Marcel Amondji, Historien et écrivain ivoirien: "Notre patrie n’est jamais sortie de son statut de colonie depuis que son territoire fut conquis par la France."

Jeudi 18 Septembre 2014 - 06:34



Il y a des coïncidences bien étranges… Au moment où me parvenait le message où un jeune ami encore (presque) inconnu me demandait une préface pour son livre que voici, j’étais justement en pleine réflexion sur ce qui en constitue le thème principal, à savoir la méconnaissance, réelle ou feinte, par les « élites » de nos pays, des causes réelles, ainsi que des vrais enjeux de nos tragédies politiques.
Méconnaissance ou, plutôt, refus de reconnaître ? Et s’agirait-il d’un refus de bonne foi, ou bien d’un déni volontaire dicté par la lâcheté, ou bien de tout cela à la fois ? Mais qu’importe ? Qu’il y ait intention délibérée, ou non, le résultat est le même : comprendre ce qui est arrivé à notre pays, comment cela est arrivé, qui en est coupable, comment s’y prendre pour se donner les meilleures chances d’en sortir à peu près avec bonheur, est proprement impossible. Mais comment aurait-il pu en être autrement quand chacun a sa propre définition de chaque mot, sa propre interprétation de chaque événement, sa propre compréhension de l’Histoire et, par voie de conséquence, face à l’avenir, aucun dessein propre, aucune vision originale, mais seulement une sorte de disponibilité bestiale de chacun à ployer le cou sous le premier joug qu’on lui impose ?
La meilleure illustration de cet état de choses, c’est le nom que nous avons pris l’habitude de donner au drame que nous vivons en Côte d’Ivoire depuis 1999. Nous l’appelons « crise ivoirienne » alors qu’il serait certainement plus conforme à la vérité de l’appeler « crise des relations franco-ivoiriennes ». Car, en vérité, notre patrie n’est jamais sortie de son statut de colonie depuis que son territoire fut conquis par la France. C’est le paradoxe ivoirien : le pays, qui a produit le mouvement anticolonialiste le plus puissant et le plus authentiquement populaire de toute l’Afrique intertropicale, est aussi celui où le colonialisme n’a jamais été réellement aboli ! Mais, au moins, jusqu’au 11 avril 2011, la mémoire de la puissance de ce mouvement et la crainte que son réveil ne fût pas impossible imposaient aux dominateurs un certain respect vis-à-vis des dominés, même si ce n’était que de façade… Depuis le 11 avril, ce rempart moral est tombé et nous voici revenus aux temps où des Kouassi Ngo, des Bani Bro et autres « naçarafôtigui » aidaient les Angoulvant à nous imposer le joug…
Avant de prétendre s’attaquer à la solution d’un problème, encore faut-il bien en connaître toutes les données. Il faut enfin oser appeler un chat un chat, et la politique actuelle de la France vis-à-vis de notre pays, une entreprise de recolonisation larvée ! C’est ce que fait Jean-Claude Djéréké tout au long de son essai. Et il le fait en homme qui sait qu’il n’est point d’action efficace qui ne suppose une réelle connaissance des hommes et des choses et que, par conséquent, tout appel à l’action doit aussi être un enseignement. Enseigner, c’est aider les autres à s’ouvrir aux choses et aux êtres tels qu’ils sont. Dans ces textes, vous ne trouverez pas d’injonctions, seulement des mises en garde. C’est le regard d’un veilleur qui scrute l’horizon et qui signale les passes dangereuses, les écueils, les impasses…
Il y a déjà beaucoup de livres consacrés à cette crise. Les uns signés de soi-disant journalistes d’investigation ne font cependant qu’ajouter à la confusion régnante, et il n’est pas toujours évident que ce n’est pas là, justement, le vrai dessein de leurs auteurs. D’autres, qui procèdent d’intentions plus saines, ne sont à l’arrivée que des auto-contemplations de leurs propres auteurs. L’essai de J.-C. Djéréké est, à ce jour, le seul dans lequel l’auteur démontre un réel souci d’éclairer le lecteur sur la vraie nature de cette crise, sur ses vraies causes et sur ses véritables enjeux. Il a choisi de le faire sous cette forme – une compilation de textes préexistants – plutôt que sous la forme d’une dissertation d’un seul bloc de 156 pages. Peut-être ce choix est-il réellement, ainsi qu’il le dit, le mieux adapté au sujet, à l’époque et au public visé. Car c’est un genre aujourd’hui fort prisé en Côte d’Ivoire, probablement parce que le lecteur ne s’y sent pas sans cesse sous la férule de l’auteur, et qu’il peut s’y promener à son rythme et à sa guise, comme les abeilles qui vont de fleur en fleur puiser de quoi faire leur miel.
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« Abattre la Françafrique ou périr ! » Oui, c’est bien là le dilemme devant lequel nous nous trouvons, nous et notre peuple. Mais, qu’on ne se méprenne pas sur le sens de cette dichotomie : « nous et notre peuple. » Ce « nous » ne renvoie pas à l’idée d’une élite ou d’une aristocratie ; ce sont tout simplement ceux qui, par les choses qu’ils savent, non pas de science infuse, mais pour les avoir apprises, et apprises très précisément dans l’intention d’en faire profiter ceux des nôtres qui sans cela, sans cette pédagogie, ne les sauraient jamais, notamment parce que d’autres s’évertuent, eux,  à les leur cacher.
