Quand le PDCI-RDA fêtait son cinquantième anniversaire. Par l'écrivain-historien Marcel Amondji

Mardi 30 Avril 2013 - 08:39


Quand le PDCI-RDA fêtait son cinquantième anniversaire. Par l'écrivain-historien Marcel Amondji
Les dirigeants du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI) ont choisi de situer le temps fort de la célébration du cinquantième anniversaire de leur parti au 30 avril 1996, au lieu du 9 avril qui eût été un choix plus conforme à la vérité historique si, du moins, le but de ces festivités était de rappeler aux Ivoiriens leur glorieuse initiative de ce temps-là, et non l’acte administratif automatique qui le sanctionna. Pourquoi ? Selon le président du groupe parlementaire du Front populaire ivoirien (FPI), Doudou Boga, ce serait pour faire pièce à son parti, qui, ce même jour, célébrait sa fête annuelle de la Liberté. Pour preuve, il rappelait comment, le 27 mai 1995, Laurent Fologo avait aussi appelé le ban et l’arrière ban du PDCI à défiler dans les quartiers d’Abidjan à seule fin de démontrer qu’il était capable de faire mieux que le Front républicain de Djéni Kobina et de Laurent Gbagbo n’avait fait trois semaines auparavant. C’est de bonne guerre. Le FPI se prépare en effet à entrer de nouveau en campagne, en vue des partielles, dans les circonscriptions où les législatives avaient été ajournées en raison des troubles qui y avaient émaillé le scrutin présidentiel d’octobre 1995. Ses candidats, dont L. Gbagbo, partent largement favoris ; mais il n’y a pas de mal à tirer un peu la couverture à soi… Encore que s’arrêter à cette interprétation puisse suggérer que, en somme, la guerre apparemment sans merci que se livrent depuis six ans les deux formations qui dominent la scène politique ivoirienne, guerre au demeurant sans enjeu discernable, n’est rien qu’un vain concours de gesticulations. En fait, compte tenu de la manière dont l’histoire de la Côte d’Ivoire s’écrit depuis 1951, ce choix eût été exactement le même si le 30 avril n’était pas aussi le jour de la fête annuelle du FPI.
Le PDCI fut fondé le 9 avril 1946, mais c’est le 30 avril qu’il fut enregistré par les services du gouverneur. Pour les dirigeants de l’ancien parti unique, c’est donc ce jour-là qui marque le commencement de son histoire, conformément au principe houphouétiste qu’il n’y a de légitimité que celle qui procède directement du fait colonial. Pour autant, le 9 avril ne fut pas totalement oublié. Il y a encore trop de survivants de cette époque, et qui ne partagent pas tous le point de vue officiel sur elle, pour qu’il soit possible de l’escamoter. Il y eut donc, ce jour-là, un rassemblement sur le site du bar-dancing L’Etoile du sud, où avait eu lieu la réunion constitutive d’un parti « destiné à soutenir l’action du député Félix Houphouët », l’homme qui allait, deux jours plus tard, attacher son nom à la loi d’abolition du travail forcé dont il était le rapporteur.
Pour l’occasion, les médias gouvernementaux donnèrent la parole à quelques survivants de cette époque. Certains d’entre ces héros avaient été jusqu’alors, pour le moins, bien négligés. Ainsi de Mme Anne-Marie Raggi, qui tâta même de la prison en 1963. Ainsi de Mme Marguerite Sakoum qui, elle, fut carrément reléguée dans une sorte d’exil intérieur jusqu’à ce 9 avril 1996 ! Le rôle insigne que ces citoyennes jouèrent dans le mouvement insurrectionnel de 1949-1950 ne fut récompensé que par une montagne d’ingratitude ! Ces deux figures monumentales de la trop brève épopée du RDA ivoirien sont apparues là, aussi admirables de courage, de patriotisme et de modestie qu’aux jours de leurs vingt ans. Quand on les a entendues, on comprend mieux pourquoi la commémoration du 9 avril 1946 se fit, pour ainsi dire, à la cloche de bois. Tous ceux qui peuvent se sentir concernés par cet anniversaire-là ne sont pas précisément des adorateurs ou des adoratrices du grand fétiche de Yamoussoukro.
Le 9 avril 1946, il ne s’agissait que de donner un nom à un mouvement qui existait déjà de façon virtuelle, tant les populations étaient avides de secouer le joug colonial. C’est ce qui explique le succès extraordinaire et immédiat du PDCI auprès des masses ivoiriennes. Ce succès s’accompagna de l’ascension rapide à sa direction de jeunes cadres radicaux acquis aux idées politiques et sociales dominantes de l’époque ; idées que leurs aînés, et Houphouët en particulier, étaient loin de partager, même si au palais Bourbon et au palais du Luxembourg les élus du Rassemblement démocratique africain (RDA), fondé en octobre 1946, et qui tirait toute sa force du PDCI, sa section ivoirienne, étaient apparentés aux groupes des élus progressistes et communistes. Et c’est ainsi que ce qui faisait la force de ce parti devait bientôt constituer une brèche par laquelle ses ennemis allaient l’atteindre au cœur. En 1947, l’attitude du Syndicat agricole africain (SAA) devant la grève des cheminots avait montré que l’unité du PDCI n’était pas à toute épreuve. Dès lors l’administration et le colonat allaient tout tenter afin d’élargir cette première brèche. Ils commencèrent par circonvenir Houphouët dont ils avaient pu mesurer et l’égotisme et l’hostilité atavique aux tendances dominantes du mouvement dont il était, un peu à son corps défendant, le principal dirigeant.
