Moustapha Koné, ex-combattant de l’armée de Ouattara, déballe tout à visage découvert :« Oui, il nous avait promis 5 millions, une villa et une carrière dans l’armée »

Samedi 30 Mai 2015 - 20:32


   Il y a quelques mois, Moustapha Touré, ex-rebelle ayant combattu pour l’armée de Ouattara pendant la crise postélectorale a fait venir à Abidjan des reporters de France 24 pour qu’ils témoignent de la misère que vivent les ex-combattants de Ouattara. Moustapha Touré n’est pas seul dans cette situation. Ses frères d’armes Koné et Touré vivent les mêmes difficultés. On leur avait pourtant promis 5 millions, une villa et une carrière militaire… Le journal Aujourd’hui a pu se procurer ce reportage encore inédit. En l’absence d’images, puisque la vidéo a été retranscrite, le lecteur peut se perdre ou ne pas trouver le liant nécessaire qui tient les événements. Cela dit, ce reportage permet de voir témoigner à visage découvert des ex-rebelles. Mais leur détermination à dénoncer l’injustice qu’ils subissent indique surtout que la promesse des 5 millions en plus de la villa et d’une carrière militaire n’est pas une invention de la presse proche de l’opposition. C’est en effet ce qui avait été promis à 76.000 jeunes du nord pour les encourager à prendre des armes contre leur pays. 11.000 d’entre eux ont été incorporés dans l’armée. Quant aux 65.000 autres, ils crient aujourd’hui à la trahison. Pour eux, l’ADDR n’est qu’un tissu de mensonge. « Ils ne savent même pas comment on vit, nos médicaments, personne ne les paye. Toi tu as perdu tout ton temps dans la guerre, et tu te retrouve assis, tu demandes 50 ou 100 FCFA pour payer un café. C’est une honte pour moi, c’est une honte pour nous, c’est une honte pour le gouvernement », dénonce Koné, l’œil noir de colère. « Ex combattants, 5 millions frs  chacun, une villa et une carrière militaire. Désillusion totale !!!! », un reportage de France 24 retranscrit pour nos lecteurs par l’un de nos journalistes.


Ségolène Maltère : Bonjour à tous, et bienvenue dans ce nouveau numéro de Ligne Directe. Dans cette émission, nous allons à la rencontre des observateurs de France 24 sur le terrain. Et ce mois-ci, nous avons sillonné la Côte d’Ivoire, pour répondre à l’appel de notre observateur Moustapha Touré. C’est un ancien combattant qui se battait au sein de la rébellion contre les forces de l’ancien Président Laurent Gbagbo pendant la crise postélectorale. Blessé au front en 2011, il ne bénéficie aujourd’hui d’aucune aide, ils sont près de 65.000 à avoir, comme lui, pris les armes, et beaucoup s’impatientent face au processus de réinsertion promis par l’ADDR, l’autorité en charge du dossier des ex-combattants. Ex-combattants, une urgence Ivoirienne, on part enquêter avec Moustapha Touré.


 Ségolène Maltère:  Bonjour Moustapha !
 
Moustapha: Bonjour,   comment ça va ?

Ségolène Maltère : ça va bien, et toi ?

Moustapha : ça va un peu, par la grâce de Dieu, ça va un peu. Ségolène Maltère : Moustapha, tu es un ancien Caporal de la    rébellion. Peux-tu nous expliquer aujourd’hui pourquoi tu as contacté les observateurs de France 24 ?

Moustapha :Je suis un Caporal qui a combattu. Aujourd’hui, je ne suis pas pris en charge et rien n’est fait pour nous aider. Il faut noter qu’il y a des personnes qui ont accepté de faire cette guerre. Des gens qui ont perdu une main, un pied et de surcroît l’œil. Mais ces gens là, qu’est ce qu’ils deveiennent? Rien ! Et c’est cela mon combat. On veut la paix, mais s’il y a trop d’injustice, il y a une révolte. J’ai beaucoup de choses à vous dire, et beaucoup de choses à vous démontrer.

