Paolo Sannella, ancien Ambassadeur d’Italie en Côte d’Ivoire : « Gbagbo est un homme exceptionnel »

S’il y a un homme qui a bien connu le Président Laurent Gbagbo, c’est Paolo Sannelle, ancien ambassadeur d’Italie en Côte d’Ivoire. Sa compatriote Nicoletta Fagiolo auteur d’une série d’interview intitulées « Le droit à la différence sur Laurent Gbagbo » l’a interrogé. M. Paolo parle aussi de la visite de Gbagbo en Italie.

Jeudi 30 Avril 2015 - 05:33


Paolo Sannella, ancien  Ambassadeur d’Italie en Côte d’Ivoire
Paolo Sannella, ancien Ambassadeur d’Italie en Côte d’Ivoire
Il est important que je vous dise que je suis arrivé à Abidjan le cœur lourd. La Côte d'Ivoire était jalousé en effet pour ses richesses, sa stabilité et le niveau de bien-être de ses populations. En réalité, le pays avait traversé une crise profonde depuis quelques années. Donc, avant d'arriver par un vol direct de Luanda à Abidjan, je suis allé directement sans arrêt à Rome. Je savais que je vais dans un pays qui a été confronté à des temps difficiles, que ce fut un moment délicat de la transformation. A l'intérieur de moi, je sentais les nuages roulant et me suis souvenu de mon expérience de l'Angola. L'expérience que je vivais en Angola a été très douloureux, très douloureux. Mon arrivée en tant que chef de la mission diplomatique à Luanda a été inoubliable. Voir le degré de misère sur le court trajet de l'aéroport à la résidence où je logeais, le degré de misère humaine et la douleur qui était dans l'ensemble vécue par la plupart des angolais, je pensai que je ne pus supporter quatre longues années à vivre dans ce pays. L’Angola était pays ravagé par une guerre injuste, un pays qui a des richesses illimitées et dont les populations auraient vraiment pu vivre dans la joie, des gens formidables, étranglés par un conflit insensé. Je ai eu ce sentiment terrible pendant les quatre années d’angoisses en Angola, à  faire des voyages inoubliables dans les villes de l'intérieur avec des vols qui devaient faire des manœuvres radicales dans les aéroports pour éviter les missiles lancés par les rebelles dont on ne savait ce qu'ils voulaient et quels étaient leurs objectifs. Des rebelles qui ont mené des actes inhumains, d’une cruauté inacceptable et sans motivation politique pour les justifier. Après quatre ans de séjour, je vis que la guerre en Angola tirait à sa fin, parce que la même raison qui avait suscité le conflit angolais, c’est-à-dire le conflit Est-Ouest, avait pris fin. En arrivant à Abidjan, je fus saisi par la prémonition, de voir encore un autre pays africain dévasté par une guerre forgée par des mains extérieures, une guerre motivé l'extérieur et sans aucune justification. Quand je rencontrai Gbagbo, je lui ai fait part de mes craintes. Je voyais cet homme heureux, si africain, enfin communicatif, qui m'avait accueilli  différemment de ce dont j’étais habitué. Il m'a demandé si j’étais marié et si je voulais que ma femme arrive d’abord pour assister à la cérémonie de bienvenue. C’était une proposition informelle, si humaine, si élégante. Ma première impression de Gbagbo est que j’ai découvert un homme courtois et ouvert, de même que serein. J’ai été aussi touché par son identité africaine. Il aimait l'Italie, parlait un peu latin et connaissait parfaitement les humanités classiques latines et grecques. A l’époque ; il a fort agréablement surpris le président italien de l'époque, Azelio Ciampi. Lors de leur réunion, Gbagbo récitait les versets latins et parlait de l'histoire romaine avec une certaine dextérité. Le président Ciampi se tourna vers moi et me dit : "vous êtes chanceux d'avoir un président comme ça." Gbagbo a aimé Florence, peut-être parce qu’il avait pour prénom "Laurent" comme Laurent le Magnifique, le grand réformateur, dont les réformes sont devenues