Dès 1948, lors d’une entrevue secrète avec le haut-commissaire en AOF, le président du RDA s’était pratiquement engagé à rompre avec ses alliés progressistes français. La chose ne se fit pas alors parce que le comité de coordination refusa de le suivre dans cette résolution. Mais, de ce moment, Houphouët était entré dans l’engrenage qui devait le conduire progressivement à dévoyer le PDCI de son orientation primitive et à en faire, à partir de 1951, un simple instrument de sa prodigieuse carrière. En attendant ce jour, il se laissa cependant porter par le mouvement comme s’il adhérait toujours à ses objectifs, y compris les plus radicaux. De sorte que la réputation de communisme que lui firent alors les milieux réactionnaires n’était pas sans vraisemblance.
Le 6 février 1949 eut lieu l’événement qui devait avoir les plus graves conséquences sur l’évolution ultérieure du PDCI. Ce jour-là, une provocation magistralement exécutée fournit au gouverneur Laurent Péchoux le prétexte pour jeter en prison les dirigeants les plus radicaux et les plus populaires du RDA ivoirien non protégés par l’immunité parlementaire. Le mouvement était décapité ; mais c’est alors qu’il fit vraiment la démonstration de la force qu’il représentait.
Le coup du 9 février provoqua une levée en masse des Ivoiriens, à laquelle le gouverneur répondit en établissant un véritable régime de terreur qui ensanglanta toute la Côte d'Ivoire tout au long de l'année 1949, et durant les premiers mois de l'année suivante. C'est pendant cette période qu’eurent lieu tous les actes d’héroïsme dont les dirigeants actuels du PDCI attribuent toute la gloire à Houphouët, alors que du vivant de ce dernier il valait mieux ne pas en parler si on voulait faire carrière à son ombre. C’est à cette époque qu’apparurent les figures sublimes de Marguerite Sakoum, Anne-Marie Raggi, Marie Koré, Mami N’Doli Amoin, Macoucou Célestine Ouezzin et de dizaines d’autres femmes qui furent justement surnommées les amazones du RDA. Epouses des prisonniers ou simples militantes, elles s’étaient levées partout pour prendre la relève de leurs hommes, et elles donnèrent plus de grain à moudre au sanguinaire Péchoux que ces derniers. Un de leurs hauts faits est resté dans l’histoire sous le nom de La marche des femmes sur la prison de Grand-Bassam, touchante initiative dont Houphouët devait dire, en 1986, que ce fut… une sottise !
Après le coup du 6 février, le PDCI fut interdit. Il le restera pratiquement jusqu’en 1959, l’année où, pour la première fois depuis 1947, un congrès put enfin se réunir. Entre temps, toutes les mesures d’exception dont on avait frappé l’ancienne direction furent maintenues. Ainsi en avait décidé un ministre de la France d’Outre-mer nommé François Mitterrand. Le but de la manœuvre était d’écarter de la direction du mouvement tous les éléments jugés « idéologiquement irréductibles » et de favoriser « en revanche les authentiques messagers de la libération africaine que l’assentiment et la fidélité de leur peuple autant que l’amitié de la France mèneraient aux plus hauts destins » (F. Mitterrand, Présence française et abandon, Seuil 1957 ; p. 183).
Fin 1950, alors que ses amis se trouvaient encore en attente de jugement et que le péchoutage n’avait pas cessé, le président d’honneur du PDCI conclut avec le ministre de la France d’Outre-mer un pacte de sauvegarde personnelle au prix de la rupture avec les communistes et de l’abandon de l’anticolonialisme radical qui, jusqu’alors, caractérisait le PDCI. C’est son fameux repli tactique. Un an plus tard, il demandait solennellement aux Ivoiriens de se soumettre à l’administration coloniale, qui, elle, n’avait pourtant rien appris ni rien oublié : « Je demande à nos militants le respect des lois et des autorités constituées » (Discours du stade Géo-André, 6 octobre 1951). En même temps il ouvrait le mouvement à tous ceux qui l’avaient combattu. C’est ainsi que, sans changer de nom, le PDCI changea totalement d’orientation et de nature même, jusqu’à devenir le contraire de ce qu’il était à son origine. En sorte que si son nom conservait encore toute sa charge symbolique aux yeux des masses villageoises qui l’avaient porté pendant ses quatre années d’existence, la chose elle-même avait cessé de leur appartenir. Le PDCI ressuscité vers le milieu des années 1950 n’était plus qu’un parti de notables et de possédants ayant fait leur paix séparée avec le parti colonial, et partageant avec lui la rente caféière et les places politiques. C’est la raison pour laquelle certains auteurs ont défini le régime Houphouët comme le régime des planteurs ; bien à tort car, dans ce régime, le gros commerce colonial jouait un rôle plus déterminant que les planteurs autochtones.
