Mamadou Koulibaly : «Le cœur de la réconciliation pour les populations, c’est le foncier rural.»

Franc-parler et grandes propositions ! Dans cette interview qu’il a accordée à Le Nouveau Réveil, le président de Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), le Pr Mamadou Koulibaly, jette un regard sans concession sur les grands débats actuels : la fermeture de la frontière avec le Ghana, la polémique sur les Frci, la gouvernance du président Ouattara, les gouvernements de large ouverture, l’inefficacité institutionnelle de la Cdvr, l’université rénovée, la loi sur le foncier, les retraites. Et par-dessus tout, la réconciliation.

Vendredi 5 Octobre 2012 - 05:38


Mamadou Koulibaly : «Le cœur de la réconciliation pour les populations, c’est le foncier rural.»
Professeur, on vous a vu très remonté après la fermeture de la frontière ivoirienne avec le Ghana. Cette décision vous parait-elle inappropriée ?

Mamadou Koulibaly : Oui, elle est à mon avis inappropriée. La Côte d’Ivoire est cernée par des pays qui sont déjà en relations difficiles avec nous. A l’ouest, la frontière avec le Libéria est l’une des frontières les plus insécurisées de notre pays. La Guinée, avec N’zérékoré, ne connait pas encore de sécurité complète. Le Mali est très perturbé avec la crise malienne et l’occupation d’une partie du pays par les Touaregs. Le Burkina a la réputation d’avoir été le pays sanctuaire de l’ancienne rébellion aujourd’hui Frci. Il ne restait que le Ghana qui pouvait donner l’impression d’avoir un voisinage avec lequel on n’avait pas de problèmes. Même si de nombreux Ivoiriens s’y sont réfugiés après la crise postélectorale, cela n’est pas propre au Ghana. Ils sont aussi refugiés dans tous les pays, au Libéria, au Mali, en Guinée, et même plus loin, au Sénégal, en France. Deuxièmement, notre président est quand même le président en exercice de la Cedeao. Il a été installé en grande pompe. Cela donne des responsabilités de bon voisinage, de meilleur encadrement et de meilleures relations avec les pays de la Cedeao. Troisièmement, les sources d’insécurité chez nous ne sont pas propres à la frontière ghanéenne. On a, dans le mont Péko, là-bas dans le Far West du pays, des gens qui, avec la complicité plus ou moins avouable du gouvernement, occupent des forêts entières, propriété de l’Etat et des individus qui molestent des populations, sans que les frontières n’aient été fermées pour cela. J’ai trouvé brutale la fermeture des frontières ghanéennes ; frontière aérienne, frontière maritime et lagunaire, frontière terrestre. En matière diplomatique je pense que notre Etat est allé trop vite et trop loin.

Qu’aurait-il fallu faire ?

Lorsqu’il y a des crises de ce genre-là, on commence par s’inquiéter du fait que les assaillants soient repartis de ce côté de la frontière, on contacte les ambassadeurs pour leur demander ce qui se passe. On appelle l’ambassadeur du Ghana et on demande à notre ambassadeur là-bas de voir avec les ministères de l’intérieur et des affaires étrangères pour comprendre ce qui se passe. Puis, les deux chefs d’Etat se parlent, afin de trouver une voie qui rassure les deux Etats. La meilleure solution en la matière, c’est de mettre en place une équipe de soldats, de civils, de diplomates et de techniciens de la sécurité pour voir comment, ensemble, on peut sécuriser toute la frontière qui est longue de plus de mille kilomètres, s’il est établi entre temps que les assaillants sont passés effectivement par là. Tel que le gouvernement a procédé, si la tension remonte encore, il n’y aura rien d’autre à faire que de rappeler les ambassadeurs. On est allé trop loin et nous sommes maintenant proches de la rupture des relations diplomatiques. Et s’il y a encore tension même après la rupture des relations diplomatiques, alors ils n’auront d’autre choix que de déclarer la guerre au Ghana. Alors, pourquoi, être allés si vite et si loin alors que notre pays préside la Cedeao, que notre président a tout le mal du monde à résoudre le conflit malien et qu’en interne, nos équilibres socio-politiques sont très fragiles ?

Professeur, le fait est connu que plusieurs centaines d’ex-dirigeants de l’ancien régime sont exilés au Ghana. Le ministre de la défense Paul Koffi a eu à constater que les assaillants seraient venus du Ghana ou seraient retournés au Ghana. Ne pensez-vous pas que c’était là des faits suffisants, d’autant plus qu’on a l’impression que le Ghana n’est pas suffisamment coopératif ?

Tous les Ivoiriens exilés au Ghana ne sont pas des assaillants. Moi, ma famille y vit depuis 2005, mais on ne peut pas la qualifier de famille d’assaillants. Il y a bien d’autres Ivoiriens qui sont dans les affaires, dans les entreprises. Avec l’exploitation du pétrole ghanéen, combien de techniciens et experts ivoiriens ne sont pas à Takoradi, passant la semaine là-bas et le weekend end en famille ici ? Chaque semaine, ils font des allers-retours. Mais ils ne sont pas des assaillants. Ils ne sont pas des exilés. En allant brutalement comme cela fermer les frontières, on gène ces personnes là. En outre, même s’il était établi que les assaillants sont venus du Ghana, qu’ils ont attaqué et qu’ils y sont repartis, il n’est pas établi que ces assaillants ont fait aux postes de frontière, les formalités du côté ghanéen avec leurs fusils et autres armes, proclamant : «Nous, on s’en va de l’autre côté, on fait une attaque, on va tuer quelques Frci et on revient dans deux heures remplir les fiches de débarquement pour sortir de Côte d’Ivoire et rentrer au Ghana». Notez bien qu’à la frontière terrestre, les formalités se passent exactement comme à l’aéroport. Les assaillants n’ont pas fait ça ! Ils ont attaqué par surprise, ils ont disparu. Cet acte est condamnable et nous le condamnons. J’ai toujours été contre toute sorte de rébellion, celle d’hier comme celle de maintenant. Mais de là à dire, tout de go, que la frontière est fermée, comme si ceux qui ont attaqué ont rempli les formalités de police et de douane, sont allés attaquer et sont revenus faire les formalités pour sortir et on ferme la frontière pour pouvoir les attraper ! Je trouve que nos gouvernants avaient d’autres leviers plus subtils et plus efficaces qu’ils ont perdu de vue. D’ailleurs, nos frontières sont poreuses. A Bouna, Agnibilékro, Niablé et Noé, les gens vont au champ de l’autre côté du fleuve et reviennent. Il y a certaines plantations de cacao en Côte d’Ivoire qui se prolongent au Ghana. Le matin, le type commence à travailler côté Côte d’Ivoire et le soir, il termine du côté du Ghana. Fermer brutalement la frontière, c’est mettre tous ces gens-là dans une illégalité que nous ne pouvons contrôler. La mesure est gênante et inefficace pour des innocentes personnes. Je ne juge pas du fait que ce soit vrai ou pas qu’il y ait eu des assaillants venus du Ghana. Mon problème c’est la question de l’efficacité, celle du bon voisinage avec le Ghana, d’entretien des relations de courtoisie et de respect. En plus, nous avons la présidence de la Cedeao. Ce n’est pas à nous de rentrer dans une ambiance belliqueuse.

