Pour la première fois depuis la chute de Gbagbo: Issa Malick revient sur les élections présidentielles au nord

Ancien directeur de campagne du Président Laurent Gbagbo pour l’élection de 2010, Malick Issa Coulibaly fait partie de la légion d’exilés qui vivent encore loin de leur pays. Grâce à la camera de l’italienne Nicoletta Fagiolo, il est sorti de son silence quelques mois avant la nouvelle année. Fils du nord lui-même, Issa Malick revient sur les événements qui ont engendré la crise postélectorale. Il parle surtout des violences dont a usé le camp pour Ouattara pour se donner 800 mille voix supplémentaires frauduleuses. Son clin d’œil à Choi, le représentant du secrétaire général de l’ONU montre l’ampleur du complot anti-Gbagbo qui s’était mis en place avec ces élections. Mais l’italienne a aussi interrogé d’autres sachants tels que Ahoua Don Melo, l’ancien directeur général du Bnetd au moment des événements, Hubert Oualye ancien ministre mais avant tout professeur de droit constitutionnel, Tapé Kipré et Alain Dogou tous deux membres de l’ancienne CEI… Leurs témoignages montrent la réalité du brigandage.

Jeudi 12 Mars 2015 - 13:52


Malick Issa Coulibaly
Malick Issa Coulibaly
Le deuxième tour a eu lieu le 28 novembre et pendant ce deuxième tour, aussi bien la période de campagne électorale que le scrutin lui-même ont été émaillés de nombreux incidents. A titre d’exemple, dans 500 bureaux de vote sur les 22000 qu’il y avait à peu près sur le plan national, le représentant du candidat Laurent Gbagbo qui était propriétaire et dépositaire d’un mandat légal de représentation de candidat n’a pu prendre part au vote. Je rappelle qu’au premier tour, on n’avait pas une telle situation. Ça voudrait dire que le représentant du candidat Laurent Gbagbo qui a voté pour lui, au premier tour, n’a pas voté pour lui au second tour ! Avouons que c’est quand même difficile à comprendre. Ça veut dire que les gens ont été purement et simplement chassés des bureaux de vote, qu’ils ont été molestés, ils ont été frappés, des véhicules ont été calcinés et certains, malheureusement, sont décédés. Et cela, essentiellement, dans la zone occupée par la rébellion, l’ancienne zone CNO, c’est-à-dire la zone centre nord et ouest. Devant cette situation qui était aussi illustrée par le fait que le jour du scrutin, à la fermeture des bureaux de vote, on a vu des personnes qui n’étaient pas mandatées pour cela, mais qui ont transporté des urnes. On a aussi vu des gens voter en dehors des isoloirs. Beaucoup de gens ont vu leurs biens saccagés. Ce que nous avons fait ce jour-là, conformément aux instructions du Président Gbagbo, c’était de ne pas répondre à la provocation. Parce que nous savons que la loi du talion existe : œil pour œil, dent pour dent. Mais nous savons aussi ce que Gandhi a dit à ce propos. A savoir que si on veut appliquer la loi du talion, alors tout le monde serait édenté ou aveugle. Nous n’avons pas voulu faire de la Côte d’Ivoire, un pays où tout le monde serait édenté ou aveugle. Nous n’avons donc pas réagi à toutes les provocations qui ont été faites ce jour-là. Nous n’avons pas croisé les bras non plus. Nous avons ce 28 novembre, sur l’ensemble du territoire national, documenté toutes les situations d’irrégularités aux élections. Nous avons photographié toutes les victimes, nous avons enregistré leurs témoignages ; nous avons collecté leurs rapports médicaux et toutes les ordonnances payées pour elles. Avec tout ça, nous avons constitué un dossier que nous avons présenté, le jour même du scrutin, à M. Choi, à ses bureaux et à l’ONUCI en Côte d’Ivoire. Sur insistance du