Quand l’épée brille au-dessus de la tête du juge, Et que la peur a réduit au silence les pleutres ecclésiastes, Alors vient l’heure du poète…

Nous avons le grand plaisir d'annoncer à nos amis lesteurs la parution de "Méditations silencieuses"(1), le dernier ouvrage de Lazare Koffi Koffi, préfacé par notre collaborateur Marcel Amondji. Pour marquer l'évènement, nous vous offrons cette préface, en espérant qu'elle vous donnera l'envie d'aller découvrir par vous-mêmes ce nouveau recueil de poèmes de combat.

Samedi 11 Février 2017 - 16:21


Lazare Koffi Koffi
Lazare Koffi Koffi
LA RÉDACTION

Je ne connaissais pas Lazare Koffi Koffi autrement que de nom et pourtant nous nous étions déjà rencontrés, et c’était dans une de ces circonstances qui créent des liens entre les hommes, ou qui les resserrent encore plus quand ces liens existaient déjà. C’était à Katiola les 19, 20 et 21 septembre 2002, à travers le court récit qu’il fit, il y a deux ou trois ans, de ces journées fatidiques… Au moment où je commence cette préface qu’il m’a invité à donner à son nouveau recueil de poèmes militants, je dois préciser – je crois que c’est important – que lors de cette rencontre symbolique, sa profonde dévotion à Jésus Christ, qu’il avoue et assume crânement dans l’avant-propos de ce recueil, et qu’il partage du reste avec un assez grand nombre de nos compatriotes postés de ce même côté de la barricade, n’est pourtant pas ce qui me frappa le plus chez lui – et pour cause, car il n’en fut point question alors –, mais l’esprit d’ouverture qui imprégnait ce récit. Alors ministre de la Jeunesse, de la Formation professionnelle et de l’Emploi, Lazare Koffi Koffi était à Katiola pour y présider un acte solennel organisé par son département. Il avait tenu à y associer deux personnages de l’autre bord, un de ses collègues dans ce tout premier gouvernement d’union de l’ère Gbagbo, et un ancien général natif de la région, l’un des bourreaux du Guébié, ancien ministre « sécurocrate » acharné à persécuter les opposants progressistes, alors député de ce même bord… L’événement n’aura finalement pas lieu, car c’est ce même jour qui vit la tentative de coup d’Etat qu’on transforma en « rébellion », puis en une manière de chantage permanent à la guerre civile, à seule fin de nous imposer Marcoussis, puis l’« accord politique de Ouagadougou », en attendant l’occasion de nous faire le coup du 11 avril 2011. Piégé dans une ville située en plein cœur de la zone où les mercenaires à la solde de la France s’étaient repliés après leur échec à Abidjan, ce ministre technique révèlera, face aux dangers très concrets qui l’environnaient, de nouvelles facettes de sa personnalité : énergie, sang-froid, résolution et, en général, une conduite empreinte d’une grande dignité citoyenne. La dévotion à Jésus Christ devait bien évidemment exister déjà en lui, aussi profonde. Mais sans doute n’y avait-il pas encore le même besoin – ou la même nécessité – qu’aujourd’hui de la manifester expressément comme dans cet avant-propos et dans maints endroits du corps de ce recueil.
*
Ce besoin de préciser s’est imposé à moi justement à la lecture de cet avant-propos. Parce que tandis que je le lisais, sans cesse me revenaient ces vers de Louis Aragon, au début de son poème La Rose et le Réséda :
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
[…]
N’allez pas penser que, face à Lazare Koffi Koffi, qui est si profondément « celui qui croit au ciel », je prétende me poser en « celui qui n’y croit pas ». Grâce à Dieu, ce que je suis vraiment, que j’aurais d’ailleurs bien de la peine à définir, ne m’a jamais opposé à personne de ceux qui croient sincèrement ce qu’ils croient. Aussi ne fais-je point de différence entre « celui qui croit au ciel » et « celui qui n’y croit pas », du moment qu’ils font, pour paraphraser une formule du jeune Marx, le rêve de la même chose. Je serais donc, plutôt, de ceux qui ont toujours rêvé de les voir s’associer pour voler ensemble au secours de « la belle prisonnière des soldats » que l’un et l’autre adorent. Or d’après ses