Vous parlez d’une frange des Ivoiriens. Mais il y a une autre catégorie d’exilés au Ghana qui se livre souvent à des déclarations virulentes contre le gouvernement ivoirien. Qu’est-ce que la Côte d’Ivoire doit faire par rapport à cette catégorie ?

Il faut créer une commission paritaire avec le Ghana, qui va siéger, réfléchir et discuter, conformément aux textes de la Cedeao, de l’Union africaine et des Nations Unies, pour savoir ce que l’on fait des résidents de part et d’autre de la frontière, surtout contre ceux qui peuvent être tentés de s’adonner à ce type de besogne. Mais il ne faut pas punir toutes les femmes qui, chaque jour, vont d’Aboisso ou de Port-Bouët à Elubo, la ville frontalière en face de Noé, ou à Takoradi, acheter des marchandises qu’elles viennent revendre ici pour gagner leur pain quotidien, toutes celles qui font le commerce du pain sucré et de diverses marchandises de part et d’autre de la frontière, tous les commerçants de cola d’Anyama. Aujourd’hui, ce sont des dizaines camions entiers chargés de cola qui sont bloqués à Anyama et sur la route de Noé. Ces chargements de cola vont au Nigéria en passant par le Ghana, le Togo et le Benin. Il ne faut pas sanctionner tous ces camions-citernes de pétrole et de carburant, ni tous ces automobilistes qui transportent chaque jour des hommes et des femmes au-delà de la frontière et qui ne vivent que de ces activités. Ces gens-là ne sont pas des assaillants, ce sont des opérateurs économiques. Si l’Etat de Côte d’Ivoire n’est pas capable de sécuriser ses frontières, que des bandes armées passent ces frontières pour attaquer les soldats ivoiriens, pourquoi faire payer cela aux populations civiles ivoiriennes, là où l’Etat lui-même a été défaillant ? C’est à l’Etat lui-même d’apporter la sécurité aux populations civiles et non de les punir pour des fautes qu’elles n’ont pas commises.
Est-ce que l’Etat ne sanctionne pas un manque de coopération du Ghana, puisque quand ça se passe au Libéria, il y a une réaction automatique des autorités libériennes qui procèdent à des arrestations d’assaillants et les livrent à la justice ivoirienne. Le Ghana, lui, n’a jamais fait pareil.
Vous avez très probablement raison. Je ne juge pas de l’action du gouvernement du Ghana. Je dis que c’est à l’Etat de Côte d’Ivoire, mon pays, au président en exercice de la Cedeao, mon président, de prendre des initiatives dans le sens de poser des actes de bon voisinage aves ces autres voisins. Si on ne le fait pas, alors que c’est nous qui avons le plus à gagner de ce bon voisinage, on ne peut pas faire payer aux populations civiles là où l’Etat n’a pas fait son travail ! Qu’il y ait de bonnes relations entre les gouvernements ivoirien et ghanéen, cela dépend des gouvernants, pas des commerçants, des étudiants, des civils. Eux, ils n’ont rien fait du tout. Mon problème, ce n’est pas de savoir si le Ghana est coupable de quelque chose ou pas, je dis que dans le cas d’espèce, c’est l’Etat qui n’a pas fait son travail et la sanction doit être contre l’Etat et non contre les citoyens. C’est d’ailleurs très souvent la société civile qu’on tue. Pour une fois qu’elle n’est pas tuée, on peut regretter les personnes tuées par toute cette violence qui depuis de longues années ambiance notre quotidien ; on doit condamner l’assassinat des Frci. Mais on ne doit pas sanctionner les populations civiles. Fermer les frontières, ce n’est pas bien socialement et diplomatiquement et même, pourquoi pas, économiquement.

En parlant des Frci, certains estiment qu’il y a un manque de coordination, un déficit du renseignement militaire, voire de professionnalisme au niveau de l’armée, ce qui expliquerait que ces attaques puissent survenir. Est-ce également votre avis ?

C’est possible étant donné l’évident malaise que nous percevons tous au sein des Frci. Les Frci sont une armée créée à la va-vite pour pousser l’accession du président Ouattara au pouvoir. C’est une armée très hétérogène au commencement. Au commencement, c’était le Mpci plus le Mpigo plus le Mjp. Puis ce groupe s’est appelé Fafn pour finir, grâce à une ordonnance, par se donner un statut officiel et se désigner Frci. Mais une fois qu’il est arrivé au pouvoir, le président doit reconstituer une armée nationale, républicaine et non partisane, une gendarmerie nationale, une police nationale. Et cela n’a pas encore été fait. Les Frci, pour beaucoup, sont des guerriers et non des soldats. Un militaire, ça va à l’école, ça apprend le métier. Mais tous ceux qui portent des fusils et qui sont capables de tirer pour tuer ne sont pas forcement des militaires, des gendarmes ou des policiers ! Faire la guerre, ce n’est pas un métier. Mais être militaire, c’est un métier. Notre situation aujourd’hui, c’est de passer de la situation de guerriers que nous avons à une situation d’armée nationale qui respecte la république et la protège sans parti pris et à priori. C’était prévu dans les textes des différents accords, ça fait partie des engagements pris à Marcoussis, Pretoria et Ouagadougou, mais on n’a pas encore cette armée nationale, cette gendarmerie nationale et cette police nationale. La sécurité nationale ne peut donc pas être garantie, c’est difficile. Vous voyez le problème ?

Il y a quand même eu une restructuration, il y a eu des changements dans la chaine de commandement, tout cela pour vous n’est pas satisfaisant ?

Non, mais lors pas du tout ! On a cassé la logique du commandement. L’armée qui a gagné la guerre a imposé sa dénomination à toutes les autres forces vaincues. Nommer des hommes ne fait pas pour autant la force de l’institution, comme vous le constatez vous-même depuis Duekoué, Arrah, Azaguié, Sikenssi, Port-Bouët et partout ailleurs où l’on nous parle sans cesse d’éléments non contrôlés des Frci. Et je ne parle même pas des supplétifs Dozos et autres qui, chaque jour, occupent de plus en plus de terrain. C’est la mission que l’on assigne à l’institution, le cadre que l’on lui trace, les limites, les droits et les obligations que l’on lui fixe. Sinon, nommer les hommes, cela peut se faire. Pourquoi, avoir envoyé Philippe Mangou et Edouard Kassaraté en postes diplomatiques, alors que ces personnes-là représentent une partie de l’armée ivoirienne ? On les aurait laissés là, ils auraient coopéré avec les personnes nouvellement nommées, cela aurait rassuré les anciens et les nouveaux militaires et on aurait eu un état-major multicolore avec pour mission de construire un nouvelle armée. Et peut-être qu’on aurait de meilleures chances vers une réunification de l’armée. Mais on a expédié les chefs de cette armée dans des carrières diplomatiques, et puis les troupes sont là, les nouveaux arrivés n’ont aucune confiance aux anciens, les anciens ne font aucune confiance aux nouveaux, les uns sont hyper armés, les autres sont totalement désarmés, les nouveaux soupçonnent les anciens d’être dans des postures de vengeance, les anciens soupçonnent les nouveaux d’être dans des postures de revanche ; ce n’est pas avoir une armée ! C’est un assemblage de factions. L’armée, ce n’est pas seulement les troupes, les fusils, les bâtiments ! Il y a une intelligence militaire, stratégique, si on ne l’a pas, on ne peut pas être performants, on ne peut pas s’organiser convenablement. Et cette intelligence nécessite un ingrédient unique : la confiance. Or nos troupes vivent dans la méfiance. Regardez comment les chefs militaires se sécurisent eux-mêmes et laissent les populations exposées à l’insécurité.

