Politique de santé d’Alassane Ouattara: Pourquoi 2013 sera un fiasco

L’année 2013 a été décrétée “année de la santé” par le régime Ouattara. Comme à l’accoutumée, il a pris soin de l’annoncer en grande pompe. Depuis le 1 er février, les grandes orientations ont été exposées par Raymonde Goudou Coffi, ministre de la Santé et de la Lutte contre le sida. Décryptage et analyses.

Lundi 18 Mars 2013 - 00:25


Politique de santé d’Alassane Ouattara: Pourquoi 2013 sera un fiasco
Le vendredi 1 er février 2013, Daniel Kablan Duncan, Premier ministre, et Dr. Raymonde Goudou Coffi, ministre de la Santé et de la Lutte contre sida, ont présen - té la politique du président Alassane Ouattara en matière de santé pour l’année 2013. En effet, le chef de l’Etat a décrété l’année 2013 année de  la santé en Côte d’Ivoire. C’est-à-dire que la présente année sera celle où il y aura de gros investissements et réformes à effectuer dans le domaine de la santé. D’où cette grande cérémonie de présentation de ladite politique à l’amphithéâtre du Centre de conférences du ministère des Affaires étrangères au Plateau. Dans son texte qu’elle a développé, Madame la ministre de la Santé et de la Lutte contre le sida a d’abord dressé un état des lieux. Sur 2,5 pages sur 6, la ministre a passé en revue l’état de la santé dans le pays avec de rares chiffres en prenant en référence 1984, année où furent organisés les états généraux de la santé. Elle souligne la faible évolution des indicateurs de mortalité et morbidité depuis cette date. Elle décrit la mauvaise répartition des personnels (au profit d’Abidjan et sa région) et la baisse de leur motivation au fil des ans, ainsi que le racket maquillé, selon elle. Elle déplore le manque d’investissements dans le secteur depuis 15 ans et la non-opérationnalisation des districts de santé. Elle épingle la qualité des soins dans les hôpitaux dans leur ensemble et parle même de frustrations et d’insatisfaction des patients. La Pharmacie de la santé publique (Psp), la pharmacie centrale,  n’est pas en reste, coupable d’avoir perdu de sa crédibilité par l’accumulation d’arriérés. Les programmes de santé sont qualifiés de pléthoriques. Le comble, les établissements sanitaires privés sont taxés d’abris pour activités non-conformes, illégales et clandestines. Quel tableau !


Les non-dits du texte


Ce que ne dit pas Raymonde Goudou Coffi, c’est qu’en dehors de l’intermède d’octobre 2000 à janvier 2003, les ministres de la Santé émanent de son bord politique, le Rhdp. De Mabri Toikeusse à elle-même, en passant par Allah Kouadio Rémi et Aka Aoulé. C’est dire donc que ces critiques en grande partie s’adressent aux cadres du Rhdp qui ont monopolisé ce poste depuis au moins 9 ans. Les juge-t- elle incompétents à ce point ? Si tel est le cas, la Côte d’Ivoire a de gros soucis à se faire. La référence à 1984 (30 ans environ en arrière) que fait la ministre de la Santé et de la Lutte contre le sida donne à penser que les problèmes de santé et d’épidémiologie sont restés statiques et figés depuis lors. Elle ignore, volontairement, le Document de stratégie de réduction de la pauvreté (Dsrp) qui a un volet santé bien développé et qui était une conditionnalité pour l’Initiative pays pauvres très endettés (Ippte) récemment acquis. Quid de ce que disait le Dsrp rédigé sous le Président Laurent Gbagbo et accepté comme document de référence par les bailleurs de fonds. Ces derniers ont fini par délier la bourse en accordant, il y a peu, le Ppte. Cet oubli nous fait penser qu’en matière de santé, le gouvernement de Côte d’Ivoire a décidé de ne plus tenir compte des idées émises il y a trente ans et de reléguer aux calendes grecques les enga - gements internationaux pris récemment.