En 1959, sous l’influence de la Jeunesse du Rassemblement démocratique africain-section Côte d'Ivoire (JRDACI) créée à l’initiative de la première vague de diplômés de l’enseignement supérieur revenus au pays, le 3e congrès fut, en quelque sorte, une tentative de ramener le PDCI dans le sillon d’origine, l‘anticolonialisme radical, symbolisé par l’élection de Jean-Baptiste Mockey, l’homme que le parti colonial détestait le plus, au secrétariat général en remplacement d’Auguste Denise. Mais, alors, étroitement chaperonné par les fameux réseaux Foccart, Houphouët était déjà trop puissant pour que cette tentative, ainsi que celle du début des années 1960 (affaire des complots qui, aux dires d’Houphouët lui-même, n’en étaient pas !), d’intention sinon de nature semblable, pussent aboutir.
Au début des années 1970, le dégel consécutif au Grand dialogue favorisa l’intégration de quelques jeunes diplômés dans le gouvernement et dans les instances dirigeantes du parti unique. Un an plus tard, après le règlement à l’africaine de l’affaire des pseudo-complots de 1963-1964, tous les exclus de la période antérieure furent réintégrés. Mais cela ne pouvait plus rien changer car, sous la houlette d’Houphouët et de son bras droit, le secrétaire général Philippe Yacé, l’appareil du PDCI était tout à fait devenu une simple administration vouée à la propagande du régime et au conditionnement des populations.
A la fin de cette mue forcée commencée au lendemain de la provocation du 6 février 1949, le PDCI devint, et resta jusqu’en 1990, ce parti dont on a pu dire : « Le parti unique complète le présidentialisme. Il en est un des instruments… Derrière l’apparence d’un parti de masse, il s’agit d’un parti qui encadre plus qu’il ne mobilise la population. Grâce à son monopole, il permet de canaliser la participation politique et donc de la contrôler » (J.-F. Médard, La régulation socio-politique, in Etat et bourgeoisie en Côte d’Ivoire, Karthala 1982 ; pp. 64-65). Encore le mot parti est-il plutôt impropre dans cet emploi, puisque d’une part tous les Ivoiriens majeurs, et même tous les résidents d’origine négro-africaine, étaient comptés comme membres du PDCI et devaient obligatoirement y cotiser, et que d’autre part tous ceux qui occupaient des positions intéressantes dans la fonction publique ou dans le secteur privé étaient théoriquement membres de ses directions, avec au moins une voix délibérative, étant bien entendu que toute décision y appartenait à Houphouët seul. De sorte que jusqu’à l’abolition du système de parti unique fin avril 1990, le PDCI n’était pas un parti politique, mais le peuple lui-même. En théorie tout au moins.
Avant le 30 avril 1990, le PDCI ignorait l’adhésion volontaire. Aujourd’hui, le parti de ce nom est composé de gens qui, en 1990, ont choisi le camp d’Houphouët plutôt que d’adhérer à l’un des nouveaux partis apparus alors, puis, en 1995, le camp d’Henri Konan Bédié plutôt que le Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara et Georges Djéni Kobina, sans pour autant que ces choix recouvrent une réalité sociologique ou un projet politique vraiment différent de ceux de leurs adversaires. En sorte que le parti qui en est résulté, s’il est incontestablement l’héritier de l’ancien parti unique, il ne l’est, cependant, qu’en tant qu’il est avant tout le parti de celui qui gouverne et qui est, à ce titre, le grand maître des carrières et le dispensateur des fortunes, même si, en 1995 comme en 1990, ses éclatants succès électoraux ont prouvé qu’il bénéficie lui aussi, comme l’ancien parti unique, du prestige du mouvement anticolonialiste des années 1940.
Cependant, on s’en souvient, les dirigeants du PDCI furent les premiers surpris par leurs victoires de l’année terrible 1990. C’est là sans doute la principale raison de cette célébration conçue comme un rituel fétichiste d’incorporation.

Marcel Amondji

Titre original : « LE JUBILÉ DES OUVRIERS DE LA ONZIÈME HEURE ».  
 Source : Le Nouvel Afrique Asie N° 81, juin 1996




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