Que faire pour que la paix cesse d’être un mirage ?

Mercredi 20 Novembre 2013 - 04:00


Cela fait 18 ans que les Ivoiriens célèbrent la journée de la paix, 18 ans qu’ils organisent prières, concerts, conférences, forums et caravanes pour la paix mais force est de constater que ces belles et louables initiatives n’ont pas réussi à nous transformer en artisans de paix et à ancrer en nous l’idée selon laquelle “avec la paix, rien n’est perdu mais tout peut l’être par la guerre ”.  Même la Commission “Vérité, dialogue et réconciliation” n’est pas parvenue à faire avancer la cause de la paix dans notre pays où les cœurs paraissent plus que jamais chargés, les haines tenaces, les blessures et divisions profondes. Pourquoi la paix peine-t-elle à revenir entre nous? Pourquoi n’y a-t-il point de paix alors que nous disons “paix ! paix !”  (Jr 6, 14)? “Les hommes ne connaissent pas le chemin de la paix”, déclarait jadis le prophète (Isaïe 59,8). Quel chemin fallait ou faudrait-il emprunter pour que la paix cesse d’être un mirage? Qu’est-ce qui n’a pas marché? Qu’est-ce qui devrait être fait et que nous n’avons pas fait? J’ai lu la dernière interview de Honorat de Yedagne. On y apprend que les deux grands maux qui minent notre pays et donc nous éloignent de jour en jour de la paix sont le culte de l’argent et l’impunité. Aucun homme sensé ne peut s’en prendre à l’argent en tant que tel car nous en avons tous besoin pour nous soigner, nous loger, nous vêtir, étudier, manger, voyager, etc. Ce qu’il convient plutôt de dénoncer, c’est l’idolâtrie de l’argent et la manière dont certains se sont enrichis dans notre pays. Les deux choses sont intimement liées et voici pourquoi : dans notre pays, celui qui est sans argent est moqué, ignoré ou méprisé. Notre société n’a de considération que pour les riches. Ce phénomène n’est pas propre à la ville car, dans les villages, on écoute plus facilement celui qui a un peu d’argent même s’il débite des inepties que celui qui, bien qu’ayant de bonnes idées, est pauvre comme un rat d’église. Nous sommes les fils et filles de cette société qui pense que l’argent vient ou passe avant l’homme et nous a inculqué que celui qui n’a rien n’est rien. Résultat : pour devenir riches, pour être respectés et/ou considérés, beaucoup sont prêts à tout, par exemple voler l’argent de l’État, donner des salaires de misère à leurs employés, condamner des innocents et acquitter des criminels et assassins, accorder les papiers ivoiriens (extrait de naissance, carte d’identité, certificat de nationalité, passeport, etc.) à des gens qui n’y ont pas droit, laisser des armes et des visiteurs de moralité douteuse entrer dans notre pays, permettre à des véhicules sans pièces de circuler sur nos routes. Pour ce qui est de l’impunité, depuis 1960, non seulement on s’est refusé à regarder dans la bouche des grilleurs d’arachide mais on a promu ou recasé royalement certains bandits en col blanc. Nous admirons aujourd’hui le Ghana, nous louons la discipline des Ghanéens et apprécions la propreté de leurs rues et cours. Mais tout cela n’a été possible que parce que Jerry Rawlings a puni ceux qui transgressaient les lois ghanéennes. Si le Ghana a pu se débarrasser de la corruption et de l’impunité, cela veut dire que la Côte d’Ivoire peut, elle aussi, en finir avec ses mauvaises habitudes. Mais on ne peut pas compter uniquement sur la grâce divine pour que les citoyens se convertissent à l’honnêteté, à la justice, au respect du bien commun, à la propreté, etc. Est aussi nécessaire la fermeté dans l’application des lois. La main ne doit pas trembler quand il s’agit de faire respecter la loi. Il est temps que chacun se réconcilie avec les lois du pays et s’approprie le principe selon lequel “dura lex, sed lex” (la loi est dure mais c’est la loi). C’est à cette condition que nous aurons une paix durable dans notre pays. Si nous voulons vivre en paix, nous devons aussi protéger et défendre ce que nos ancêtres nous ont légué. Les autres peuples défendent leur territoire, leur constitution, les symboles de