Plus de 10 ans après : La vérité sur le casse de la BCEAO

Plus de dix ans après les casses des agences de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) de Bouaké, Korhogo et Man, l’enquête qui n’a jamais débuté en réalité n’est manifestement plus à l’or- dre du jour. Les auteurs et commanditaires jouissent, en toute tranquillité, des fruits de ce vol. Retour sur une affaire sale qui consacre l’impunité au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa).

Mercredi 9 Avril 2014 - 07:52


En 2003, alors que la Côte d’Ivoire était coupée en deux, du fait de la rébellion pro-Ouattara dirigée officiellement par un certain Soro Guillaume, aujourd’hui à la tête de l’assemblée nationale, les agences de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) de Bouaké, Korhogo et Man, dans les zones CNO occupées, ont été pillées en règle. L’agence de Bouaké a été la première à être visitée. L’opération montée par les forces nouvelles a duré trois jours à compter du mercredi 24 septembre 2003, puis un mois plus tard, soit le 28 octobre, de façon quasi simultanée, celles de Korhogo et Man.  En l’espace donc d’un mois, les trois agences qui contenaient des fonds importants au moment où la rébellion a éclaté en septembre 2002 ont été écumées, les coffres vidés de leur contenu. Mais à ce jour, ni l’Etat ivoirien, ni l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa) ne semble se préoccuper de faire la lumière sur cette affaire. Et quand l’on se remémore les prises de position de cette institution sous régionale lors de la crise pos- télectorale que la Côte d’Ivoire a connue, l’on ne peut s’empêcher de se poser des questions. A savoir : qu’est-ce qui peut ainsi justifier ce silence qui s’apparente à une prime à la rébellion et au banditisme ?  Si Charles Konan Banny alors gouver- neur de la banque avait littéralement refusé de communiquer sur le montant exact des dommages que l’institution
financière sous régionale avait subis, des langues se délient qui révèlent des montants nettement au-delà des chif- fres variant entre 50 et 130 milliards de Fcfa jusque-là avancés par des sources au cœur du système. D’anciens cadres de la BCEAO, cités par un site sénéga- lais www.derniereminute.sn, confient en effet qu’«une évaluation complète du préjudice causé à la Banque centrale a été faite. Les montants dérobés dans les trois agences s’élèvent à 1038 milliards de Fcfa». A les entendre, cet argent a d’abord été placé au Burkina Faso, base-arrière de la rébellion pro- Ouattara, avant d’être convoyé au Sénégal en avion. Et c’est dans ce pays que ces fonds ont été blanchis en grande partie, «avec des complicités au plus haut sommet de l’Etat sénégalais et de la direction de la BCEAO». Sans des complicités au sein de la BCEAO, mais au-delà, au sein de l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa), on se demande bien  comment cet argent aurait pu être blanchi.

Wade, Compaoré, Soro et les autres

Les connexions entre Abdoulaye Wade, alors président du Sénégalais, mais parrain de la rébellion ivoirienne dirigée par Soro Guillaume, Blaise Compaoré, basearrière des Forces nouvelles couvées par la France de Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy et leurs soutiens dans la sous région ont pu compter énormément. Tout était mis en œuvre pour brouiller les pistes, et permettre aux auteurs du casse qui s’est déroulé en présence des forces françaises de la Licorne de pouvoir jouir tranquillement de leurs butins. Le journal sénégalais lève d’ailleurs un coin du voile sur les accointances entre la présidence séné- galaise  et la rébellion ivoirienne, avec un Soro Guillaume qui n’hésite pas à rendre hommage publiquement à son parrain, celui qui a guidé ses premiers pas et a aidé son mouvement à tenir tête au président Gbagbo de longues années durant. Le journaliste sénégalais d’investigation, Malick Seck, alors directeur de publication du journal 24 heures Chrono, qui avait osé dénoncer la participation de Me Abdoulaye Wade dans cette affaire de blanchiment d’argent a passé au moins huit mois en prison.