Ségolène Maltère : Ce que nous allons faire, c’est d’aller ensemble enquêter pour voir quelle est la situation aujourd’hui des ex-combattants, et à quel stade se situe le processus de réinsertion de ces excombattants. Moustapha :Pas de problèmes !
                                                                                     
Narrateur
: Moustapha vit chez un ami à Abidjan, où il a été opéré, il y a quelques mois. Des compagnons de galère, il en a trouvé beaucoup. Koné et Touré, ont été blessés au combat, la désillusion est grande.

Koné Souleymane :A l’époque on nous avait proposé, une villa et 5 millions FCFA chacun. Et on devait être intégré directement dans l’armée.

Ségolène Maltère :Et qu’est-ce tu as reçu aujourd’hui ?

Koné : Rien.


Narrateur : Koné a perdu un œil, son ami a reçu une balle dans la jambe. Mais les soins ont été interrompus, faute de moyens.


Moustapha : Mais qu’est ce qu’on doit faire là maintenant (Sur la jambe) ?

Touré : actuellement, il doit avoir une intervention, il y a au moins 4 broches à enlever, il doit avoir une intervention au niveau du tibia.

Koné : Ils ne savent même pas comment nous vivons.  Personne ne prend en charge nos soins. Nous avons perdu tout notre temps dans la guerre, et aujourd’hui nous nous retrouvons  à demander 50 F ou 100 FCFA pour payer un café. C’est une honte pour moi, c’est une honte pour nous, c’est une honte pour le gouvernement.  

  Touré : Nous sommes rejetés. Nous ne comprenons rien. Qu’on nous dise si nous sommes des  militaires ou pas ?

Narrateur: Des documents officiels attestent pourtant qu’ils ont combattu, mais aujourd’hui ces papiers, ne leur ouvrent aucune porte. Moustapha a été blessé en 2011, lors des combats entre rebelles et forces loyalistes à Laurent Gbagbo, dans l’ouest du pays. Il avait 25 hommes sous ses ordres. Des camarades l’ont filmé lors de sa blessure.

Moustapha :(montrant le film) Vous me voyez très bien. C’est moi qui suis là. Je suis allé jusqu’en bas pour libérer des personnes. Tout d’un coup, je n’ai pas vu de tireur, mais j’ai eu l’impression que ma jambe ne fonctionnait plus. Je tombe et je me rends compte que mon pied saigne.

Narrateur : Il est amputé à la hâte, faute de suivi, sa jambe s’infecte. Il n’a pas d’autres choix que de faire pression auprès de ses chefs militaires, et obtient de se faire soigner à Abidjan. Moustapha nous emmène à l’ouest, sur la route, nous croisons ses anciens camarades du front. Il aurait pu être l’un d’entre eux.

Caporal Massemba (Battaillon de sécurisation de l’ouest) ancien Camarade 2:    Quand on le voit, on se rappelle qu’on a fait cette guerre-là ensemble. On a été tous sur le terrain et on a tiré ensemble.


Narrateur : Valides, ils font partie des quelque 11.000 combattants à avoir intégré les forces armées ivoiriennes après la crise post-électorale. Quand on pense à d’autres qui sont tombés et d’autres qui sont touchés et qui ne peuvent plus continuer, cela nous fatigue un peu.


Caporal Chaquin : ancien Camarade 3: Vraiment, cela nous fait mal, ça nous fait pitié.

Narrateur : Ils sont conscients d’être des privilégiés, et ses retrouvailles sont l’occasion d’être solidaires, avec l’ancien soldat. Après la guerre, Moustapha vivait ici dans la ville de Man, dans cette zone de l’ouest ivoirien, les combats ont été impitoyables, et les ex-combattants sont légions. Faute de moyens, c’était le système D.
                             
Moustapha : Ce sont des munitions de AK 47. Ça c’est 9 mm. Ce sont des objets bien précieux pour moi, parce que quand ça n’allait pas du tout chez moi, je vendais certains pour pouvoir me nourrir.

Journaliste : Tu les vendais ?