leur souveraineté. Pourquoi seule la Côte d’Ivoire devrait-elle devenir un no man’s land, un pays appartenant à tous les ressortissants de la CEDEAO, un pays où serait permis ce qui est interdit ailleurs? Je ne suis ni pour la xénophobie ni pour le repli sur soi. Je dis simplement que l’hospitalité a des limites. Me viennent en mémoire ici les mots de Gandhi contre le pacifisme absolu : “Il est déjà noble de défendre son bien, son honneur et sa religion à la pointe de l’épée. Il est encore plus noble de les défendre sans chercher à faire du mal au malfaiteur. Mais il est vil, contraire à la nature et déshonorant d’abandonner son poste pour sauver sa peau et de laisser son bien, son honneur et sa religion à la merci des malfaiteurs .” La paix dans notre pays passe enfin par la fraternité, “fondement et chemin de paix”, écrit le pape François. Les trois mots méritent d’être définis. De “frater”, mot latin qui signifie “frère”, la fraternité désigne les relations entre frères, le lien qui unit ou devrait unir les membres d’une même famille. Les religions enseignent que tous les hommes forment une seule famille, qu’ils sont enfants d’un même Père, le Père céleste, et devraient se comporter comme tels les uns vis-à- vis des autres. Par “fondement”, il faut entendre “base” ou “élément essentiel sur lequel s’appuie tout le reste”. Affirmer que la fraternité est le fondement de la paix revient à reconnaître que les hommes courent le risque de disparaître collectivement à brève ou longue échéance s’ils se déchirent ou se détestent au lieu de vivre en frères. Quant au mot “chemin”, il pourrait se traduire par “moyen” ou “voie”. S’agissant du terme “paix”, on devrait renoncer à en avoir une conception réductrice. En effet, la paix ne se réduit pas à l’absence de guerre car celui qui est privé de nourriture, de logement, de soins, de liberté, de vérité, de justice, etc. n’est pas en paix .
Il est indiscutable que les biens matériels sont utiles. Quand Jésus dit à Satan que “l’homme ne vit pas seulement de pain”, il reconnaît implicitement l’importance du pain. Ce qu’il ajoute (et c’est la pointe de l’affirmation), c’est que le pain ne suffit pas à rassasier l’homme. Pour lui, l’être humain aspire à autre chose qu’au pain. Cet autre chose, c’est vivre en harmonie avec le Créateur et avec les autres hommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 27). Or nous ne saurions aimer Dieu que nous ne voyons pas si nous ignorons ou détestons nos frères que nous voyons et côtoyons tous les jours. Saint Jean estime que celui qui n’aime que Dieu est un menteur (1 Jn 4, 20-21). Avant lui, Jésus avait montré à quel point l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont deux commandements inséparables (Lc 10, 27). Ce que je veux souligner ici, c’est ceci : l’essentiel ne réside pas dans l’acquisition et l’accumulation de biens matériels, aussi nécessaires soient-ils, mais dans le vivre-ensemble, dans la fraternité. L’Afrique l’a bien compris, qui estime que le pauvre n’est pas d’abord celui qui est matériellement démuni mais celui qui est sans enfant ou sans parents . L’abbé Pierre abonde dans le même sens lorsque, prenant le contrepied de la formule sartrienne, il fait remarquer que l’enfer, ce n’est pas les autres mais “soi- même coupé des autres”. Sans la fraternité, la paix est une illusion. Ainsi, la fraternité apparaît-elle comme une valeur éminemment importante mais ne dit-on pas que tout ce qui est précieux est onéreux? Il en va de même pour la fraternité qui ne peut s’obtenir sans sacrifices. La fraternité implique que chacun accepte de rencontrer l’autre. Rencontrer l’autre, ce n’est pas seulement vivre avec lui car deux personnes peuvent cohabiter dans un même espace (quartier, village, ville) sans se connaître. En Occident, les gens vivent en général dans le même immeuble, dans le même quartier, mais ne se parlent ni ne se fréquentent. Rencontrer l’autre, c’est entrer en relation avec lui (elle), pénétrer sa façon de se voir et de voir le monde; c’est découvrir ce qui est important pour