Professeur Pierre Ekanza, historien : « C’est suicidaire d’aller actuellement à des élections »

Pas historien pour rien. En fait, celui qui échange quelques propos avec le Pr. Pierre Ekanza réalise rapidement son amour pour la terre, la patrie et la constitution auxquelles cet enseignant, qui n’aime pas le néologisme parce qu’il pervertit la pensée, tient tant. L’entretien qu’il nous a accordé dans son immense domicile rangé à la perfection conforte d’ailleurs cette pensée. Car la terre, par exem- ple, ce professeur d’histoire à l’université d’Abidjan hume son odeur chaque week-end lors de ses déplacements au village où il fait partie du quotidien de ses habitants. Alors, lorsque ce « petit » sa- vant parle de la crise du foncier en Côte d’Ivoire, ce qu’il dit vient forcément du plus profond de son cœur. Ce cœur meurtri par les ravages d’une crise postélectorale dont il ne voit pas sourdre la plus petite thérapeutique pour l’apaiser. Pour autant, les questions qu’il expose ne sont pas seulement celles dictées par son cœur. Car sur la prochaine consultation électorale en particulier, Pierre Ekanza fait preuve d’un grand réalisme en nous interpelant sur son caractère purement suicidaire.

Vendredi 24 Juillet 2015 - 02:27


Est-ce que l’histoire permet de sortir d’une crise comme celle à laquelle nous faisons face ?
 
L’histoire ne donne pas de leçon, elle se contente de se tourner vers les faits, d’en comprendre les causes des manifestations et éventuellement de tirer quelques leçons, quelques pistes pour nous conduire sur le chemin futur. Je pense que c’est ce à quoi s’adonne l’histoire.
 
Alors au regard de l’histoire, quels sont selon vous, les faits qui expliquent les événements actuels? Est-ce que ces crises à répétition auraient une origine ‘’ivoiritaire’’ ?
 
Je n’aime pas vraiment les néologismes parce, le plus souvent, le néologisme ne tra- duit pas avec précision la pensée. Ce que je crois comprendre, c’est que vous évoquez la thèse de la xénophobie. Effectivement, cette thèse est évoquée comme une des causes explicatives de la crise. Elle a été évoquée par des hommes politiques qui sont même très haut placés aujourd’hui en Côte d’Ivoire mais aussi par des hommes politiques extérieurs. En son temps, il y a eu des associations dont je ne donnerai pas les noms mais qu’on peut qualifier de criminelles qui ont crié sur tous les toits en affirmant que si elles ont pris les armes, c’était pour instaurer la démocratie, la justice, la li- berté et la légalité. Car disent- elles, depuis la disparition du premier président Félix Hou- phouët Boigny, les musulmans seraient brimés. Que ce gouvernement s’apprêterait à exproprier les étrangers. Que les ressortissants du nord sont considérés un peu comme des citoyens de seconde zone.
 
C’est le contenu de la charte que nous avons publié récemment.
 
Ah, je n’ai pas eu l’occasion de voir cette charte mais on pourra peut-être en parler et vous pourrez peut-être m’éclairer un peu. Alors que moi, je me suis posé la question de savoir ce que valaient exactement toutes ces crises, toutes ces critiques, ces récri- minations et qu’est-ce qu’elles renferment réelle ment de vrai ?
 
Je vous retourne la question.
 
Oui, la xénophobie des Ivoiriens est-elle vraiment une réalité ? En me posant ces questions, je voudrais répondre par cette autre question. Est-ce qu’on peut honnêtement traiter de xénophobe, un pays qui aujourd’hui ren- ferme en son sein 26% de sa population, (certains donnent un chiffre beaucoup plus élevé) qui seraient d’origine étrangère ? Quand on sait que par exemple, le sénégal qui, parmi les pays d’Afrique, est assez proche de la Côte d’Ivoire ne compte en tout et pour tout, 1,5% d’étrangers. Et que le pourcentage des émi- grés qui résident aujourd’hui en France est évalué à 7,4% de la population. Or on estime aujourd’hui en Côte d’Ivoire à 3 millions environ, ne serait-ce que seulement le nombre de burkinabé qui vivent ici sur le sol ivoirien. On peut se poser la question est-ce que le Burkina accueille autant d’Ivoi- riens sur son sol ? Chose paradoxale, si les Ivoiriens sont aussi xénophobes, pour- quoi il y aurait tant de burki- nabé, tant de maliens qui vivent dans un climat qui leur est hostile ? Pourquoi ne retourneraient-ils donc pas chez eux ? Pour l’information des Ivoiriens, on pourrait leur dire le sort que les régimes burki- nabé, malien etc. réservent souvent aux Ivoiriens qui y sont. Vous connaissez tous cette histoire que l’on raconte un peu partout : ‘’il y avait un chauffeur de taxi ivoirien qui était au Niger et dont on n’a jamais voulu qu’il exerce véritablement ses fonctions.
 