Ce sont seulement ces deux généraux Mangou et Kassaraté qui ont été nommés à des postes d’ambassadeurs. Beaucoup d’autres hauts cadres de l’armée sont en poste, au niveau du dg de la police, du chef d’état-major adjoint des Frci etc. Ils sont tous là. On ne peut pas dire qu’on a muté ailleurs les anciens dirigeants de l’ancienne armée.

Dans ce cas, pourquoi sont-ils aussi inefficaces ? J’ai pris ces exemples, pas pour plaider pour des postes ou des hommes, mais pour poser la question de la confiance sans laquelle les factions assemblées ne peuvent être une armée républicaine. Vous savez, un tas de briques, de fer à béton et de sable ne fait pas une maison.

N’est-ce pas par exemple, le problème de l’embargo ?

L’embargo sur les armes ? Mais moi, je vois plein de gens en ville avec des kalachnikovs. Je les vois en train d’arrêter les gbakas, les wôrô wôrô, les taxis, de contrôler les voitures, d’ouvrir les coffres, et de regarder là-dedans. Ces armes-là sont déjà là. Si on les utilisait pour la sécurité des gens, ça ne serait déjà pas mal. Il y a beaucoup trop d’armes en circulation dans notre pays. Et ce n’est pas maintenant que nous sommes mis sous embargo. Depuis novembre 2004, j’étais à Abuja à un sommet où j’étais allé représenter le président Laurent Gbagbo, c’est en ce moment qu’Obasanjo, Bongo, Compaoré ont décidé de l’embargo, alors que Albert Tévoédjré était le représentant du secrétaire générale des Nations Unies en Côte d’Ivoire. Et depuis, la violence qu’il y avait à cette date a beaucoup changé comparé à aujourd’hui. A l’époque, il y avait beaucoup plus de violence. Si on a passé les périodes les plus violentes avec cet embargo, pourquoi aujourd’hui, au moment où tout le monde dit que la guerre est finie et que la paix est revenue, faut-il qu’il y ait plus d’armes pour faire face à l’insécurité ? D’ailleurs, les responsables onusiens reconnaissent que pour la sécurité, l’Etat peut se procurer ce qu’il faut, à certaines conditions bien connues des autorités. Ou bien alors, on nous a menti quelque part, ou bien il y a quelque chose qui n’est pas totalement clair dans ce qu’on nous dit au sujet des idées selon lesquelles la guerre serait terminée, la paix retrouvée, la Côte d’Ivoire rassemblée, enfin toutes ces idées passe-partout qui souvent ne veulent rien dire.
Qu’est-ce qu’il faudrait faire?
Moi je pense qu’il faut réconcilier cette armée avec elle-même.

C’est-à-dire ?

Il faut prendre le taureau par les cornes. Il y a une armée avec différentes couleurs qui est un enchevêtrement de troupes, mais pas du tout intégrée. Toutes les Frci qui ont été recrutées au dernier moment pour faire la guerre d’Abidjan ne sont pas toutes entrainées pour être soldats. Elles sont là. Certaines ont été intégrées dans l’armée, d’autres ont été éjectées. Les Forces nouvelles de l’autrefois, qui étaient à Bouaké et qui sont venues, sont également là. Certaines ont eu des grades, d’autres pas du tout. Certaines ont abandonné leurs kalachs sous le lit et ont repris leurs commerces habituels. Il y a tous les miliciens de tous les bords, que ce soit ceux de l’ouest ou d’Abidjan, qui ont eu des armes, à qui ont a promis des jobs militaires, de police et de gendarmerie, tous ces groupes sont là. Il y a des pro-Gbagbo, il y a des pro-Ouattara. Le fait commun, c’est qu’ils ont tous été armés pour venir se battre. Aujourd’hui, il y a plus de cent mille de ces gens-là en circulation. Je ne compte pas ceux qui sont officiellement dans les missions de sécurité. Peut-être qu’il faut voir comment intégrer toutes ces personnes. Le président de la République a le gros avantage d’être en même temps le ministre de la défense, il a donc la puissance gouvernementale et la puissance militaire dans les mains, puisqu’il est aussi le chef suprême des armées. Qu’il fasse l’intégration de cette armée. C’est son travail en tant que chef suprême des armées. Nous, nous attendons qu’il nous offre une sécurité et une tranquillité universelle, pour tous. Pas seulement pour ceux qui ont les armes et leurs patrons. Sécurité pour tous.

Intégrer cent mille personnes ?

Si déjà les gendarmes, les militaires, les policiers en exercice sont intégrés, je pense que ce serait bien. Un milliaire, sa fonction ce n’est pas de faire la sécurité dans les rues de la ville. Ils sont là pour assurer la sécurité des frontières, pour assurer la défense du pays. Mais, nos militaires, on les retrouve, avec les kalachs, sur le boulevard Valéry Giscard d’Estaing, à Cocody, entre le carrefour de la Riviera II et Riviera III, à Yopougon en train de contrôler. Ce n’est pas la fonction de l’armée. Ça, ce sont des missions de police. Où se trouve notre police, si c’est l’armée qui fouille dans les coffres des voitures ? Est-ce que nous sommes en situation de d’état de guerre, d’état d’urgence ou d’état d’exception, ou sommes-nous dans un état normal ? Si on est dans un état normal, que les militaires et les soldats de l’armée regagnent leurs casernes, à Akouédo, Bouaké, Daloa. Que la gendarmerie fasse son travail de sécurité publique, que la police fasse son travail de sécurité publique. Mais si ce n’est pas le cas, l’embargo ne peut pas être un argument, parce que pendant que vous contrôlez les rues de Cocody, vous êtes attaqués à Port-Bouët. Pendant que vous contrôlez Port-Bouët, vous êtes attaqués à Noé. Vous êtes à Noé, vous êtes attaqués à Sikenssi. C’est quelque chose de bizarre ! Vous n’avez pas le temps de sécuriser les populations.

Vous ne pensez qu’il puisse s’agir d’un déficit d’effectif que des soldats viennent accomplir des tâches traditionnellement réservées à la police ?

Vous voulez dire que la police n’est pas suffisante ? La gendarmerie n’est pas suffisante ? Si on compte les troupes aujourd’hui, il y a beaucoup trop d’hommes, et dans la police, et dans la gendarmerie. Ce n’est pas un déficit d’effectifs. C’est un déficit d’organisation, un manque de confiance entre les anciens policiers et gendarmes et les nouveaux policiers et gendarmes. On considère que les anciens sont des pro-Gbagbo, donc on ne leur fait pas confiance, et que les nouveaux sont des pro-Ouattara, donc on leur fait confiance. Mais comme entre policiers et gendarmes, anciens et nouveaux, on ne se fait pas confiance, on ne se donne pas la main pour travailler. On a quand même vu des Frci tuer des commissaires de police. Trop de gendarmes et policiers sont payés à ne rien faire par manque de confiance et non par manque d’effectifs.

