ont tort. Mais, pour s’en sortir, j’ai toujours cru en la discussion. Alors, j’ai parcouru toute l’Afrique. On a fait les négociations de Lomé. Ils ont fait les négociations de Marcoussis et de Kleber, mais ça je laisse ça de côté parce que c’est…

Nous avons fait les négociations d’Accra I, Accra II, Accra III sous la présidence de John Kufuor. Nous avons fait les négociations, à partir de juin 2005, de Pretoria I, Pretoria II sous la présidence de Thabo Mbeki. Nous avons tout fait pour que la discussion avance. C’est à Pretoria que j’ai demandé à Thabo Mbeki de m’aider à trouver une solution légale pour qu’Alassane soit candidat parce que ça empoisonne la situation. Nous nous sommes retrouvés : Thabo Mbeki, Konan Bédié, Ouattara et moi-même ; j’ai demandé à Ouattara de faire la traduction entre Thabo Mbeki et moi. C’est là que je leur ai dit que ça ne me gênait pas que Ouattara soit candidat. Mais comme mon électorat aussi est là, donc il faut que Thabo Mbeki nous écrive à nous tous à Abidjan pour qu’après, je puisse prendre une décision. Je n’aimais pas l’article 48 de la Constitution, c’est comme l’article 16 de la Constitution française, ça donne énormément de pouvoir. Mais, ce jour-là, j’ai pris l’article 48 de la Constitution et j’ai permis à Ouattara et à Bédié d’être candidats. Donc, Madame, voilà ce que je voulais dire.
Nos pays, nos Etats, et ce sera mon dernier point, sont fragiles. Et chaque fois qu’un chef d’Etat européen ou occidental me disait : « Faites la démocratie en Afrique », je lui disais : « Nous avons besoin de la démocratie. Non pas parce que vous, vous le dites, mais parce que nous-mêmes, nous en avons effectivement besoin pour construire nos Etats ».
Madame, regardez la Côte d’Ivoire vous-même. Si nous n’employons pas la démocratie, comment nous allons choisir le chef de l’Etat ? Il y a à l’est, adossés à la frontière ghanéenne, les Akans qui ont un mode à eux de choisir leur chef de village, de canton ou leurs rois. Nous avons à l’ouest, un pouvoir éparpillé. Nous avons au nord les Malinké islamisés qui se regroupent autour des mosquées. Et, à côté d’eux, les Sénoufo qui se retrouvent dans leur bois sacré. Quel mode électoral allons-nous prendre ? Donc, la démocratie nous aide parce que, elle fait tabula rasa de tout cela. Et elle donne à chaque individu considéré comme citoyen une voix. C’est pour cela que je me suis engagé dans la lutte pour la démocratie.
Et puis, nous qui venons de familles très modestes, s’il n’y a pas la démocratie, jamais on n’aurait des postes élevés. Moi, les gens avec qui j’ai été à l’école, quand j’ai été élu président, ils n’étaient pas étonnés parce qu’ils connaissent mon engagement. Mais ils sont venus me saluer pour saluer mon courage. Parce que je n’étais pas le plus aidé. Je n’étais pas le plus intelligent, je n’étais pas le plus riche… Donc, nous avons besoin de la démocratie, Madame. Mais la démocratie, ce n’est pas seulement le vote. C’est qui dit le vote ? Qui dit le résultat du vote ? C’est ça aussi la démocratie. Quand on s’en va prendre une nuit le président du groupement électoral qu’on l’amène dans le Qg électoral d’un candidat, qu’on invite une télévision étrangère ; on lui dit de parler et on filme, qu’on diffuse ça dès le lendemain matin, ce n’est pas très démocratique ça. Ce n’est pas la démocratie. La démocratie, c’est le respect des textes, à commencer par la plus grande des normes en droit qui est la Constitution. Qui ne respecte pas la Constitution n’est pas démocrate.

Madame, c’est parce que j’ai respecté la Constitution qu’on veut m’amener ici. Je suis là, mais je compte sur vous. Je compte sur vous parce que je souhaite que tous les Africains qui me soutiennent et qui sont tout le temps ici, devant la Cour, devant la prison, qui sont dans leurs pays en train de manifester, en train de marcher, tous ces Africains-là, qu’ils comprennent que le salut pour les Etats africains, c’est le respect des Constitutions que nous nous donnons et des lois qui en découlent.
Je vous remercie.


Propos retranscrits par Augustin Kouyo et Robert Krassault

Source: Notre Voie







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