La vision


La ministre de la Santé et de la Lutte contre le sida sous Alassane Ouattara a présenté une vision. Une vision qui veut réformer le système de santé de fond en comble. Elle affirme la primauté du pré - ventif sur le curatif ; elle veut accroître de façon notable l’accessibilité aux soins, faire la promotion du secteur privé, des associations et des communautaires, ainsi que de la société civile. Elle déclare la primauté des femmes et des enfants (ce qui était déjà le cas depuis toujours) et vise la diversification des financements, tout en affirmant vouloir porter la participation de l’Etat à 10% de son budget annuel. Le hic est que, pour mettre en œuvre une telle vision, il faut bien, au minimum, un engagement décennal et non une simple année de la santé. Finalement, cette vision ne nous éclaire pas sur ce qu’il faut envisager. Elle nous amène plutôt à nous poser des questions bien légitimes. S’agit-il d’orientations pour une année de la santé ou d’un discours-programme pour un parti politique ? Recherche-t-on des objectifs à court terme ou nous embarque-t-on à nouveau dans des slogans sans terme précis ? De quel mécanisme de financement innovant parle-t-on quand on rejette d’un revers de la main l’Amu qu’on a voulu requalifier sans succès en Couverture maladie universelle (Cmu) ? Qui trop embrasse mal étreint, dit l’adage populaire. Le ministère de la Santé devrait s’en inspirer, car, assurément, cette vision veut tout en un an et ne nous propose aucun indicateur, ni méthode d’évaluation.


Les réformes structurelles et fonctionnelles


Dr. Raymonde Goudou Coffi a, par ailleurs, annoncé des révisions essentiellement textuelles qui concernent les professions de santé, l’hôpital, les Comités de gestion (Coges), les Etablissements sanitaires communautaires (Escom) pour, dit-on, prendre en compte l’opportunité qu’offre la décentralisation (Sic !) et créer plus d’ef - ficacité dans les actions. Vu les ambitions annoncées, ces réformes paraissent mineures. Il s’agit, à notre sens, d’éviter de faire des plans pour faire d’autres plans. Il s’agit de viser juste en étant plus précis sur les réformes à faire. Pour clarifier les choses et aller vers la satisfaction des prestataires et des usagers des services de soins, il faut au minimum : séparer la médecine publique de la médecine privée (un décret peut être pris dans ce sens) ; et créer une vraie Fonction publique hospitalière qui garantit les intérêts des personnels de santé et ceux des usagers. On pourrait ainsi assurer un vrai profil de carrière aux fonctionnaires du secteur de la santé. Toutes les autres réformes envisagées en la matière ne viendraient que pour accom - pagner ces deux réformes qui ont pour avantage de clarifier les rôles des uns et des autres. Dans la suite, il est évoqué l’assainissement du privé non lucratif et du privé lucratif. Le substantif « assainissement » en dit long sur la façon dont le régime Ouattara voit le privé dans le secteur de la santé. A notre avis, le privé confessionnel, par sa bonne organisation, doit plus être cité en référence. Il ne s’agit pas de l’assainir, mais d’en tirer des leçons pour améliorer la pratique et le management des centres publics. Le secteur privé lucratif, quand à lui, est un pan complémentaire du système public avec qui il faut dialoguer pour lever des obstacles réglementaires pesants décriés depuis de nombreuses années. Il ne saurait être pointé inutilement du doigt. Concernant les districts sanitaires, là où on s’attend à des mesures concrètes, on reparle de redéfinition de cahier des charges. Les entités déconcentrées du ministère de la Santé ont plutôt besoin de moyens logistiques, humains et financiers pour mieux accomplir leurs missions. Il est à craindre que la redéfinition d’un cahier des charges aussi complet soit-il dans les conditions actuelles ne puisse nous faire avancer vers une meilleure fonctionnalité desdites entités. Une des solutions au bon fonctionnement des districts serait la définition d’un bon profil de carrière, l’application des critères définis sous Allah Kouadio Rémi (volontairement mises sous le boisseau) pour le choix des directeurs de district en lieu et place du copinage et du népotisme ou du tribalisme actuel. Trop de directeurs départementaux et régionaux sont nommés actuellement sur des critères non objectifs. La réforme de la Psp, quand à elle, n’est rien d’autre qu’une sortie de cette structure de l’escarcelle nationale pour des intérêts hétéroclites pour l’instant mal définis. Comment comprendre que là où il s’agit de donner une autonomie de gestion, on crée un conglomérat d’organisations étatiques, de la société civile et de partenaires au développement (Asbl) ? C’est le recul de l’Etat dans la gestion d’un secteur stratégique, comme en atteste l’embargo sur les médicaments lors des événements postélectoraux.