La preuve par Karim Wade

Pour beaucoup d’observateurs, les déboires de Karim Wade avec la justice au Sénégal, depuis les dernières élections présidentielles qui ont vu Macky Sall l’emporter sur Wade père, renforcent la conviction que l’ex-famille présidentielle du pays des Lions de la Teranga était trempée dans des affaires sales, notamment les biens mal acquis. Le fils ainé de Wade est en effet accusé d’avoir acquis illicitement la bagatelle de 694 milliards de Fcfa. Des fonds placés dans des comptes de sociétés écrans lui appartenant mais aussi des biens repérés au Maroc, en France, à Dubaï et au Canada. Si une bonne partie des fonds a pu effectivement être volée à l’Etat sénégalais comme le pense la commission de lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite, il n’est pas exclu que Karim Wade a pu hériter de la part de son père dans le blanchiment des centaines de milliards issus du casse de la Bceao dans le fief de Soro Guillaume, son filleul adulé.

La fortune insolente des chefs de guerre

 Sans étonnement, l’on apprend du confrère sénégalais que des dizaines de milliards provenant du casse des agences de la Bceao dans les zones CNO de la Côte d’Ivoire ont été investis dans l’immobilier, la restauration, l’hôtellerie ou dans d’autres secteurs de l’économie du Burkina Faso. Mais aussi au Mali, au Togo ou au Bénin. Et bien sûr, dans une large proportion, en Côte d’Ivoire. Dans la capitale abidjanaise où ils ont pris pied après le 11 avril 2011, c’est chaque jour que les ex-chefs de guerre nommés à des postes de responsabilités au sein des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), constituées en grandes parties des forces nouvelles qui ont accompagné Ouattara au palais prési- dentiel, s’illustrent par des folies de grandeur. Résidences de haut standing dans des quartiers huppés, construction d’immeubles et de boites de nuit gigan- tesques à travers la ville, création d’en- treprises de sécurité, etc. A l’image de Wattao qui compte des dizaines de grosses cylindrées dans son parc auto- mobile, les hommes de Soro Guillaume, pardon de Ouattara, mènent un vie de luxe qui contraste avec les réalités même de certains hauts cadres de l’ad- ministration nationale. Et dire que tout, pratiquement tout, leur appartient aujourd’hui dans les zones CNO qu’ils ont contrôlées pendant dix ans !

Par Emmanuel Akani

L’Uemoa a-t-elle financé la guerre en Côte d’Ivoire ?

L’attitude des chefs d’Etat de l’Uemoa qui font de la recherche de la vérité au sujet des casses de la Bceao en 2003 en Côte d’Ivoire un tabou plus de dix ans après, soulève de nombreuses questions. Avec ces fonds colossaux qui ont été sortis des caisses de la Banque centrale, de nombreux spécialistes du renseignement s’intérrogent sur l’opportunité de la mise sur pied des organismes comme le Groupe intergouvernemental d'action contre le blanchiment d'argent en Afrique de l'Ouest (Giaba), ou encore des cellules nationales de traitement des informations financières (Centif) dans les différents Etats de la sous région. Cela est d’autant plus sidérant que ces structures en charge, l’un au plan sous régional et l’autre au plan national, ont pour mission la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces structures compétentes chargées de recueillir et de traiter les informations en la matière, avec pouvoir de décision, n’ont jamais pondu le moindre communiqué sur cette question. Pourtant, il est évident que tous les milliards volés dans les agences de la Bceao de Bouaké, Korhogo et Man sont détenus par des ex-chefs de guerre qui affichent aujourd’hui un train de vie insolent. A en juger par l’intransigeance avec laquelle l’Uemoa s’est opposé au régime Gbagbo au plus fort de la crise postélectorale, au point d’engager la machine  de la Bceao contre lui, on se demande si l’union n’avait pas une mission secrète en Côte d’Ivoire. Sinon comment comprendre que ces mêmes chefs d’Etat qui ont pu s’entendre pour imposer un chef d’Etat en Côte d’Ivoire se murent dans un silence troublant quand il s’agit de prendre une décision pour faire la lumière sur un acte aussi grave que le casse des agences de la Bceao en Côte d’Ivoire ?  Autant de faits et de questions qui montrent que l’Uemoa s’était donnée pour mission d’aider la rébellion – qu’elle avait ainsi financée par le moyen des casses  – à accéder au pouvoir. Et c’est cette mission que Compaoré, aidé particulièrement de Goodluck Jonathan du Nigeria, a mené à bien. Avec le concours précieux de la France de Nicolas Sarkozy. Tout le reste, en réalité, n’est que maquillage.

Edouard Amichia

Source: Le Nouveau Courrier N° 1001 Du Mardi 08 Avril 2014




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