Vous étiez présent aux assises de Bassam sur le dialogue politique entre le gouvernement et les partis politiques. Depuis ces assises les 27 et 28 avril 2012, on a l’impression que le train est en panne sèche ou technique. Est-ce votre avis ?

Oui, c’est mon avis. Je pense qu’il y a une panne quelque part.

C’est dû à quoi ?

Je crois que le premier ministre qui avait initié cette rencontre pour que gouvernement et opposition se parlent, a dû trouver des chantiers plus urgents que la réconciliation ou le dialogue avec l’opposition. Ils ont arrêté, y compris le premier ministre qui s’était fortement engagé sur ce dossier. Si le conclave de Bassam avait donné naissance à un Cadre Permanent de Dialogue, nous aurions eu à discuter et des questions sécuritaires et judicaires, électorales et du statut de l’opposition. Aujourd’hui, la confiance serait revenue entre le gouvernement et son opposition, d’autant plus qu’elle est extraparlementaire, cette opposition. On se serait parlé, de sorte que beaucoup de malentendus se seraient évanouis. D’ailleurs, quand ce dialogue a commencé, il y a eu une sorte de détente. Le gouvernement nous nous avait même demandé à ce moment-là, de passer à la télévision pour rendre compte des discussions que nous avions eues. On ne passe à la télé ici que sur demande expresse du gouvernement. Et nous avons joué le jeu, parce que le gouvernement nous a expliqué à Bassam qu’il veut bien lever le pied, mais qu’en retour, les opposants aussi devaient lever le pied. Nous avons tous joué le jeu. Malheureusement, une fois que nous avons joué le jeu, le gouvernement s’est replié dans sa gestion quotidienne et a oublié ce chantier là. Le dialogue est bloqué jusqu’aujourd’hui par son désintérêt. Après, il est difficile de venir dire aux Ivoiriens que nous voulons la réconciliation, si nous ne sommes même pas capables de nous parler.

Il est difficile de dire que tout le monde parmi vous a joué le jeu. Le Fpi, par exemple, qui est une formation qui compte sur la scène de l’opposition, a participé en qualité de simple observateur. Ce qui voulait dire qu’il n’était pas partie prenante du conclave et jusqu’à ce jour, il maintient ses préalables.

Si vous raisonnez comme ça, pour dire qu’ils n’ont pas joué le jeu, je tiens à vous dire que la Cdvr (Commission dialogue, vérité et réconciliation) était aussi invitée à Bassam, mais elle n’est pas venue. Pensez-vous que cela voudrait peut-être dire que la Cdvr est contre la réconciliation ?

Que faire, dès lors, pour réconcilier le gouvernement et son opposition ?

Il faut reprendre tout de suite le chantier du conclave de Bassam. D’ailleurs, la dernière résolution 2062 du Conseil de sécurité est revenue là-dessus. Il faut reprendre la démarche qui a été initiée à Bassam. Elle avait trois grands thèmes qui sont au cœur de la situation nationale: les questions de sécurité et de justice. Qu’est-ce qui entraine les attaques par les Frci et contre les Frci ? Si on discute entre nous, si on voit ce qu’il y a à faire de façon collégiale et qu’on trouve des solutions, cela va peut-être atténuer les tensions qui sont d’abord, à mon avis, politiques avant d’être militaires. La résolution dit également qu’il faut reprendre immédiatement les débats autour des questions électorales. Ce sont des débats que le gouvernement et les opposants prennent au sérieux : la forme de la commission électorale et le contenu de la liste électorale, notamment. C’est important de sortir les militaires de la commission électorale et de n’y avoir que des civils. Pour le moment, il y a des Frci dans la commission électorale. Ça n’a pas de sens, d’autant que vous dites qu’ils ne sont pas nombreux pour assurer la sécurité du pays. Il faut aussi discuter du statut de l’opposition. C’est un point important. Le gouvernement soupçonne une partie de l’opposition de vouloir le déstabiliser et une partie de l’opposition soupçonne le gouvernement de vouloir la détruire. Il faut un texte clair qui dise quels sont les droits et les obligations des partis d’opposition, qui précise dans quelles limites on est opposants, assaillants, terroristes ou rebelles. Dès cet instant, on aura des lois qui vont peut-être cadrer tout cela et les discussions pourront avancer vers la réconciliation.

En tant qu’ancien président de l’Assemblée nationale, vous pensez que les lois actuelles ne garantissent pas totalement le statut des opposants en Côte d’Ivoire ?

Je ne me souviens pas qu’on ait un statut de l’opposition en Côte d’Ivoire. On a une loi sur les partis politiques, on a la constitution et le règlement de l’Assemblée nationale, mais une loi sur le statut de l’opposition, non. Ce statut est pourtant d’autant plus important qu’aujourd’hui, l’opposition est extraparlementaire. Certains sont allés aux élections, ils ont été battus. D’autres ont boycotté ces élections. Ce n’est pas pour autant qu’il faut faire comme s’ils étaient tous des va-t-en guerre, des gens qui ne cherchent qu’à tuer le président de la République ou à prendre le pouvoir par la force. Avec une loi sur le statut de l’opposition, les choses seront plus claires. Le weekend dernier, réunis à Bassam, les opposants ont paraphé un statut de l’opposition et un projet de loi sur le financement des partis politiques. Ils attendent maintenant d’être reçus par le premier ministre pour verser ces documents comme suite du dialogue enclenché à Bassam il y a cinq mois déjà. Tous y étaient et tous ont signé. Les choses sont en bonne voie
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Quand vous insistez sur le fait qu’on a une opposition extraparlementaire, est-ce que vous voulez dire que cela agrandit le risque de conflit entre le gouvernement et l’opposition ?
 
Non ! Je veux dire que dans une démocratie, il est nécessaire qu’il y ait une opposition. Si vous dites que vous êtes dans une démocratie, et qu’il n’y a pas de partis d’opposition, que tout le monde est dans la majorité présidentielle, vous êtes dans un parti unique et c’est une démocratie relativement amputée de son caractère de contrôle de l’action gouvernementale, d’équilibrage et de freinage des dérives du gouvernement. Si cette opposition est au parlement, le contrôle se fera au sein du parlement, mais cela n’empêche d’ailleurs pas que d’autres corps constitués de la Nation contrôlent l’action gouvernementale : la presse, la société civile, l’opinion publique. Quand ils sont en dehors de l’Assemblée, quelles que soient les raisons, il faut tracer un cadre pour pouvoir discuter avec eux. Ça ne veut pas dire qu’il va y avoir un parlement bis. Ça veut dire que le gouvernement a intérêt à créer un espace qui lui permet de prendre en permanence le pouls de ses opposants. Ça veut dire aussi que l’opposition a intérêt à avoir un cadre dans lequel elle peut comprendre les stratégies et les orientations de la politique gouvernementale, et ne pas se contenter de ce que la presse dit, ou des «il parait que». C’est une affaire de partage de l’information. A défaut de faire un gouvernement d’union nationale, si les informations sont partagées, c’est largement suffisant pour que les critiques soient républicaines, courtoises, franches, sans violence, sans dénigrements ni injures, même si elles restent fermes, sans concession et partisanes.

