Mgr Marcellin Kouadio, Evêque de Yamoussoukro : « La Côte d’Ivoire est aujourd’hui défigurée et meurtrie »

A l’occasion du 20ème anniversaire de la mort de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la République de Côte d’Ivoire (1960-1993), sa famille biologique avec en tête sa veuve, Mme Marie-Thérèse Houphouët-Boigny, a organisé, samedi dernier, une messe à la Basilique de Yamoussoukro, édifice religieux offert à Dieu par Houphouët. En présence des « héritiers » politiques autoproclamés de feu Houphouët, Alassane Dramane Ouattara et Henri Konan Bédié, Monseigneur Marcellin Kouadio, évêque de Yamoussoukro, a prononcé une homélie de vérités que nous proposons en intégralité.

Mercredi 11 Décembre 2013 - 12:38


Excellence Monsieur Alassane Ouattara, président de la République de Côte d’Ivoire, Monsieur le président Henri Konan Bédié,
 Excellence Mgr Paul Siméon Ahouanan, archevêque métropolitain de Bouaké,
 Mesdames et Messieurs les autorités en vos titres, qualités et grades,
 Veuve Maman Thérèse Houphouët-Boigny,
 Révérends Pères, Révérendes Sœurs,
Chers fidèles laïcs,


Aujourd’hui, l’Eglise universelle fait mémoire de Saint Ambroise, un homme au parcours exceptionnel. Romain d’origine, alors qu’il était préfet de police à Milan (Italie), il fut désigné, par l’enthousiasme populaire, évêque de la même ville. Ambroise n’avait pourtant pas encore reçu le baptême. Baptisé, ordonné prêtre et sacré évêque en 374, il défendit les droits de l’Eglise contre les ingérences du pouvoir impérial. Comme laïc, Ambroise a servi son pays avec dévouement et comme clerc, il a aimé et servi l’Eglise avec fidélité. Et dans sa double relation au monde et à l’Eglise, Ambroise apparaît comme un citoyen exemplaire et un chrétien modèle.
L’humanité, de tout temps, et tous pays, a besoin de guides éclairés. Saint Ambroise est, donc pour nous, une référence. Dans l’Evangile, Jésus-Christ, en voyant les foules, en  eut pitié, parce qu’elles étaient fatiguées et abattues comme des brebis sans berger. Par analogie, notre mère Afrique ne serait-elle pas comparable à ces foules désenchantées, harassées qui n’ont pas, de vrais guides, de bons bergers, pour conduire aux bons pâturages ? J’en veux pour preuves les situations de misère dont nombre de pays d’Afrique sont le théâtre et qui ont pour noms :