Est-ce que cela montre de facto qu’il n’y a pas de xénophobie en Côte d’Ivoire étant entendu que là où il y a beaucoup d’immigrés, la réaction vire généralement à la xénophobie ?
 
Oui mais ce n’est peut être pas dû au nombre excessif d’étrangers dans le pays. Je vous prends PAR exemple le cas de ceux qui s’appellent aujourd’hui béninois, mais qu’à l’époque on appelait dahoméens, et les togolais, en 1958. Ils ont été expulsés du pays et, à mon avis, c’était un peu cette attitude assez méprisante qu’ils avaient vis-à-vis des Ivoiriens. C’étaient des gens qui étaient supérieurs, plus éduqués, plus instruits que les Ivoiriens et ils le manifestaient.
 
Vous l’affirmez ou bien vous décrivez leur état d’esprit ?
 
Non, je ne l’affirme pas. C’était bel et bien cela et de surcroît, ils se permettaient, (parce qu’ils se disaient qu’on vit avec des gens qui ne réflé- chissent pas, qui ignorent ab- solument tout) de faire venir leurs petits frères, des cousins et autres. Ce qui a contribué à augmenter le nombre de ces étrangers là. Alors vous dites, mais est-ce qu’il n’y a pas de xénophobie ? Non ! Je crois que dans tous les pays c’est exactement la même chose. Celui qui est étranger, il faut d’abord qu’il se fasse accepter, qu’il puisse prendre les mœurs du pays, qu’il puisse les adopter pour qu’il soit réellement intégré. Les fric- tions ? C’est commun, à mon avis, à tous les peuples.
 
Mais est-ce que vous avez l’impression que les étrangers ont pris un peu en otage la vie politique en Côte d’Ivoire ?
 
Bien sur qu’à un moment donné, vous savez tous ce qui a été dit. Que l’homme poli- tique ivoirien a, en quelque sorte, instrumentalisé à un moment donné, l’étranger. On a fait voter par exemple l’étranger. Ce qui a pu fausser la géopolitique.
 
Ça c’était Houphouët Boigny ?
 
Oui du temps de Houphouet, donc ce n’est pas simplement une question de sensation ; c’est quelque chose de réel qu’on a vécu pendant cette période-là et que l’étranger a pu fausser le jeu.
 
Donc vous comprenez mieux les revendications des étrangers à partir de cette instrumentalisation ?
 
Oui mais je ne pense pas que tous les Ivoiriens en aient pris vraiment conscience. Les ur- bains, bien entendus, ceux qui ont une certaine formation, une certaine éducation pren- nent conscience de ce phéno- mène-là. Mais les gens, et ils sont les plus nombreux, qui vivent dans les campagnes, les ruraux apparemment ac- ceptent très bien les étran- gers. Ce problème-là ne se pose pas du tout et c’est pour cela que je dis que c’est archi- faux. C’est un faux problème, une fausse querelle qu’on in- tente aux Ivoiriens en disant qu’ils sont véritablement xé- nophobes. Ils ne sont pas beaucoup plus xénophobes que des ressortissants des au- tres pays, que des maliens, que des nigériens par exem- ple que des sénégalais, parce qu’il ya des faits. Un Ivoirien ne peut pas travailler libre- ment par exemple au Sénégal et encore moins son épouse comme le cas de cette per- sonnalité qui travaillait pour un organisme et dont l’épouse a été interdite d’em- bauche. Donc certaines atti- tudes sont véritablement xénophobe vis-à-vis des Ivoi- riens. Or on n’a jamais vu cela ici dans le pays.
 
Donc si on comprend bien ce sont plutôt les Ivoiriens qui sont victimes de xénophobie ?
 