Au cœur de cette réconciliation, il y aussi la Cdvr. Certains disent que c’est une machine trop lourde, d’autres estiment que c’est peut-être le choix des hommes qui n’a pas été pertinent. Quel est votre avis ?

Je pense que c’est la forme institutionnelle qui n’est pas très efficace. Les hommes sont à mon avis de bonne foi et compétents, ce sont des gens sérieux et dignes de respect. Moi, je n’ai aucun doute là-dessus. Mais la forme institutionnelle qu’on a donnée à la Cdvr, à mon avis, la rend inefficace. C’est une ordonnance qui créé la Cdvr, l’artiche 1 de l’ordonnance dit qu’il est institué cette commission sous l’autorité du président de la République. Il n’y a plus d’indépendance ! Or, la Cdvr avait pour vocation d’être une commission indépendante. Par rapport à la crise qu’il y eu, où on s’est tous tapé les uns sur les autres, on crée une commission en dehors qui va regarder. A la Cdvr, je présume qu’ils sont des gens sérieux, même s’ils ont des accointances politiques, on présume qu’ils ont suffisamment d’indépendance, de hauteur et d’excellence pour pouvoir parler à tout le monde et dire la vérité à tout le monde. Si on les choisit, on ne les met plus sous la coupole du président de la République. On aurait dû dire dans cet article 1, «qu’il est institué en Côte d’Ivoire une commission dialogue, vérité et réconciliation» et c’est tout. Mais ne pas la placer sous l’autorité du président de la République. Deuxièmement, le président de la République aurait été quelqu’un d’autre, que l’argument que j’avance n’aurait pas été valable, mais le président de la République est monsieur Alassane Dramane Ouattara. Il est lui-même au cœur de la crise ivoirienne. Depuis la mort d’Houphouët, il a eu des problèmes avec Bédié au sujet de l’ivoirité, il a eu des problèmes avec Guéï, avec Gbagbo. Gbagbo a eu des problèmes avec Bédié avec Guéï. Bref, ils ont tous eu des problèmes les uns avec les autres. Ce sont les acteurs majeurs de la crise ivoirienne. Si vous mettez la tutelle de la réconciliation sous l’autorité d’une quelconque de ces personnes-là, vous l’affaiblissez automatiquement. Ouattara fait partie des victimes de cette crise. Pendant vingt ans, il s’est fait traiter de Burkinabè, d’étranger, de quelqu’un qui ne sera jamais président en Côte d’Ivoire. Et pendant vingt ans, lui aussi a réagi, en insultant, en disant : «je vais mélanger ce pays», «je vais frapper ce régime», etc. Dans tous les camps, il y a eu des discours assez durs, de haine et de violence. Au moment de la réconciliation, il a demandé pardon aux Ivoiriens, mais les Ivoiriens ont aussi à lui demander pardon. Ça ne peut pas se faire si lui, il a déjà l’autorité suprême de la réconciliation, parce que lui doit être l’un des animateurs et ceux qui sont dans la Cdvr ne doivent pas descendre dans l’arène. On considère que l’évêque Ahouana, le Cheick Bouakari Fofana, le roi des Nzima kôtôkô et ancien ambassadeur ont suffisamment de hauteur. Si toutes ces personnes doivent travailler sur l’autorité de Ouattara, alors que Ouattara croise le fer avec les gens en bas, il n’y a pas de logique.

Le président de la Cdvr, Charles Konan Banny lui-même, n’est pas étranger de cette génération que vous décrivez…

Justement, si vous continuez la logique, vous arrivez à çà, à savoir que Banny lui-même ayant été premier ministre à un moment donné, ayant piloté, pendant cette période, la dissolution de l’Assemblée nationale avec le Gti (groupe de Travail International mis en place par l’Onu en 2005), si vous considérez qu’il y a eu mort d’hommes devant l’Onuci (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire) pendant qu’il était premier ministre, il est en soi l’un des acteurs majeurs de la crise ivoirienne. Dans les réconciliations, il faut faire en sorte que ceux qui parlent puissent parler à tout le monde sans qu’on ne les soupçonne de jouer pour un camp. Or, si vous, vous vous mettez devant quelqu’un, que la personne vous regarde et qu’elle se souvient que c’est vous qui avez tué ou fait tuer l’un des siens, il y a quelque chose qui ne marchera pas. C’est pour cela que je dis que la forme institutionnelle ne convient pas.
Vous savez bien que la Côte d’Ivoire a connu un bouillonnement politique extraordinaire depuis le décès de Félix Houphouët-Boigny en 1993. Aujourd’hui, il est difficile de trouver un citoyen qui soit complètement neutre.
Alors dans ce cas, il ne faut pas qu’on dise que c’est une commission indépendante. Il faut dire que c’est une commission nationale de dialogue, de vérité et de réconciliation tout simplement. Oubliez l’indépendance et mettons-nous au travail. Pensez-vous que Desmond Tutu n’était pas sympathisant de l’Anc ? Il l’était. Mais cela ne l’a pas empêché de diriger la commission sud africaine, parce qu’il n’était pas celui qui avait dirigé l’Anc. Il était évêque anglican et, pendant toute la période, il disait la vérité aux uns et aux autres avec sa posture d’homme de Dieu. Si on ne peut pas trouver un seul juste pour sauver ce pays, comme dit la bible à propos de Sodome et Gomorrhe, ça veut dire qu’on est perdu. Est-ce cela que vous voulez dire ?

Vous remontiez tantôt, à la mort de Félix Houphouët-Boigny pour trouver les origines de la crise ivoirienne. Ça pose la question de savoir dans quelle période exacte faut-il inscrire l’action de la Cdvr ?
 
Je pense que c’est réglé à leur niveau. Ils disent, me semble-t-il, qu’ils remontent jusqu’en 2002. Ils peuvent aller plus loin, mais s’ils commençaient déjà par régler les questions les plus urgentes, celles du moment présent, ce serait déjà pas mal non ?

Lesquelles ?

Les questions les plus urgentes, c’est qu’on a un président de la République qui a peur de son opposition, une opposition qui a peur de son gouvernement, un gouvernement qui a peur de son peuple, un peuple qui est totalement désorienté. Il faut commencer par là. La Cdvr, après un an, en est encore à la phase de sensibilisation, à parler aux populations ivoiriennes pour les amener à la réconciliation. Notre sentiment profond est que ces populations ivoiriennes ne passent pas leur temps à s’entretuer dans les villes. Si vous allez à Lakota, vous ne trouvez pas les Baoulé, les Bété, les Dioula, les Dida, les Wê, les Dan, les Burkinabè, les Libériens, les Togolais, avec des machettes en position de bastions, en train de s’entretuer. Au contraire, au marché, vous trouvez des commerçantes et des opérateurs, bouillonnants d’activités pour gagner leur vie. Personne ne demande à l’autre de quelle race ou de quelle ethnie il est. Au niveau des populations civiles, on n’en est pas encore, à mon avis, à la guerre civile, tribale ou ethnique. Par contre, au niveau des partis politiques, on est à une phase où les gens ne se parlent pas. Le Rdr a peur du Fpi, le Fpi a peur du Pdci et du Rdr, les animateurs de ces principaux partis ne se parlent pas. Ils se tapent dessus en permanence, s’insultent chaque jour par journaux interposés. Et leurs supporters respectifs comptent les coups en attendant d’en donner eux-mêmes ou d’en recevoir. Si la Cdvr avait commencé par là, je pense qu’on aurait pris le bon bout pour aller à la réconciliation. Pendant un an, on aurait appelé tout le monde. On aurait mis dans une même salle, pour se parler, les patrons du Rdr, du Fpi, du Pdci et ceux de tous les autres partis politiques, pas seulement les principaux animateurs de la crise et de la haine ambiante.