des références absolues. Il aimait aussi la France et sa culture qu’il tenait  en grande estime. Mais c’était avant tout un Africain. Il aimait la nourriture africaine et toutes ses manières reflétaient l’homme africain d’aujourd’hui. On a souvent dit dans le monde diplomatique que c’était un roublard. Mais certainement, du point de vue humain, Gbagbo était exceptionnel. D'autre part, il était une personne qui respecte profondément la démocratie. Il a été captivé par les idéaux de la démocratie. Lors de la rencontre avec Ciampi, Gbagbo a dit, "Président, je ne suis pas ici pour demander de l'argent. Ce que je veux c’est votre orientation pour m’aider à construire la démocratie dans mon pays "" Que voulez-vous dire? ", a demandé Ciampi. Gbagbo a répondu, "aidez-moi à construire un parlement ivoirien basé sur une démocratie pluraliste. Nous trouverons l'argent. Je peux parler avec le Premier ministre Berlusconi ", a déclaré Gbagbo, bien informé. Et donc il a rencontré Ciampi. C’était une rencontre historique et philosophique qui a commencé avec la Rome antique et s’est poursuivi avec la construction de la démocratie. Et puis il a rencontré l'ancien Premier ministre Silvio Berlusconi. La réunion a commencé par une photo de groupe. Gbagbo voulait une photo des deux ensemble. "Président Ciampi, puis-je avoir une photo avec Berlusconi? Il ya quelque chose qui doit être fait ", a Gbagbo dit. Ceci pour expliquer le caractère de Gbagbo. Une personne de grande culture, d’une grande finesse et qui est très humain. Il est différent des autres dirigeants africains d’aujourd’hui. Il avait du respect pour les autres. Tel est le souvenir que je garde encore de lui. Lors de la rencontre Gbagbo avec Ciampi, il dit : «vous êtes un homme de la résistance, qui a combattu pour la démocratie. Moi aussi, je viens de la résistance. Lorsqu’il y avait un système de parti unique dans mon pays, j’ai pris la rue, toujours de manière pacifique, mais je me suis battu. J’ai été en prison et connus l'exil, alors je me sens proche de vous ". Il y avait un grand en effet lien entre les deux personnes. Mais cette réunion a été suivie d’événements tragiques. En regardant en arrière, il ya certains faits dont on se souvient plus que d'autres. Je fus frappé par le fait que Gbagbo semblait sous-estimer le coup d'Etat. Jusqu'à la nouvelle de l’assassinat brutal de son ministre de l'Intérieur Emile Boga Doudou, et la quasi-évasion du ministre de la Défense dont la  femme avait été enlevée. C’est en ce moment que Gbagbo a réalisé que quelque chose de très grave, d’orchestré se déroulait dans son pays. Puis les nouvelles ont commencé à arriver en provenance d'Abidjan, il avait pensé qu’il s’agissait d’un petit groupe de militaires insatisfaits avec qui il pouvait négocier. Finalement il comprit que la situation était grave et nécessitait une attention plus accrue. Sa réaction a été de quitter immédiatement Rome pour rentrer chez lui. Gbagbo nous a dit qu'il allait quitter immédiatement notre pays pour se rendre à Abidjan. Abidjan lui a répondu que l’aéroport n’était pas et que son avion pouvait être abattu. Il a réalisé que les Français ne protégeraient pas l'aéroport et donc son vol. Il a été contraint de retarder son retour de 24 heures. Un geste qui lui a coûté cher. Le lendemain, je l'ai emmené à aeroport. Il pleuvait violemment. Un de ces orages romains qui ressemble à une tempête tropicale. Comme nous lui disions au revoir. Je me souviens qu'il a dit, "l'Italie ne peut-elle pas nous aider ? "Nous ne disposons même pas d'armes pour nous défendre". Il fit un geste de compréhension que je ne pouvais pas répondre à sa demande d'aide.

Nicoletta Fagiolo,  Le droit à la différence sur Laurent Gbagbo

Source: Aujourd’hui / N°879




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