Moustapha : Oui, je les vendais. Je faisais une balle à 1.000 FCFA, et celles d’AK 47,  je les faisais à 2.000 FCFA ou 1.500 FCFA, juste pour survivre.*


Narrateur : Armée, Douane, Eaux et forêts, plusieurs secteurs ont été ouverts à des listes d’ex-combattants, établies par des anciens chefs de guerre. Mais beaucoup ici, affirment que des places ont été vendues au plus offrant, certains n’ayant jamais combattu.

Moustapha : Des matricules ont été vendus. Et ce sont ceux qui n’ont rien fait du tout qui en bénéficient aujourd’hui. Vous pensez que ces matricules sont passés où ? C’est à eux qu’ils ont donné. Les différents chefs ont fait du chantage. « Si tu ne me donnes pas 50.000FCFA, tu n’auras pas ton matricule !»

Narrateur : Ces accusations de fraudes, ont donné lieu à l’ouverture d’une enquête, et les opérations de réinsertion se poursuivent. Certains combattants ont choisi de déposer leurs armes, et de bénéficier du projet « Artisans confirmés ». Une aide de 2 fois 400.000 FCFA par personne, pour lancer une activité, mais la communication est compliquée.

Barakissa Koné : Chargée de Communication ADDR (elle parle à un groupe d’ex-combattants) On veut essayer de voir si vous vous êtes installés effectivement, et si vous avez commencé l’activité. On se rend compte que « Non ». Lorsqu’on vous a donné les 400.000 FCFA, vous vous êtes rendus au village et vous avez utilisé les 400.000 FCFA à d’autres fins. J’avoue qu’il y a un réel problème. Il y a eu déjà 90 ex-combattants qui ont déjà bénéficié de cette confirmation de projet. Peut-être que c’est un petit nombre qui n’est pas vraiment satisfait, ou qui a utilisé l’argent à d’autres fins qui s’est retrouvé avec nous. Mais il y a beaucoup aussi parmi eux qui ont pu s’installer.

Narrateur : Nous allons à la rencontre d’un groupe de bénéficiaires à Duékoué. Ville pro-Gbagbo pendant la crise, meurtrie par les massacres. Dans cette menuiserie, d’anciens ennemis ont choisi de s’allier.

Siloué Yenipa : ex-combattant et président des Associés de Duékoué Vraiment nous étions opposés hier. Nous étions de vrais ennemis. Mais aujourd’hui, nous travaillons ensemble. Si nous avons affiché cette liste des ex-combattants des deux camps dans notre atelier, c’est pour montrer que nous pouvons déposer les armes et arriver à nous unir.


Narrateur : Silué (ex-combattant) a convaincu de nombreux habitants de se désarmer. Mais peu ont bénéficié d’aide, et certains lui demandent des comptes.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  Silué: Souvent quand les gens me voient, ils disent « Silué a pris nos armes, il s’est servi de ça, et aujourd’hui il travaille ». Tous les jours, on passe les journées à convaincre nos amis et à leur demander de prendre patience. Mais nous n’avons plus d’informations de la part de nos mandants.

Narrateur : Négligés par les programmes de réinsertion, des habitants veulent aujourd’hui récupérer leurs armes. Retour à Abidjan, dans la capitale économique, le défi est immense. Eric Koné a une priorité,convaincre des entreprises privées d’intégrer des ex-combattants. Ici une trentaine a été embauchée.

Eric Koné (Pr du Carped): Le Carped peut dire qu’il est content, qu’il est fier de participer au processus de reconstruction national, à la stabilité du pays, par l’insertion des jeunes, et à la réinsertion des ex-combattants. Parce que l’Etat ne peut pas tout faire, à lui seul.
                                                                                                                                       
Directeur du Personnel Plastica :
Quand Plastica tend la main aux jeunes qui ont servi pendant la crise à faire certaines choses, c’est le plan de travail que l’homme se réalise, et on fait face à certaines charges.