A vous entendre, le cœur de la réconciliation, c’est d’amener l’opposition et le gouvernement à dialoguer.

Non, c’est d’amener les dirigeants des partis politiques à se parler. A Bassam, il y avait le gouvernement et l’opposition, mais au sein de la délégation du gouvernement, il y avait Mabri Toikeusse, ministre d’Etat issu de l’Udpci, Hamed Bakayoko, ministre d’Etat issu du Rdr, Kouadio-Ahoussou Jeannot, premier ministre, issu du Pdci et six autres membres du gouvernement. Mais ces personnes là n’étaient pas là-bas au titre de leurs partis politiques. Ce qui est souhaitable, maintenant, c’est que ce conclave s’ouvre à l’ensemble des partis politiques au gouvernement. Que les ministres ne viennent pas à ce conclave avec leurs casquettes de ministres, mais que ce soit Djédjé Mady, Amadou Soumahoro, Miaka Ouretto qui viennent là, en plus des partis politiques qui ne sont pas acteurs décisifs de la situation conflictuelle et haineuse que nous vivons. Le conclave de Bassam était une étape. Il faut passer maintenant à une étape supplémentaire. Si vous enfermez dans la même salle Miaka, assis entre Soumahoro et Djédjé Mady avec d’autres comme Koulibaly, Fologo assis à côté de je ne sais qui, qu'en face il y a Banny et son comité exécutif de la Cdvr, à raison des trois personnes par délégation par exemple, qu’on planche sur le désarroi dans lequel la classe politique a plongé le pays, et si les Ivoiriens voient leurs hommes politiques se parler ainsi, ils auront le sentiment que ces hommes et ces femmes qui ont brûlé le pays deviennent enfin responsables, qu’ils sont enfin prêts à éteindre le feu qu’ils ont allumé et attisé. Les populations vont focaliser leur attention sur cela. Si au bout de deux semaines, nous sortons de là sans être capables de trouver des solutions consensuelles, acceptables par tous, pour la Côte d’ Ivoire, c’est que cette classe politique est définitivement médiocre et les Ivoiriens ne devraient plus rien en attendre d’elle. Je ne nous souhaite pas ce triste sort.

Un gouvernement de large ouverture ne peut pas être une des hypothèses de solutions ?

Non. Un gouvernement de large ouverture serait la catastrophe. Gbagbo, élu en 2000, a fait un gouvernement d’ouverture dans lequel il y avait déjà Achi Patrick et bien d’autres non issus du FPI et même du RDR. Après Linas-Marcoussis, il est allé plus loin, en faisant un gouvernement de large ouverture avec tous les signataires de l’accord. Ça n’a rien donné, sinon la Rebfondation. Dix ans après, ça s’est terminé dans une crise électorale entre participants au même gouvernement, des bombardements et une guerre qui a fait plus de 3000 morts et dont les effets pervers continuent de nous harceler de toutes parts. Les hostilités n’ont pas cessé, elles continuent. Le gouvernement d’ouverture, c’est juste inviter les convives à la table du banquet. Les leaders politiques envoient des délégués pour être ministres et le couvert est servi : lait, sucre, beurre, jambon, soupe, vinaigre, dessert, etc. et on mange, on mange, on mange. Ils font ça pendant dix ans et ils ne s’occupent de rien. Pendant dix ans, ce gouvernement de large ouverture, comme vous dites, dont certains sont encore ministres aujourd’hui, n’a rien fait de notable sauf gérer la sortie de crise. Les élections ont eu lieu, mais des élections parmi les plus chères de l’histoire. Elles ont même été plus chères que les élections canadiennes, pour le résultat qu’on a là, sous nos yeux. Pendant ces dix ans, ce gouvernement n’a même pas été capable de ramasser les ordures dans les rues d’Abidjan. Pourtant, il y avait tous les partis dans le gouvernement. Pour expliquer pourquoi le gouvernement n’a rien fait, chaque camp aujourd’hui accuse l’autre. Ceux du Rhdp disent que ce sont les refondateurs qui n’ont rien fait. Or, dans la période, plusieurs de ceux qui sont ministres aujourd’hui encore étaient là-bas dans ce gouvernement. Ils géraient souvent les mêmes portefeuilles. Ils n’ont pas été capables de faire les routes, les ponts, les écoles, rien du tout. Les refondateurs accusent le Rhdp. Pourtant, ils étaient tous au gouvernement. Les présidents Bédié et Ouattara avaient des statuts de présidents d’Institution pendant toute cette période-là. Ils ont partagé le gâteau et le peuple de Côte d’Ivoire n’a rien eu là-dedans. La formule la meilleure au niveau de LIDER (Liberté et Démocratie pour la République, parti que le Pr. Koulibaly préside, ndlr), c’est que la Cdvr oublie son indépendance, mais qu’elle commence par discuter avec les partis politiques. Tout ce qu’elle doit faire, si les partis politiques sont d’accord sur des arrangements institutionnels, c’est de dire à Ouattara : «monsieur le président de la République, il faut adopter ces arrangements institutionnels si vous voulez vous réconcilier avec le peuple de Côte d'Ivoire». C’est tout ce que Banny devrait pouvoir obtenir de Ouattara. Les partis politiques se réunissent, ils tombent d’accord sur les questions sécuritaires, électorales, de justice et du statut de l’opposition et son financement. Une fois que c’est fait, le document est mis sous forme de lois et tout ce qu’on demandera à Ouattara, c’est d’entériner pour aller à la réconciliation. S’il ne veut pas le faire, peut-être que là, on saura qu’il ne veut pas de la réconciliation. Ce sera le test de vérité pour l’initiateur de la Cdvr.

Comment le professeur en économie a accueilli la réhabilitation des universités nationales ?

Très bien. Maintenant, quand on regarde l’université, on est content. C’est propre, il y a de la couleur, une grande clôture, de grands écrans sur lesquels défilent des images. Des lumières en permanence dans les salles de classe et les bureaux et des lampadaires allumés nuit et jour depuis la date de l’inauguration. C’est très bien. C’est aussi très cher. Mais une université ne s’arrête pas à cela. Une université, comme l’a dit sa présidente dans une interview récente, ce n’est pas que des bâtiments ! Il y a certes les bâtiments, mais ce n’est pas la condition essentielle. Aujourd’hui, on peut faire des universités virtuelles. Vous êtes à Abidjan, inscrit dans une université américaine, vous recevez des documents, vous avez des sites, vous cliquez, vous faites vos devoirs, vous corrigez, et vous obtenez vos diplômes. Les bâtiments, ce n’est donc pas ce qu’il y a de plus essentiel dans une université.