président Laurent Gbagbo, j’ai moimême conduit une délégation de la direction nationale de campagne pour aller présenter tous ces documents à M. Choi accompagné d’une lettre que nous lui avons remise pour attirer son attention sur ce qui s’était passé en réalité afin que les décisions qui seront prises soient éclairées et objectives. Malheureusement ce qui s’est passé par la suite nous montre que ces indications n’ont pas été prises en considération. Parce que ce sont ces mêmes documents qui ont été visés par le Président Gbagbo pour faire cinq réclamations au conseil constitutionnel, le même 28 novembre, pour que le conseil constitutionnel puisse regarder ses plaintes et prenne les décisions idoines. Je rappelle aussi que ses plaintes portaient sur sept départements : le département de Bouaké où nous avions remarqué que près de cent mille voix avaient été ajoutés aux voix du candidat du RDR sur la feuille d’émargement officielle que la CEI a produite. C’est-à-dire que lorsque vous regardez le nombre d’inscrits et de votants, vous avez une différence de 94.000 voix en plus qui sortent de nulle part. Nous avons aussi fait des réclamations à Sakassou, à Katiola, Dabakala, Korhogo, Ferké et Boundiali. L’ensemble des réclamations portaient à peu près sur 800.000 voix. Le conseil constitutionnel a statué et a jugé les requêtes recevables sur un total d’à peu près 500.000 voix (…) Je ne reviens même pas sur les circonstances dans lesquelles les résultats provisoires du deuxième tour ont été proclamés par le président de la CEI. Parce que c’est un résultat qui a été donné hors-délai, le 1er décembre, soit le quatrième jour après la fermeture des bureaux de vote. Pis, ces résultats n’ont pas été donnés au siège de la CEI mais dans le QG du candidat du RDR et n’ont pas été préalablement validés par les commissaires. Le président du conseil constitutionnel avait fait une déclaration constatant la forclusion de la CEI pour se saisir du dossier et rassurer les Ivoiriens que dans les délais qui lui sont impartis, les résultats seraient donnés. Et le lendemain, le 2, il a proclamé les résultats et Laurent Gbagbo vainqueur à 51%. Nous avions donc « deux présidents » et ce qui est surprenant, c’est que le conseil constitutionnel, comme partout ailleurs, est le juge suprême des élections. Et nulle part ailleurs on n’avait jamais vu que ses décisions étaient remises en question. Parce que cela revenait à remettre en cause la souveraineté de l’Etat. On avait vu auparavant les contestations de résultats en Afghanistan, en Haïti, aux Etats-Unis. Et pour avancer dans la paix, le président Gbagbo a dit recomptons les voix ! Au demeurant, l’élection présidentielle avait été supervisée par différentes structures internationales. Le représentant de l’union africaine était le premier ministre Joseph Koffigoh, l’Union Européenne avait envoyé ses observateurs… Au total, cinq groupes d’observateurs avaient été accrédités. Ils ont quadrillé le territoire et la plupart ont fait des déclarations à la presse. Aussi bien l’Union Africaine que la Société civile africaine, que le COMSA, que la coordination des experts électoraux africains, que les émissaires pour la promotion des élections libres en Afrique, toutes ces organisations ont affirmé que les élections n’avaient pas été crédibles au nord et que des mesures idoines devaient être prises pour y remédier. Malheureusement, l’Union Européenne dont les représentants ont été molestés et pour lesquels l’on a dû affréter un avion pour aller les chercher, a dit que tout s’est bien passé. C’est quand même curieux et ça pousse à se poser des questions