Qui se laissent marcher des- sus le plus souvent. Oui, je pense que les Ivoiriens sont davantage victimes de la xé- nophobie. Or on ne pas dire que, ici, que les ivoiriens sont systématiquement hostiles à la présence des étrangers sur leur sol.
 
Alors, qu’est ce que vous pensez de ce débat qui revient, qui parle à la fois de l’article 35 et de la nationalité de monsieur Ouattara ?
 
Je pense que c’est un débat qui arrive en son temps. Parce que si monsieur Alassane a été autorisé à se présenter, c’est avec un certain nombre de conditionnalités, parce que le président de la République d’alors a ouvert les portes et lui a donné la possibilité de pouvoir se présenter. Une seule fois. De façon excep- tionnelle. On ne peut donc pas invoquer, comme on l’en- tend le plus souvent ici et là, une jurisprudence. S’il y avait une jurisprudence, ce serait l’arrêt que monsieur Tia Koné avait rendu, en son temps, et qui excluait monsieur Ouat- tara, ainsi que d’autres candi- dats qui ne remplissaient pas les conditions. On peut se fonder là-dessus… C’est ça qui peut faire jurisprudence et non le fait de l’avoir autorisé, de façon exceptionnelle, et pour la seule fois. Moi, c’est mon point de vue.
 
Alors, justement l’histoire, c’est ce qui est passé. Ça ne se projette pas ! Mais est-ce qu’on peut quand même se projeter dans l’avenir par rapport aux conséquences historiques éventuelles de ce qui se passe aujourd’hui?
 
On peut se projeter. L’historien n’est pas un prophète ! Il ne prédit pas l’avenir, mais on peut, en tenant compte de ce qu’on a vécu, essayer de voir comment l’avenir pourrait se présenter. On peut donc se projeter parce que ce ne sera pas facile. Car si toutes les précautions ne sont pas prises, il va y avoir des difficultés pour tous les Ivoiriens qui, dans la situation actuelle, ne sont pas du tout prêts à ac- cepter que le président de la république marche sur la loi fondamentale du pays parce que la Constitution dit très bien dans l’article 35 que pour pouvoir être candidat à la présidence ; il faut être ivoirien et vous connaissez la suite : né de père et de mère ivoirien eux mêmes nés de père…etc. Mais surtout, il y a aussi cet autre fait « qu’il ne faut pas du tout s’être prévalu d’une autre nationalité ». Or je crois que monsieur Alassane s’est véri-tablement prévalu, en plu- sieurs circonstances, d’une autre nationalité que de la na- tionalité ivoirienne et la Constitution, elle, est toujours là.
 
Y a-t-il des craintes réelles que les Ivoiriens ne soient phagocytés par les étran- gers ? Partagez-vous, à titre personnel, cette crainte vous qui, en tant qu’histo- rien, connaissez l’histoire des peuples ?
 
Non ! Je pense que les Ivoiriens et les étrangers malgré leur nombre important peu- vent toujours cohabiter de façon paisible. Je n’ai pas de crainte que les Ivoiriens se sentent véritablement phago- cytés. Si l’homme politique émet des lois pour dire par exemple que pour telles élec- tions, les étrangers n’ont pas la possibilité de se présenter ; en revanche pour telle ou telle autre élection, les étrangers sont éligibles, ce sont des choses qui peuvent être ac ceptées parce que pour élire par exemple les représentants des différentes municipalités, puisque les étrangers vivent avec nous dans le pays, je pense qu’il est normal qu’ils puissent participer à ces diffé- rentes élections. Mais encore faut-il que la loi le dise.
 
En attendant, certains utili- sent de façon frauduleuse des pièces d’identité pour participer à certaines aux élections ?
 
Mais ce sont les Ivoiriens qui sont les fautifs. Les étrangers ne se lèvent pas d’eux mêmes pour se fabriquer des cartes d’identité. Les fonctionnaires qui leur délivrent ces pièces sont des fonctionnaires ivoi- riens. Dans d’autres pays ça marche très bien. Je pense que ça pourrait marcher si la loi dit que, par exemple, pour choisir un maire dans une commune, ce sont tous les habitants de la commune qui doivent y participer.
 
Est-ce que vous pensez qu’on devrait convoquer des assises nationales sur la question foncière ?
 