Qu’est-ce qui reste à faire ?

Ce qu’il reste à faire, c’est premièrement, de recruter des enseignants, des enseignants qualifiés, sérieux, qui peuvent se faire former et se mettre à jour en permanence. Deuxièmement, d’équiper les laboratoires de physique, de chimie, des arts et des lettres, de médecine, de pharmacie, d’économie, de droit, de pourvoir les bibliothèques d’équipements et d’ouvrages à jour, pour que les jeunes qui vont y s’inscrire puissent se former. Troisièmement, de remettre l’université dans le cadre des franchises universitaires normales, l’autorisant à choisir ses dirigeants, depuis les doyens de facultés jusqu’à la présidence de l’université. A ce moment-là, peut-être, on aura une université qui fera de la recherche et de la formation et l’on n’aura pas besoin d’y maintenir une police universitaire.

Vous pensez que 100.000 F, c’est le minimum à payer de nos jours pour une formation à l’université ?

Il y a, sur ce point, plusieurs choses à dire. La première, c’est que le candidat Alassane Dramane Ouattara a fait campagne en disant qu’il va offrir l’enseignement supérieur gratuitement…

Mais il n’y avait pas eu le bombardement des universités.

Il n’empêche. Il a fait campagne en disant qu’il va offrir l’éducation gratuite. Et puis il vient la facturer. C’est en contradiction avec sa propre proposition de campagne. Les avions présidentiels, le Gruman, par exemple, n’avaient pas été bombardés, soit dit en passant. Pourtant, il les a remplacés. Donc, le bombardement n’a rien à voir là-dedans. En outre, l’université, me semble-t-il, a plutôt été pillée que bombardée. Deuxième chose, s’agissant des coûts des travaux à l’université, on nous a dit au début que c’était une quarantaine de milliards ; ensuite, on est passé à 67 milliards. Ouattara lui-même dit après que les travaux lui semblaient avoir été surfacturés à une centaine de milliards, et un des responsables du chantier nous dit que c’est 110 milliards. Il n’y a eu aucun appel d’offre pour ce marché en violation du code national des marchés publics. Cela s’est passé dans l’opacité complète. Si le marché a été surfacturé, s’il n’y a pas eu de sanctions, si le candidat a promis la gratuité, que les travaux finis, il vient demander aux parents d’élèves de payer, il y a des raisons d’être choqués. Sinon, personne aujourd’hui dans le monde ne dira qu’il peut faire des études sans payer un sou. Et les parents ivoiriens ne sont pas contre le paiement des études, d’autant qu’il existe plusieurs universités et établissements privés en Côte d’Ivoire depuis toujours, des écoles confessionnelles jusqu’aux établissements privés. L’esprit d’une bonne partie des Ivoiriens est préparé à payer les études…

On est préparé à payer le privé, mais pas les universités publiques.

Ça veut au moins dire que payer l’école n’est pas banni dans notre esprit et dans nos pratiques. Mais, si on dit aux gens «Ne vous en faites, ce sera cadeau, gratuit», qu’on ferme pendant deux ans les établissements, en disant aux gens «On va quand même retaper un peu», pour mettre 110 milliards, sans appels d’offre, en passant les marchés de façon opaque et qu’on revient dire aux gens, «Maintenant, vous allez payer pour rentrer», c’est normal que les gens soient choqués. Moi j’en suis scandalisé.

5800 étudiants, sinon plus, ont été exclus de l’université ? Pensez-vous que c’est une mesure qui s’imposait ?

Normalement, quand on rentre à l’université, c’est pour faire des études, ce n’est pas un métier que d’être étudiant. On y entre à 18 ans ou à 20 ans et on en sort avec un diplôme, quatre ans ou sept ans après. Le système devrait prévoir des passerelles pour permettre à ceux qui n’ont pas pu obtenir de diplômes de continuer leur formation ailleurs. L’avantage de l’université, c’est justement cela : vous pouvez aller travailler et revenir continuer votre formation. Vous n’êtes pas là tout le temps. Ce n’est donc pas vraiment le problème. Le problème, c’est que nous, nous avons adopté un système qui a fait croire que les étudiants méritent de rester à l’université à vie. On a modifié l’université, son esprit, ses pratiques. Par exemple, il y a un corps d’assistants à l’université. Ce qui n’est pas normal. La fonction d’assistant, à l’université, est passagère. Un jeune chercheur qui arrive avec un doctorat, il est assistant pendant deux, trois ans et doit s’arranger pendant ces deux ou trois ans pour passer maître-assistant, maître de conférences ou professeur. Il doit travailler, cravacher et produire des articles et des livres sous l’évaluation de ses pairs universitaires. Mais, si on a offert à un poste transitoire un statut définitif, les étudiants aussi ont fait comme leurs enseignants. La facilité, avec ce qu’ils ont appelé un parapluie : on est étudiant pendant de longues années et on ne bouge pas. D’autre part, beaucoup de gens disent qu’il ne faut plus de politique à l’université. S’il n’y a plus de politique à l’université, où est-ce que les Ivoiriens iraient étudier la science politique, la sociologie politique, la philosophie politique? L’université, c’est le centre par excellence où on apprend la politique, sa théorie, ses grandes méthodes. Si on l’avait fait depuis longtemps – enseigner la politique, former les gens politiquement – on n’aurait pas la situation que nous avons. Ce qu’il faut bannir à l’université, ce n’est pas la politique, c’est la violence. La violence n’est en aucun cas une discipline universitaire, la politique si.

Comment on bannit la violence ? Faudra-t-il, précisément, autoriser les activités de syndicats estudiantins comme la Fesci ?

Pour nous, il ne faut pas, dans une université, brimer les libertés publiques ou individuelles. L’université, c’est le lieu par définition des franchises universitaires, de la liberté de penser et d’expression, le temple du débat public qui fait jaillir la vérité scientifique. Ça veut dire que les associations s’organisent. C’est l’apprentissage de la vie de la société civile que les jeunes font déjà à l’université. Seulement, il ne faut en donner le monopole à personne. Si vous avez plusieurs syndicats qui veulent se créer, il faut les laisser se créer. Il faut simplement prendre soin qu’aucun des syndicats ne s’impose à des étudiants sous la protection des autorités universitaires, que les étudiants soient libres d’adhérer au syndicat de leur choix, de payer des cotisations au syndicat de leur choix et que la machine de l’université ne soit pas utilisée au service d’un syndicat contre autre. Et puis, les étudiants verront par eux mêmes ceux qui ne seront pas capables de fournir des services d’assistance, d’encadrement académique et de se mobiliser pour leur apporter des appuis, en termes de cours, de renforcement spécifique de leurs capacités, par exemple. Si l’un des ces syndicats est capable de fournir tout cela, il verra que ses adhérents vont augmenter. Mais si c’est juste pour prendre un sifflet, aller arracher des bourses aux étudiants, leur imposer des tarifs de chambres, organiser une mafia dans l’école, ce n’est pas du syndicalisme, c’est de la violence. Cette violence que tous les animateurs de la classe politique ont exploité à un moment ou à un autre est à bannir de l’école.