racines, d’après ce que je sais de son parcours, et plus encore depuis que je lis ce recueil, je soupçonne que, si « sectaire » qu’il semble vouloir y paraître, Lazare Koffi Koffi aussi est fondamentalement de ce bord-là. Sinon il n’écrirait pas tant, ni sous cette forme alléchante – car la préférence de nos compatriotes qui lisent, les plus jeunes surtout, pour les textes brefs et entraînants est bien connue – qui fait penser que ce recueil est aussi une invitation au partage. Aussi bien, comme cela est suggéré dans l’avant-propos, ces poèmes ne sont pas que des simples objets d’art pour l’art. Ce sont des actes. Et des actes pour en préparer d’autres, en y entraînants, espérons-le, le plus possible de ceux de nos compatriotes qui doutent encore qu’un avenir de liberté et de justice soit possible pour notre peuple.
Malheureusement, la passion soutenue qui conduit sa plume tout au long de ce recueil fait parfois craindre que celui que nous avons vu à Katiola si large d’esprit, si disponible, se soit retranché dans ses identités ou ses partis pris politique et religieux. Au risque que les lecteurs distraits le confondent avec certaines personnes dont la démarche et les vrais desseins sont aux antipodes des siens. Supposons, par exemple, un quidam qui ne saurait pas que toutes les pièces qui composent ce recueil datent de bien plus longtemps que l’étrange « Message aux populations de Côte d’Ivoire » de Marthe Agoh ; plusieurs d’entre elles pourraient sonner à son oreille comme autant d’échos de ce « message », alors qu’en réalité l’ensemble en est aussi éloigné qu’il est possible.
Le « message » de Marthe Agoh, c’est en effet le cri d’agonie d’une désespérée. Lazare Koffi Koffi au contraire, même quand il use des mêmes mots et des mêmes symboles qu’elle, c’est pour nous exhorter à rester debout, à tenir bon, à continuer de nous battre, en un mot : à espérer.
*
Ces jours-ci, peut-être à cause de ce « message » lancé si mal à propos, c’est très souvent que je m’interroge sur la pertinence du fameux mot d’ordre : « Asseyons-nous et discutons ! ». Oui, asseyons-nous et discutons mais, surtout, n’oublions pas que pour discuter de façon vraiment utile, il faut au préalable avoir beaucoup réfléchi. Car si nous tous, femmes et hommes, jeunes et vieux, nous avons notre mot à dire sur ce drame que nous vivons – et c’est notre devoir de le dire haut et fort –, nous avons encore un autre devoir, c’est de veiller à être le plus à l’unisson possible, ce qui suppose de bien nous écouter les uns les autres, afin de bien nous accorder. Donc mieux vaudrait dire : « Asseyons-nous et réfléchissons bien à ce dont il faut que nous discutions ! ». Au moins cela nous éviterait le spectacle affligeant de toutes ces palinodies et de toutes ces pantalonnades auxquelles la dernière parodie de scrutin présidentiel a donné lieu.
Au fond, n’est-ce pas aussi à cela que Lazare Koffi Koffi nous engage à travers ses poèmes militants ?
*
En guise de conclusion, j’emprunte ces vers d’un poète anglais du XVIIe siècle que l’abolitionniste étatsunien Henry David Thoreau (1817-1862), qu’on surnommait « le chantre de la désobéissance civique », cita dans son oraison funèbre du héros antiesclavagiste John Brown :
Quand l’épée brille au-dessus de la tête du juge,
Et que la peur a réduit au silence les pleutres ecclésiastes,
Alors vient l’heure du poète ; c’est là qu’il se dresse
Et se bat, seul, pour la cause de la vertu délaissée ;
Quand la roue de l’empire tourne à rebours
Et bien que l’axe incohérent du monde craque
Il chante encore les vieilles qualités et les temps meilleurs
Et cherche le bien souffrant, condamne les crimes perpétrés.[2]

Marcel Amondji (23 novembre 2015)



[1] - L’Harmattan, février 2017, 171 pages, 17,50€
[2] - Vers extraits de « Tom May’s Death », du poète métaphysique et homme politique anglais Andrew Marvell (1621-1678), que Thoreau récita au début de son oraison funèbre de John Brown lors de l’office organisé à Concord le jour de sa mort (2 décembre 1859).




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