lui (elle). Rencontrer l’autre, c’est encore respecter sa façon de voir et de faire tant que cela ne va pas à l’encontre des règles communes. Dans notre pays, les religions font-elles l’effort de se connaître mutuellement, c’est-à-dire de savoir à quelles vérités l’autre croit ou ne croit pas ? Chacun de nous cherche-t-il à savoir comment fonctionnent les ethnies dont il n’est pas issu, ce qui est central ou non dans ces ethnies, etc. ? N’avons- nous pas tendance à nous complaire dans des préjugés, à nous enfermer dans des idées préconçues sur l’autre, son ethnie, sa religion et son parti politique ? Ne sommes-nous pas enclins à nous appuyer sur des a priori pour écarter arbitrairement du bien commun ou de l’exercice du pouvoir ceux qui ne sont pas de la même ethnie ou de la même religion que nous ? L’un des défis que nous avons à relever, aujourd’hui, c’est d’aller au-delà des images d’Épinal que nous avons les uns sur les autres pour approcher et rencontrer l’autre. Cette rencontre nous permettra de savoir qui est réellement l’autre, comment il voit et fait les choses. Elle nous aidera à voir que, quoique différent de nous, il peut être une chance et non la menace ou l’ennemi que nous imaginons souvent. La rencontre est utile mais pas suffisante. La fraternité implique aussi que nous soyons solidaires de nos frères dans le besoin, quels que soient leur religion, ethnie ou parti politique, que nous nous mettions en colère quand ils sont bafoués, exploités, humiliés ou méprisés, que nous refusions que leur malheur fasse notre bonheur. Plus qu’à la solidarité, c’est à un devoir de responsabilité que nous appelle la fraternité: si nous voulons bâtir un monde fraternel, nous devons nous sentir responsables les uns des autres et non nous comporter comme Caïn qui disait ne pas être le gardien de son frère Abel (Gn 4, 25). La fraternité appelle encore au pardon. Dans une communauté, il est inévitable et donc “normal” qu’on se heurte, qu’on se brouille et qu’on se sépare momentanément. Ce qui serait anormal, en revanche, c’est qu’on ne vienne pas à bout des brouilles et divisions momentanées, que nous laissions la haine et la vengeance l’emporter sur le pardon. Lorsque je parle de pardon, j’exclus le pardon au rabais (cheap forgiveness en anglais). Le pardon au rabais, c’est le pardon accordé par la victime au coupable alors que celui-ci est “gras, bien nourri, enrichi par le miracle économique”. Un tel pardon est “une sinistre plaisanterie”, soutient Vladimir Jankélévitch. Je milite pour un vrai pardon qui exige d’abord que l’on sache qui a fait quoi, que tous ceux qui ont mal agi le reconnaissent, que les coupables demandent pardon aux victimes, que ces dernières soient dédommagées dans la mesure du possible . Le pardon sans la justice ? Le pardon n’est pas incompatible avec la justice car, comme l’a bien vu saint Augustin, “une fois la justice mise de côté, que deviennent les empires, sinon des brigandages en grand ”. Il ne suffira donc pas que les coupables demandent pardon aux victimes. On devra aussi rendre justice à ceux qui ont perdu biens et parents. Mais les victimes sont-elles dans un seul camp? Si la réponse est “non”, alors nous devons réclamer justice pour toutes les victimes de la crise postélectorale au lieu de pra - tiquer ou d’accepter une justice sélective. Comme on peut le voir, les prières, concerts et caravanes, quoiqu’utiles, ne sont pas suffisants pour que nous retrouvions la paix. Il faudra aussi désacraliser l’argent, respecter les lois de la République, nous traiter en frères différents mais complémentaires, aimer et défendre notre pays, récompenser le mérite, allier pardon et justice pour tous.

Jean-Claude Djéréké jcdjereke@yahoo.fr
Jean XXIII, Pacem in Terris (11 avril 1963), nn. 11-13. Serge Latouche, L’Autre Afrique: Entre don et marché, Paris, Albin Michel, 1998. V. Jankélévitch, L’imprescriptible. Pardonner? Dans l’honneur et la dignité, Paris, Seuil, 1971.

Le Nouveau Courrier N° 929 Du Mardi 19 Novembre 2013




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