La question foncière c’est une bombe. En 98, je crois que la loi 98-750 qui a été votée par les députés dit qu’aucun étranger ne peut être proprié- taire d’une portion de terre ici en Côte d’Ivoire. Et à cette occasion, c’est malheureux, on a mis à la porte beaucoup d’étranger les privant vérita- blement du fruit de leur tra- vail. Je trouve que ce n’est pas une bonne chose. Mais ce n’est pas pour autant que l’étranger peut spolier l’ivoirien de sa terre. Il peut jouir du fruit de son travail mais à mon avis, cela me parait diffi- cile dans le contexte présent. Voyez vous, à l’indépendance, il y avait environ 16 millions d’hectares de forêt et à l’époque il y avait entre 3 à 4 millions d’habitants. Au- jourd’hui, il ne reste plus que 2 millions et demi d’hectares de forêt et nous sommes 16 millions. Le seul héritage que l’ivoirien peut laisser à sa des- cendance c’est la terre, le sol. Il aurait donc fallu que l’on prenne le temps, et je crois que ce n’est pas trop tard, pour revenir sur la question et véritablement en débattre pour que les uns et les autres ne se sentent pas frustrés.
 
Que pensez-vous de la proposition de ceux qui pensent qu’il faut revenir sur la loi de 98 ?
 
Je pense qu’il faut à nouveau qu’on puisse se mettre tous autour d’une même table et qu’une fois que la loi aura été prise, qu’elle soit soumise par référendum au peuple pour qu’il puisse véritablement se prononcer. Mais j’ai eu l’im- pression que, malgré tout le temps que cette loi a prise dans son élaboration et dans sa proclamation, que tous les aspects n’ont pas été véritablement bien abordés.
 
Est-ce qu’en Côte d’Ivoire, toutes les questions ne sont-elles pas piégées par la question étrangère puisqu’à l’époque il y avait eu des tournées menées par tous les groupes parlementaires à l’issue de laquelle cette loi a été votée. Malheureusement, elle est contestée à l’arrivée.
 
Oui, mais je pense que ce n’est pas juste que l’on puisse priver quelqu’un qui a travaillé du fruit de son travail. Et, la loi ne l’a pas prise en compte. Oui mais ça ce sont les modalités. Le principe, c’est que la terre appartient à l’ivoirien. On ne peut pas revenir là-dessus. Mais, il faut prendre en compte à la fois et les principes et les modalités et se prononcer une bonne fois pour toute.
 
Oui un simple décret ne suffirait-il pas ?
 
Un décret d’accord mais, il faut d’abord que l’Assemblée nationale soit consultée. Certes, il y a eu des visites à droite et à gauche ; il faut que le peuple soit saisi. Ça ne peut pas se résoudre par un seul décret à mon sens. Il faut que le débat surgisse à l’Assem- blée nationale même s’il faut consulter, s’il le faut, à nou- veau, la population sur la question.
 
Que pensez-vous, en tant qu’historien, du débat sur la nationalité du chef de l’état ?
 
Je pense que, pour le peu que je sais de lui, de ses origines etc… qu’il ne peut pas du tout prétendre être ivoirien.
 
Pourquoi ?
 
Son père est connu de beaucoup d’Ivoiriens. Son père est d’origine Burkinabé. Au temps de l’AOF, tout le monde pou- vait aller travailler dans l’une ou autre des colonies. Et son père est venu travailler ici en Côte d’ivoire.
 
A Dabou semble-t-il ?
 
À commencer par travailler à Dabou en tant qu’enseignant dans le privé. Et, c’est après qu’il a eu la possibilité de travailler à la CFAO à Dimbokro. C’est à partir de là qu’il a pu prospérer en faisant lui-même ses propres affaires, non seulement à Dimbokro, ce qui était appelé à l’époque le N’ZI-Comoé. Il est allé jusqu’à Bongouanou où il a pu avoir ses propres affaires, avoir même des plantations, où il a pu travailler avec quelques membres de sa famille qui étaient implantés dans la région. Et d’après ce que les vieux nous ont raconté, celle qui passe pour être sa mère n’était pas du tout sa mère de sang (sa mère biologique)
 
Comment ça ? sa mère est restée où ?
 
D’après ce qu’on nous a dit, sa mère serait morte en couche, ainsi que l’un des enfants qui serait le jumeau de M. Alassane.
 
On l’appelle photocopie.
 