Souffrances provoquées et entretenues Guerres et rébellions planifiées, Instabilité politique chronique, Démocratie armée Famine et maladies chroniques ,Pillage systématique des ressources naturelles ,Mobilisation au profit des seuls pays nantis Corruption généralisée et injustices ,Fuite des cerveaux, Situation d’endettement chronique Violations massives des droits de l’homme.
Dans cette vallée de larmes, quelle est la situation de notre mère patrie, la Côte d’Ivoire ? Malheureusement, notre pays ne connaît pas un sort autre que celui des autres pays africains au moins depuis la disparition du Père-fondateur de notre Nation. Oui, depuis la mort du Président Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire a du mal à se retrouver. Nous sommes rassemblés pour commémorer le 20e anniversaire du décès du père- fondateur de la Côte d’Ivoire moderne. C’est le lieu pour moi et ce, au nom de l’Eglise famille de Dieu qui est à Yamoussoukro, d’exprimer ma proximité aux membres de la grande famille Boigny et d’une façon singulière à la veuve - Maman Thérèse Houphouët- Boigny. Merci pour cette messe que vous offrez au Seigneur afin qu’il repose en paix, nonobstant les problèmes que connaît le pays qu’il nous a laissé en héritage. Saint Ambroise que nous célébrons aujourd’hui a aimé son pays et servi l’Eglise ; Feu le Président Houphouët a, lui aussi, aimé son pays et servi l’Eglise. Il a cultivé la paix, l’entente et l’amour ; il a bâti plusieurs édifices religieux à la gloire de Dieu. Le sacrifice de la messe, pour nous chrétiens, remplace tous les autres sacrifices de la RTA. Alors, en ce jour où nous rappelons la mémoire de feu le président Houphouët-Boigny, permettez qu’à partir d’une médiation inculturée, je m’adresse à lui au nom des sans-voix. Car en Afrique, les morts ne sont pas morts. En outre, les familles de la terre communiquent avec celles de l’au-delà, d’où la vénération des ancêtres. Et cette foi des Africains ne contredit pas la foi chrétienne qui intègre la communion des saints, la résurrection de la chair et la vie éternelle. Oui, depuis quelques années, ils sont nombreux ceux et celles qui regrettent Houphouët. Oui, Nanan, tu nous l’avais dit et je cite : « Le vrai bonheur, on ne l’apprécie que lorsqu’on l’a perdu ». Oui, depuis le 7 décembre 1993, jour où tu nous as quittés, ton peuple a perdu le vrai bonheur. Et depuis lors, la Côte d’Ivoire, notre mère patrie, s’est asservie aux mensonges, à la violence et aux crimes. La belle Côte d’Ivoire, jadis enviée parce que prospère, est aujourd’hui défigurée et meurtrie par de multiples crises militaro-politiques dont les raisons profondes restent encore à élucider. La dernière en date a fait officiellement, semble-t-il, 3000 morts. La rébellion de 2002 a fait une foule innombrable de victimes. Curieusement, Nanan, ceux qui mentent et tuent croient servir ainsi la Côte d’Ivoire. Les innocents dont les droits sont bafoués sont déclarés coupables – d’où le nouveau concept de la culpabilité collective doublé de la culture de l’impunité où les médiocres sont célébrés, certains de nos jeunes revendiquent fièrement le statut d’ex-combattants afin d’être récompensés. Et dans cette situation trouble, les ressources de notre pays sont livrées en pâture aux prédateurs. Notre mère patrie, humiliée et meurtrie, est traitée comme une fille de joie - Oui, la Côte d’Ivoire est traitée, contre sa volonté, comme une péripatéticienne. Le temps, pour ainsi dire, vient de te donner raison : « La paix, ce n’est pas un vain mot, mais un comportement ». Malheureusement bon nombre de tes enfants qui prennent ton nom mais n’ont pas ton esprit - préfèrent la guerre à la paix, la mort à la vie, le mensonge à la vérité, l’aumône au travail, etc. Nanan, aujourd’hui, jouissant de ta double nationalité de citoyen du monde d’ici-bas et de l’au- delà, aide-nous à renouer avec la paix. De là où tu es, prie pour nous. Quant à vous, chers frères et sœurs, hommes et femmes de bonne volonté, demandons au Seigneur Jésus, le roi des rois, d’accorder à notre pays la grâce de la paix par la réconciliation vraie ; qu’il touche le cœur des bourreaux et prenne en pitié les victimes de ces multiples crises. Les Ivoiriens parlent de paix et de réconciliation. Mais combien sont-ils qui désirent vraiment la paix ? Jésus dit : « Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). Pour que la Côte d’Ivoire renoue avec la paix, je verrais humblement, pour ma part, les présidents Ouattara et Gbagbo faire la paix au sommet ; et une fois réconciliés qu’ils demandent pardon à leurs militants et aux Ivoiriens qui, à leur tour, feront la paix. En Dieu, cela est encore possible pour le bonheur de tous. Puisse Jésus, le Prince-de-la- paix, par l’intercession de Notre Dame de la paix, les aider et nous aider à faire la paix maintenant et pour toujours. Amen !


Mgr Marcellin Kouadio Evêque de Yamoussoukro




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