« Abattre la Françafrique ou périr » ! De mon temps, on ne l’aurait sans doute pas dit de façon aussi abrupte. Mais c’était une autre époque. En ce temps-là, les choses nous paraissaient si faciles ! Nous croyions que la libération de notre pays était inéluctable, quelque ardue et quelque coûteuse même qu’elle promît d’être ; nous croyions qu’elle serait totale car nous ne soupçonnions point les « ruses du colonialisme français » ; nous croyions qu’elle serait nécessairement un formidable tremplin pour un développement national tous azimuts, et dont nous-mêmes serions les artisans et les tout premiers bénéficiaires. Telle était l’indépendance dont nous rêvions entre 20 et 30 ans, avant que Jacques Foccart et Félix Houphouët ne nous imposent leurs « indépendances Potemkine  ». C’est ce qui opposait la majorité de la jeunesse ivoirienne à celui qui n’était alors qu’un simple député et un ministre de pacotille à Paris, mais déjà indécrottablement inféodé au colonialisme français. Lui-même, nous n’imaginions pas qu’il durerait tant, ni surtout qu’il pousserait la trahison jusqu’à livrer si complètement notre commune patrie à ses pires ennemis.
Cher Jean-Claude, en vous lisant, j’ai l’impression de me trouver en présence d’un de mes bons camarades de ces temps-là ! Or c’était juste le moment où vous, vous alliez naître au monde ! 1962 ! Parbleu ! C’est autour de cette année-là, entre 1958 et 1963, que nous naquîmes nous aussi, une deuxième fois, en sortant enfin de la gangue de nos illusions sous les coups redoublés de la dure réalité. Ainsi, d’une certaine manière, vous et moi, nous sommes des contemporains. Voilà donc le pourquoi de tant de convergences ! Mais nous ne sommes pas contemporains seulement de cette manière allégorique ; nous le sommes encore à travers l’ami commun qu’ici je me contente de nommer Auguste D… afin de ne pas risquer de blesser sa modestie.
Le plus ancien souvenir personnel que je garde d’Auguste remonte à l’année 1948, alors que nous étions en France depuis deux ans. Pour le centenaire de l’« abolition de l’esclavage » de 1848, les autorités du lycée avaient organisé un vin d’honneur, et nous devions en être les invités très spéciaux. Notre ami refusa tout net d’y figurer, disant haut et fort qu’il n’y avait aucun rapport entre lui et cet événement. Ce n’était pas le simple coup de sang d’un adolescent en crise, mais un authentique acte citoyen. Refuser de participer à ce vin d’honneur, c’était dénoncer la manie que les Français avaient déjà de rejeter sur nous toute la culpabilité de nos misères alors qu’eux seuls en sont la cause. Vous savez bien quel homme il est aujourd’hui, plus de soixante ans après. Cet homme-là était déjà en lui… Pour ma part, je crois que ce fut à cette occasion, et grâce à Auguste, que je commençai à regarder notre histoire avec des yeux différents.
Dix ans plus tard, c’est à Auguste encore que je dus mon tout premier et véritable engagement politique. C’était le 31 juillet 1959. Ce jour-là, dans une maison d’Anoumabo, un groupe d’étudiants se jurèrent de travailler ensemble à la création d’une organisation politique clandestine ayant pour objectif l’indépendance de la Côte d’Ivoire. L’événement avait été suggéré par lui et je me souviens encore de la grande fierté que j’éprouvai d’y être associé.
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Le poète espagnol Antonio Machado doublement mort en exil, de sa patrie trahie et de sa République assassinée, avertissait : Il n’existe pas de chemin tout tracé d’avance ; le chemin, c’est celui que fait notre passage ; mais nul autre – pas même nous – n’y cheminera une deuxième fois. Je n’ai pas rappelé ces souvenirs par nostalgie. Il s’agit seulement d’affirmer ceci : qu’importe si nous autres avons marché toutes ces années sans atteindre, ni même approcher, notre objectif, et sans avoir laissé beaucoup de traces ? L’essentiel, c’est d’avoir quand même marché ; c’est d’avoir entretenu en nous cette petite flamme secrète, jusqu’à ce moment où, à la veille de disparaître, nous avons le bonheur de la reconnaître chez quelqu’un de nos cadets, et qui brûle tellement de la transmettre à son tour.
En parcourant ce livre, j’ai ressenti la même fierté qu’il y a 55 ans, dans cette maison d’Anoumabo dont j’ai parlé. Fierté que J.-C. Djéréké ait voulu m’associer comme préfacier à son inlassable travail d’élucidation des enjeux d’une tragédie dont notre génération n’a pas su préserver la Patrie, faute d’avoir eu le courage ou l’intelligence – en politique ce sont des synonymes – d’affronter une certaine réalité.
“Abattre la Françafrique ou périr ” ?  Oui… Mais, aujourd’hui, c’est aussi en nous-mêmes que cela est nécessaire.

Marcel Amondji

Préface de "Abattre la Françafrique ou périr. Le dilemme de l'Afrique francophone",  de J.-C. Djéréké (L'Harmattan, Paris)





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