Ce n’est pas photocopie. Alassane serait jumeau d’un autre enfant qui s’appellerait Fousseni puisque chez les dioula, lorsqu’il y a des jumeaux, il y en a un qui s’appelle Fousséni et l’autre Alassane et que le Fousséni serait décédé avec sa mère. La dame qui passe donc pour être sa maman et que par bonne foi, le petit Alassane, a toujours considéré comme étant sa mère ne serait pas sa génitrice. Voilà ce que nous en savons. La preuve c’est que, lorsque son père fut appelé dans son propre pays, au Burkina-Faso, pour aller prendre possession de l’héritage qui lui revenait, les autres enfants de papa qui étaient de mère ivoirienne sont restés. Et que le seul qui l’ait suivi jusqu’au Burkina-Faso c’est Alassane.
 
Pourquoi c’est maintenant que certains Ivoiriens comme vous ont décidé de parler ?
 
A mon avis, c’est parce que les Ivoiriens ne se parlaient pas. Ceux qui étaient à même de dire quelque chose sur le sujet tels qu’Henri Konan Bédié et tous les autres de la classe politique étaient là. Je suis persuadé que lui et bien d’autres sont au fait de ce que je viens de raconter.
 
M. Bédié a dit qu’il n’était pas ivoirien ?
 
Il aurait fallu, peut être, donner plus de détails. Mainte- nant que l’occasion se présente, il pourrait le faire. Mais il ne fait pas parce que sur la question, ils ont les mêmes points de vue. Donc, il ferme la bouche et il ne dit rien.

Quel est ce point de vue
 
Lui et le président de la République, Alassane Ouattara, donnent l’impression d’avoir véritablement ficelé un deal. Cette fois-ci, c’est le RDR qui présente une candidature unique aux présidentielles et en 2020, se sera le tour du PDCI. Bédié n’a donc pas intérêt à détruire ce deal qui a été monté entre eux.
 
Qu’est ce que vous pensez de ce deal ?
 
Je pense que pour le devenir d’un pays comme la Côte d’Ivoire, on doit marcher sur des règles, sur des règles de vérité qui soient suffisamment claires pour les uns et les autres. Je pense que la loi qui régit le fonctionnement et l’avenir d’un pays doit préva- loir.

Pour la paix, comment vous régleriez la question Ouattara ?
 
La question Ouattara, maintenant que les ivoiriens com- mencent à mieux comprendre la situation, il faut se donner le temps. Les élections, à mon avis, me paraissent trop proches. L’échéance n’est pas suffisamment éloignée pour que les Ivoiriens partent aux élections dans de meilleures conditions.
 
Il faut pourtant appliquer la constitution ?
 
Il faut appliquer la constitu- tion, mais il faut savoir l’inter- préter tout en l’appliquant. Essayer de trouver les modalités tout en préservant et sauvegarder la constitution.
 
Si, je comprends bien vous voulez, vous aussi, une transition ?
 
Il faudrait repousser les élec- tions. Et, Il faut absolument, une transition, si nous ne voulons pas connaitre la même crise que nous avons vécue récemment.
 
Dans cette transition, est qu’on pourrait régler la question Ouattara et régler le pro- blème de l’article 35 ?
 
Je pense pendant les cinq an- nées de pouvoir, Alassane Ouattara aurait pu régler la question de l’article 35 en le modifiant, s’il avait l’intention de se présenter. Malheureusement, ça n’a pas été fait. Je pense donc qu’aller aux élec- tions, c’est aller vers des af- frontements ; d’où la nécessité de s’accorder du temps avant d’aller aux élections. Et ce, afin de débattre sur l’article 35. A savoir, s’il faut l’amender ou le laisser en l’état. Je pense, pour ma part, que pendant la tran- sition, on pourrait se donner le temps de régler les problèmes de ceux qui n’ont pas la légitimé nécessaire pour pouvoir aller aux élections.
 
Que pensez-vous de la ques- tion du rattrapage ethnique ?
 
