Pourquoi la CPI ne peut pas lâcher Gbagbo

L’événement est passé inaperçu. Le 14 mars 2012, la cour pénale internationale, créée le 1er juillet 2002, a rendu son premier jugement en condamnant à 14 ans de prison un chef de milice congolais Thomas Lubanga, reconnu coupable de crimes de guerre pour avoir enrôlé des enfants de moins de 15 ans dans ses troupes.

Jeudi 7 Mars 2013 - 09:07


Pourquoi la CPI ne peut pas lâcher Gbagbo
Le procès avait débuté trois ans plus tôt, ce qui témoigne de l’extrême lenteur de la justice internationale. La défense de Lubanga avait pointé de nombreux faux témoignages, reconnus comme tels, dans le dossier d’accusation, ce qui illustre sa propension à mener des enquêtes bâclées. Et, on avait noté l’absence sur le banc des accusés de nombreux autres chefs de guerre responsables, autant que Lubanga, des millions de morts du conflit congolais. D’où l’accusation d’exercer une justice des vainqueurs. Ce qui n’avait pas empêché le procureur de réclamer trente ans de prison. Les juges avaient coupé la poire en deux en infligeant à Lubanga une demie peine.

Lenteur, approximation et partialité

Dans l’audience de confirmation des charges contre l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo qui a débuté depuis le 19 février, on retrouve les mêmes symptômes de lenteur, d’approximation, et de partialité dont la justice internationale a fait sa marque de fabrique. L'ex chef d'État est accusé d'être «le coauteur indirect de meurtre, de viol et d’acte inhumain constituant un crime contre l’humanité». Au cœur de l'accusation, quatre événements, la répression de deux marches des pro-Ouattara, l'une sur la Télévision ivoirienne, l'autre de femmes d'Abobo, un quartier d'Abidjan, le bombardement d'un marché d'Abobo, et les massacres qui ont suivi la chute de Gbagbo dans le quartier de Yopougon. Au total plusieurs dizaines de victimes dans une crise postélectorale qui a fait des milliers de morts (le nombre de trois mille est communément avancé mais, en réalité, il est bien supérieur). Pour étayer son dossier, Fatou Bensouda, la procureure de la CPI, a collecté des rapports de l'ONU, d'organisations de défense des droits de l'homme, cité des témoins le plus souvent anonymes, s'est appuyé sur des articles de presse souvent partisans mais n'a pas mené de véritable enquête pénale: pas d'autopsies des corps des victimes, pas d'expertises balistiques sérieuses... Or, les partisans de Gbagbo rejettent la responsabilité de certains de ces événements meurtriers sur un «commando invisible», dirigé par un chef rebelle dissident, Ibrahim Coulibaly, qui avait pris, à l'époque, le contrôle d'une partie du quartier d'Abobo. Ce chef de guerre a été abattu par les partisans du tandem Ouattara-Soro après la chute de Gbagbo. Silence sur les crimes commis par les nouvelles forces pro-Ouattara La justice internationale pêche aussi par omission. Elle oublie ainsi d'évoquer l'exécution de centaines de pro-Gbagbo à Duékoué, dans l'ouest du pays. Des hommes et des adolescents, abattus selon un scénario qui évoque Srebreniça, sous les yeux de casques bleus marocains qui sont restés l'arme au pied. Elle limite son champ d'investigation aux quatre mois de la crise postélectorale (décembre 2010-avril 2011) et ne prend pas en compte les événements antérieurs et postérieurs. Pas d'enquête sur les exactions commises depuis le coup d'état manqué du 19 septembre 2002 en zones gouvernementales et rebelles. Silence sur les exécutions sommaires, les tortures commises par les nouvelles forces pro-Ouattara et dénoncées dans un récent rapport d'Amnesty International. Et, enfin, symbole d'une justice inéquitable, aucun chef de guerre pro-Ouattara n'est traduit devant la CPI. On sait pourtant qu'au moins trois mandats ont été émis contre eux mais ils ne sont pas exécutés. Selon la propre enquête du gouvernement Ouattara, au moins un tiers des morts de la crise postélectorale leur sont pourtant imputables. Sont-ils les «coauteurs indirects» des crimes qu'on impute pour l'instant au seul Gbagbo. Un concept fumeux qui induit l'idée qu'il y aurait des auteurs ou des coauteurs directs qui, eux, ne sont pas inquiétés. Si Gbagbo encourt une lourde peine de prison dans l'hypothèse où les charges qui pèsent contre lui seraient confirmées, la Cour Pénale Internationale court un bien plus grand risque dans ce procès, celui de perdre le peu de crédibilité qui lui reste. Car, après plus de dix ans d'existence, son bilan est bien maigre.

Gbagbo: une «opportunité» pour la dis- pendieuse CPI


Depuis sa naissance en juillet 2002, la CPI n'a réussi à condamner qu'un seul criminel de guerre, le Congolais Lubanga. Pendant cette période, l'institution a dépensé plus de cent millions d'euros par an en budget de fonctionnement pour payer l'armée mexicaine de 800 fonctionnaires internationaux qu'elle emploie. Un milliard d'euros en dix ans: Lubanga est donc le condamné le plus cher de l'histoire de l'humanité. Elle a mené à leur terme sept enquêtes dans sept pays, tous africains, dont la Côte d'Ivoire, le Congo, le Soudan (Darfour) et la Libye qui ont abouti à l'arrestation et à la détention de six personnes, Lubanga et trois autres obscurs chefs de guerre congolais, un centrafricain et Laurent Gbagbo, le seul à bénéficier d'une «notoriété» internationale. Il est évident que, détenant un tel homme, ex chef d'Etat de surcroît, la CPI ne va pas le lâcher de sitôt pour conti- nuer à justifier son existence, pour légitimer des budgets en perpétuelle augmentation et la présence à La Haye de dix-huit juges permanents (trois pour un détenu) rétribués 180 000 euros par an, hors de multiples avantages en nature. Et le monde continuera à tourner. Omar El-Bechir, sous le coup d'un mandat d'arrêt de la CPI depuis 2009 pour les crimes commis au Darfour, vaquera tranquillement à ses occupations de président soudanais, Bachar El-Assad bombardera ses opposants, les Russes pourront écraser les Tchétchènes, les Chinois réprimer les Tibétains... Il est vrai que tous ces pays, des États- Unis à la Russie, de l'Inde à la Chine en passant par le Pakistan ou l'Iran, soit les deux tiers de la population de l'humanité, ne reconnaissent pas la compétence de la CPI. La juridiction est aux ordres des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, dont la France, l'ex- puissance coloniale, qui a arrêté elle- même Gbagbo le 11 avril 2011 dans son palais présidentiel bombardé pour le livrer aux forces d'Alassane Ouattara - avant de le rétrocéder à la CPI. Sarkozy était alors président. Depuis, les rapports d'organisations internationales de défense des droits de l'homme se multiplient pour dénoncer les tortures, les exactions commises par les nouveaux maîtres de la Côte d'Ivoire dans le silence assourdissant de François Hollande et de son gouvernement. Un président qui ne cesse d'appeler au res - pect des droits de l'homme... en Syrie.
* journaliste, spécialiste de l'Afrique, 28 février 2013 http://www.newsring.fr/monde/2003- gbagbo-la-cpi-parodie-de-jus- tice/34755-pourquoi-la-cpi-ne-peut- pas-lacher-gbagbo




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