Orientations spécifiques pour 2013

Il est annoncé la révision du contenu de la foireuse politique de gratuité devenue entretemps ciblée sans plus, sans orientations donc (drôle non ?). On veut lancer un appel solennel au réarmement moral des personnels de santé là où ces derniers demandent l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie. Ceux qui lancent cet appel sont-ils vraiment des tenants d’un ordre moral vu qu’ils ont soutenu l’embargo sur les médicaments condamnant de nombreux Ivoiriens à la mort pour des postes de nomination ? La source de financement annoncée pour les chantiers à mettre en œuvre est le Programme présidentiel d’urgence (Ppu), une source ponctuelle qui ne saurait remplacer l’impérieuse nécessité d’avoir un système pérenne pour ce secteur si important. La réorganisation de la prise en charge des urgences est un vieux projet du ministre Abouo N’Dori Raymond qui, s’il prend forme, peut certainement faire avancer les choses. On aurait aimé une meilleure définition du contenu de cette réorganisation en cette année de la santé. Il est annoncé 450 centres de santé à construire (soit 45 par mois pour les dix mois restants de l’année) et 600 centres à réhabiliter (soit soixante par mois pour les 10 mois restants de l’année). Comme les nouvelles universités annoncées (une par an), comme les nouvelles écoles annoncées dans le programme du candidat Ouattara, espérons simplement que cette fois la réalité et les annonces seront superposables en fin d’année. Espérons aussi que les marchés ne feront pas l’objet de gré à gré. Une des astuces qui relève de la manipulation manifeste est le nombre annoncé de personnels de santé à recruter. Tenez ! Ces dix dernières années, sans tambour ni trompette, les gouvernements précédents embauchaient chaque année entre 1000 et 1500 personnels de santé de façon quasi routinière. Le deuxième gouvernement de la Côte d’Ivoire nouvelle suspend les embauches de 2009 à 2013, soit pendant 4 ans. Puis, il recrute 4000 (en moyenne 1000 par année perdue), soit exactement le même nombre que les années antérieures ; mais il parle de recrutement, tenez-vous bien, « EXCEPTIONNEL » là où il s’agit d’une simple régularisation des recrutements suspendus. D’ailleurs, les personnels de santé formés et en attente de recrutement sont environ 6000.


Compter sur soi et non sur l’extérieur

L’année de la santé sera à coup sûr comme l’année de l’éducation. Elle suscitera de grandes attentes, mais, d’ores et déjà, on peut voir que la vision et les mesures annoncées ne sont pas de nature à produire le changement. La montagne risque encore une fois d’accoucher d’une souris. L’année de l’éducation a consacré la gabegie, l’impréparation, l’immaturité dans le secteur avec comme corollaire l’augmentation des frais d’inscription à l’université et les souffrances des étudiants sur les campus. Les troubles actuels dans le secteur sont là pour nous témoigner de la profondeur des difficultés que l’on veut résoudre à coup de slogans, d’impréparation et de manque d’innovations. Il faut une vraie réforme du système de santé qui aborde le pourquoi de chaque chose et propose des solutions adaptées dans le temps. Si un pays comme la Tunisie est devenue la destination préférée des Ivoiriens nantis en cas de problèmes de santé sérieux, c’est que ce pays, à la suite d’une franche réforme, a mis en place une Amu fonctionnelle, gérée de façon professionnelle. Elle garantit à tous un accès acceptable aux soins en cas de besoin. Ce pays a compté sur ses propres moyens, sur ses hommes et non d’hypothétiques solutions soutenues par l’extérieur ou des solutions propa - gandistes qui annoncent des assurances à 1000 francs Cfa.

Dr. James Yao Touré Une correspondance particulière

Notre Voie N°4368 du vendredi 15 mars 201 3




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