Pour ce qui est du rattrapage ethnique ça voudra dire qu’on revient à la charte du Nord. Je crois qu’en gros, les musulmans du nord se disent persécutés, brimés et, pour ces raisons, ils doivent arracher le pouvoir politique des mains des hommes du sud. Ils ont lancé un appel à l’union sa- crée entre les ressortissants du nord. Je désapprouve cer- taines perquisitions, certains contrôles qui ont été effectués de façon intempestive par nos policiers. On peut reprocher ces contrôles aux fonctionnaires ivoiriens, mais ces évè- nements sont arrivés au mo- ment où Ouattara était premier ministre et à cette époque rien n’a été dit peut- être par respect pour Hou- phouët Boigny. Je voudrais dire qu’à cette époque, les imams qui n’aiment pas l’injustice auraient pu dénoncer la barbarie de ces policiers ; malheureusement cela n’a pas été fait. Et c’est sous les prési- dents Bédié, Guei et Gbagbo que les musulmans sont mon- tés au créneau pour manifester leur mécontentement. Alors je me suis demandé pourquoi ce changement ? Est-ce parce que les trois pré- sidents sont arri- vés après la disparition du pré- sident Houphouët ou c’est parce qu’ils se sont op- posés à la candi- dature d’Alassane Ouattara qu’ en ces temps, ces griefs ont été en quelque sorte montés . Alors, si ce fut le cas, cela voudrait dire que certains leaders musulmans, cer- taines élites du nord estimaient que le moment est venu, alors qu’à l’époque, ce n’était pas évident. Et le rapprochement, je dirais avec l’une des déclarations malheureuses faites en 1999 à Paris par M. Ouattara « on m’empêche d’être candidat parce que je suis musulman », me laisse penser que certains musulmans seraient plus au moins instrumentalisés par les hommes politiques. Dans cette optique, on a pu, en son temps, faire croire que les res- sortissants du nord étaient arbitrairement exclus de la fonction présidentielle. Je m’insurge absolument contre cela parce qu’il n’ ya rien de plus faux que de penser cela. Nulle part la constitution à la- quelle nous faisions tout à l’heure allusion ne dit que le fauteuil présidentiel est inter- dit aux musulmans, à plus forte raison aux citoyens du nord qui ne sont pas tous musulmans . Au demeurant, de nombreux ressortissants du nord ont occupé des très hauts postes à la tête de l’Etat, on pourrait citer, feu Mamadou Coulibaly qui était président du conseil économique et social, Mamadou Koulibaly, l’actuel président de Lider, qui a quand même été sous le président Gbagbo pré- sident de l’Assemblée nationale, c'est-à-dire le deuxième personnage de l’Etat succes- sible d’accéder à la magistra- ture suprême en cas de vacance du pouvoir. Et puis, il y a l’actuel président de l’Assemblée Nationale Soro Guil- laume et j’en passe… Donc il est faux de faire croire, surtout à l’extérieur, que les musulmans et les gens du nord sont systématiquement écartés de la fonction présidentielle. En revanche, ce qui est vrai, c’est que certains hommes politiques ont instrumentalisé l’islam pour parvenir aux postes où ils sont et continuent de le faire. C’est pour ça que je dis qu’il est encore vraiment temps que nos frères musulmans ne voient pas dans cette crise-là, une crise religieuse , entre chrétiens , catholiques , musulmans et autres et qu’il est grand temps que les musulmans ouvrent les yeux et ne se laissent pas instrumentaliser.
 
Quels devraient être les préalables à la réconciliation en Côte d’Ivoire ?
 
Je pense qu’on devait com- mencer à nous réconcilier entre nous d’abord ; cela doit être la première des choses. On a tenté de le faire, mais la réconciliation, ce n’est pas donner de l’argent aux uns et aux autres, comme on le voit là maintenant. Il y a des cœurs qui ont été meurtris physiquement et moralement. Or quand on regarde les lignes politiques actuelles, tout ramène à compenser matériel- lement les pertes, morales et spirituelles. Je ne vois pas du tout la thérapeutique qui a été mise en place jusqu’à ce jour pour guérir ces pertes. Donc, c’est de ce côté-là qu’il faudrait peut-être aller. Mettre en place, une politique pour éduquer, ne serait-ce que ceux qui sont sur les bancs, dans le sens qui fera que de- main, il ne sera pas conduit à perpétrer ces actes dans le Sud. Or rien n’a été fait pour panser un peu les meurtris- sures du cœur ; rien n’a été fait avant que nous allions encore aux élections. Les gens en ont gros sur le cœur.
 
Interview réalisée par sévérine Blé et Georgette Afi
 
Photo : stéphane sylla
Source: Aujourd’hui / N°934




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