Alain Dogou, représentant du candidat Gbagbo auprès de la CEI pour la consolidation des résultats


Moi j’étais le représentant du candidat Laurent Gbagbo auprès de la CEI pour être présent au moment de la consolidation et de la proclamation des résultats. J’étais donc dans la cour. Les membres de la commission étaient dans la salle et puis le président de la CEI, Youssouf Bakayoko, est arrivé. Au moment où on s’attendait à ce qu’il intègre la salle de réunion pour le début des travaux, on l’a vu ressortir et il n’est plus jamais revenu. Nous étions dans la salle lorsqu’on nous a appelés pour nous dire que sur France 24, le président de la CEI était en train de proclamer les résultats, enfin en train de dire des chiffres. Car jusqu’à présent, les chiffres proclamés par le président de la CEI ne sont pas les chiffres des résultats provisoires de la CEI (...) Dès que le Président Gbagbo a demandé le recomptage des voix, le secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-moon a fait une déclaration dans laquelle il a affirmé que le recomptage des voix serait une injustice pour Alassane Dramane Ouattara.

Tapé Kipré, membre de la CEI


Nous avions 19 résultats, venus des 19 régions, et sur les 19, nous avions validé de manière consensuelle 14 résultats. Les cinq autres résultats étaient difficiles à valider parce qu’il y a un groupe qui demandait que l’on s’en tienne aux chiffres contenus sur les PV et un autre qui disait que sur certains PV, on disait qu’il ya eu fusillade, sur d’autres il n’y avait pas de sticker ou encore il y avait plus de votants que d’inscrits. Donc le résultat des PV sont faux. Alors les représentants du RDR disaient : « laissons ça comme ça ; après tout, ce sont des résultats provisoires ! ». Ce à quoi nous avons dit non ! Ces discussions nous ont amené au-delà de minuit. A mon avis, sur ce point, nous sommes forclos de par la loi. Et donc, nous avions pris rendez-vous le lendemain à la CEI pour rédiger un PV de forclusion. C’est la procédure. Mais pendant que nous l’attendions au siège, nous apprenons par surprise qu’il était au Golfe en train de lire des choses. Mais là aussi, il faut que je précise une chose : « les gens disent le président de la CEI a donné des résultats. Je dis non ! Youssouf Bakayoko a lu des chiffres. C’est différent (…) La CEI n’a pas lu des résultats mais Youssouf Bakayoko, dans un lieu inapproprié. D’ailleurs, nous avons un protocole interne pour donner les résultats. Ce protocole dit que pour donner les résultats, il faut que les 31 membres de la CEI soient autour du président de la CEI qui lit les résultats. Mais vous avez pu voir qu’autour de Youssouf Bakayoko, il n’y avait que les militaires.

Hubert Oulaye, ancien ministre, professeur de droit


Ce qui était attendu de Choi, c’est qu’il fasse asseoir tout le monde pour trouver une solution au problème qui était posé. Il ne l’a pas fait. Young Ji Choi savait les délais dans lesquels devait intervenir la proclamation des résultats provisoires par la CEI. Trois jours selon les textes. Cela n’a pas été observé. Choi savait donc que la CEI était hors-délai pour proclamer un quelconque résultat provisoire. Qu’est-ce qu’il a fait ? Alors que le président de la CEI n’a pas été capable de donner les résultats dans les délais légaux, il s’est quand même rendu au QG du candidat du RDR pour y proclamer des résultats tirés on ne sait d’où. Puisque ces résultats, jusqu’à aujourd’hui, ne sont fondés sur aucun procès verbal régulier de la commission électorale indépendante.

Ahoua Don Melo, ex-directeur général du Bnetd


Il faut savoir qu’il y avait deux systèmes de dépouillement. Il y avait le dépouillement électronique où les procès verbaux étaient scannés depuis le bureau de vote et étaient recueillis dans un centre informatique. A partir de là, les informations sont rentrés dans un ordinateur et à partir des critères de validité, l’ordinateur retenait ou rejetait le procès-verbal si ça respectait ou non les critères. Et donc, dès le premier jour du dépouillement des bulletins on savait que 2000 procès-verbaux étaient des faux. Soit il n’y avait pas de sticker donné par l’administration électorale pour authentifier le procèsverbal. Donc cela voulait dire que c’étaient de faux-procès verbaux qui avaient été frauduleusement introduits dans le système. Il y avait aussi les cas aberrants où le nombre de votants est largement supérieur au nombre d’inscrits. Il y avait même des cas ridicules où les représentants du Président Gbagbo n’avaient même pas voté pour lui… Y avait tellement de cas d’aberrations que lorsque le dépouillement avait commencé, sur les régions sud, il y avait eu aucun problème. Je vous fais remarquer que sur les 19 régions, 14 sont dans la région sud  font 80% de l’électorat et vous avez les cinq régions du nord qui font à peu près 20% de l’électorat. Sur les 80%, il n’y a eu aucun problème ; les procès verbaux ont été validés et les résultats ont été consolidés. Mais sur les cinq régions, à partir de Bouaké jusque dans le nord c’était impossible compte tenu de l’ampleur de la fraude. Donc la commission électorale indépendante n’a pas pu obtenir des résultats provisoires au terme des trois jours légaux qui lui sont consacrés pour le décompte des voix. Et même au niveau du comptage électronique, il n’ya que 60% des PV qui ont été acceptés par l’ordinateur comme valables. Les 40 autres % étaient des cas litigieux qu’il fallait envoyer à la commission électorale s’ils étaient valables ou pas. Donc lorsqu’on regarde les résultats du comptage manuel consolidé par tous les commissaires, Gbagbo était en tête. Le résultat électronique, Gbagbo était en tête. Et ce sont ces deux résultats, comptage électronique, comptage manuel, qui au terme des trois jours légaux, ont été transmis au conseil constitutionnel pour avis définitif. Donc, vous ne pouvez trouver dans l’administration un document officiel annonçant le résultat qui a été communiqué au Qg du candidat Alassane Dramane Ouattara et qui a été repris par la presse internationale. Le comptage électronique, lui, se fichait bien si le PV venait du nord ou du sud. Avec le comptage électronique, on fait rentrer tous les PV avec un critère bien défini. C’est oui si c’est acceptable et c’est non quand ça ne l’est pas.

Retranscrit par Joseph Titi Source : Le droit à la différence sur Laurent Gbagbo de Nicoletta Fagiolo

Source: Aujourd’hui / N°844


 




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