Narrateur : Réinsertion au compte gouttes, blessés abandonnés, soupçons de fraudes, ce sont ces constats que nous allons exposer à l’ADDR. Autorité créé il y a un an, l’heure est aux premiers bilans.
Jean Baptiste Yavo Directeur de l’ADDR : On a quand même pu démobiliser en un  an 11.000 ex-combattants, réinsérer, réintégrer près de 9.500, ce n’est pas mal, pour une autorité qui a démarré il y a un an comme vous l’avez dit tantôt.

Ségolène Maltère: On a rencontré plusieurs ex-combattants, qui affirment que des personnes qui ne sont pas ex-combattants ont été intégrées au processus de l’ADDR, ou ont bénéficié de certaines aides. Directeur de l’ADDR : ça ne me surprend pas, vous savez, que ce soit en Côte d’Ivoire, ou que ce soit dans d’autres pays, au Congo, au Rwanda etc... , c’est la même chose qu’on entend. Lorsque vous n’êtes pas pris dans un processus, vous estimez que vous devriez être pris. Et du coup vous vous dites : « voilà, je n’ai pas été pris parce que le commandant n’a pas mis mon nom.  Je n’ai pas été pris parce qu’on m’a demandé 200.000 FCFA que je n’ai pas donnés ». C’est possible que cela existe, mais donnez nous les preuves et nous  passerons l’information. A partir de maintenant, nos procédures sont en place, nos hommes sont sur le terrain, nous avons les ressources adéquates pour pouvoir accélérer le processus. Et à ces ex-combattants, je leur dis, nous allons les prendre en compte avant la fin de l’année, en tout cas pour ceux qui ont déjà déposé les armes.

Ségolène Maltère : Concernant les ex-combattants blessés, est ce que l’ADDR a prévu de les prendre en charge ?

Directeur de l’ADDR : Nous recensons ces personnes-là, nous transmettons leurs fichiers au Ministère des Affaires Sociales, qui s’est engagé justement à les prendre en charge. Je pense d’ailleurs qu’il y a un texte qui va sortir pour leur prise en charge  effective, sur l’ensemble du territoire.
Ségolène Maltère : Donc c’est en cours ?

Directeur de l’ADDR : C’est en cours.

Ségolène Maltère : Il n’y a pas de dossiers qui ont été pris en charge par le Ministère des Affaires Sociales ?

Directeur de l’ADDR : Pas encore, pas encore, à ce que je sache.

Ségolène Maltère : Bonjour Moustapha, pendant notre reportage, on a rencontré énormément d’ex-combattants, certains ont été réinsérés, d’autres attendent toujours. Ce qui est sûr, c’est que leur message c’est l’urgence de la situation, le même message que celui que tu nous avais donné. Donc aujourd’hui ce que je peux dire pour ton cas, c’est que le Ministère des Affaires Sociales va prendre en charge les ex-combattants blessés, le programme est en train d’être créé.

Moustapha : S’ils ont engagé des processus qui nous  reviennent, il n’y a pas de problèmes. Cela ne fera que nous soulager.

Ségolène Maltère : Ce que je te propose, c’est de nous tenir au courant de l’évolution de ta situation. Merci beaucoup Moustapha.

  Ségolène Maltère:  C’est à moi de vous remercier. Merci.

Narrateur : Voilà, nous quittons la Côte d’Ivoire, si vous souhaitez que notre équipe vienne enquêter, contactez nous, et la prochaine émission se fera peut-être chez vous.

En guise de rappel

Il y a quelques jours, le gouvernement a vidé tous les ex-combattants qui squattaient les édifices publics et privés, notamment les résidences universitaires. Aucune déclaration publique n’a confirmé les promesses faites par les responsables de l’ADDR et encore moins par le ministère des affaires sociales pour prendre en charge les ex-combattants blessés. Avant de les chasser des édifices publics et privés qu’ils occupaient depuis avril 2011, le chef de l’Etat a déclaré qu’il n’y a plus de place dans l’armée et que les ex-combattants devaient aller vers l’ADDR s’ils veulent avoir un avenir. De fait, aucun des 76.000 ex-rebelles n’a reçu 5 millions, une villa même si 11.000 anciens rebelles ont été incorporés dans les FRCI.


Retranscrit par L. Keita

                                                                              




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