En deux mots, quels conseils donneriez-vous au président de la République pour arriver à réconcilier les Ivoiriens sur tous ces chantiers ?

Si le président de la République veut rassurer les Ivoiriens qu’il est là pour le bien de tout le monde, le bien public, il y a certaines pratiques que l’on voit qui devraient cesser.

Lesquelles ?

Les marchés publics passés sans appels d’offre, ce n’est pas du tout acceptable et favorable au bien public. Le dernier en date, ce sont les ampoules de basse consommation qui ont occasionné un marché de 11 milliards de francs cfa, sans appels d’offre. Avant cela, il y a eu la réhabilitation des universités pour plus de 110 milliards, sans appels d’offre. Quand je pense que pour 18 milliards on a hué à l’époque Mr Guikahué !

Donc, c’est par la bonne gouvernance que le président ivoirien va réconcilier la Côte d’Ivoire ?

S’il change la gouvernance, les gens lui feront un peu plus confiance, parce qu’on a l’impression qu’il a attaqué ses adversaires sur le terrain de la gouvernance pour ensuite refaire pareil, sinon pire même. A l’époque, quant il venu comme premier ministre du président Houphouët, il a qualifié tous ceux qui étaient là, en place, d’incompétents. Il a fait croire que lui avait la solution. Ça s’est mal terminé. Cette fois, il est revenu comme président de la République, mais ce qu’on voit faire, n’est pas rassurant du tout. Etes-vous capable de dire aux Ivoiriens quel est le coût exact du troisième pont ? Qui le finance ? Quel est le montage qui a été fait autour ? Pour combien d’années notre pays a t-il été endetté ? Le gouvernement a signé, en conseil des ministres, 35 avenants pour compléter le contrat du pont, mais personne ne nous a donné le coût exact de ce pont. Blackout complet. Le traitement des ordures ménagères, l’inscription des élèves en ligne, la fourniture des kits scolaires, la réhabilitation des prisons, la confection des nouveaux treillis pour les Frci, la construction de logements sociaux, les travaux engagés en termes de programme présidentiel d’urgence, la signature de nouveaux accords de défense… Tout cela se fait, et puis, on est là. On ne nous dit pas exactement combien c’est, qui paye, quand est-ce qu’on rembourse et combien il va falloir rembourser ? Or, on vient justement de discuter assez longuement pour annuler une dette qui provient de ce type de pratiques anciennes, où l’Etat s’endette pour nous, sans qu’on ne nous dise ce que cela va nous coûter, combien on va payer et quand. Nous nous sommes retrouvés là, avec des dettes contractées à l’époque par nos parents, et c’est nous qui allons payer. Nous, à notre tour, nous accumulons des dettes, et nos enfants, pour beaucoup qui ne sont pas encore nés, viendront et on leur dira que vos parents se sont endettés il y a dix ans ou vingt ans, vous devez maintenant rembourser. Ce n’est pas transparent du tout comme pratique de la part de quelqu’un qui nous a été présenté comme un technocrate venu des institutions de Bretton Woods. Une Assemblée nationale est là, ce serait bien que les députés mettent en place des commissions d’enquêtes parlementaires pour aller comprendre tout cela de près. Et puis, pour le moment, il n’y aucune loi qui arrive au parlement, le président continue, comme son prédécesseur, de prendre des ordonnances pour le budget. Il serait bien aussi que les députés s’impliquent dans tout cela. Il serait également bien qu’ils constituent des commissions parlementaires d’enquêtes pour aller comprendre ce qui se passe là-bas, à Duékoué, dans la forêt du mont Péko et qu’ils regardent de plus près le cas des terres qui sont arrachées aux gens. A ce moment-là, peut-être que les populations se diront : «Tiens, le président est en train de reprendre l’esprit de bonne gouvernance et de revenir à l’Etat de droit». Si ce n’est pas fait, je crains fort que dans l’esprit de beaucoup de gens, il ne soit là que pour l’enrichissement personnel et pour inscrire son pouvoir dans la durée et le clanisme. Or, ça, ce n’est ni l’esprit démocratique ni celui de la réconciliation.

Terminons par le commencement. Que devient le professeur, quels sont ses projets urgents actuels et quelles activités occupent son quotidien ?

Le professeur se débat comme il peut entre les pro-Gbagbo et les pro-Ouattara, entre des gens qui se tapent les uns les autres. Le professeur et ses amis à LIDER sont préoccupés par le niveau de vie des populations, par la paix et la prospérité des Ivoiriens. Ils se démènent pour proposer des alternatives crédibles, convaincus que nous sommes, ici à LIDER, que si le cœur de la réconciliation politique, c’est que les leaders des partis politiques puissent se parler, pour les populations civiles cependant, le cœur, c’est le foncier rural. La loi sur le foncier rural n’est pas une bonne loi, il faut la changer. De un, il faut confectionner une nouvelle loi qui va reconnaître les droits coutumiers des Ivoiriens sur le sol. De deux, reconnaître les transactions qui ont été faites par le passé entre les populations et de trois, mobiliser les géomètres pour faire le cadastrage intégral du territoire ivoirien, faire des routes entre les propriétés, aménager des servitudes pour permettre aux gens d’aller à leurs plantations sans passer par les champs des autres, donner des titres fonciers définitifs à nos parents et leur laisser la liberté de créer un marché du foncier, où l’on vend et l’on achète la terre et des hypothèques. Mais la loi actuelle n’est pas bonne du tout.

La loi de 1998 n’est pas bonne ?

Oui, elle n’est pas bonne du tout.

Et pourtant, on a vanté à satiété son caractère consensuel !

Elle a un caractère consensuel, mais c’est un consensus de malentendus. Vous avez vu qu’elle n’a pas été appliquée, or la réglementation elle-même dit que si, au bout de dix ans, elle n’est pas appliquée, la propriété coutumière devient caduque. D’un, elle dit qu’on reconnaît le droit coutumier. De deux, tous les propriétaires coutumiers doivent prouver à l’Etat que ces terres leur appartiennent et alors l’Etat va leur en donner la propriété définitive. De trois, si au bout de dix ans, vous n’êtes pas capable de prouver que ces terres sont à vous, alors elles deviennent définitivement propriété de l’Etat. De quatre, nos terres ne sont pas vendues aux étrangers. Cette loi, pour tout dire, a été confectionnée sur des malentendus entre politiciens Rdr, Fpi et Pdci. Tous ont pensé qu’elle arrangeait chacun avec son arrière-pensée. Ils ont adopté la loi. N’ayant pas été appliquée depuis son vote, nous somme aujourd’hui en 2012, logiquement, toutes les terres de Côte d’Ivoire retombent dans le giron de l’Etat. Ce qui est totalement absurde, d’autant plus que, dans nos villages, on sait exactement qui est propriétaire de quelle terre. Si vous, en passant en voiture, vous ne savez pas à qui est la terre, il vous suffit de réunir les villageois pour que les familles vous montrent le propriétaire. Pour ce travail de cadastre, il suffirait de mobiliser, sous l’autorité des géomètres, tous ces jeunes combattants dont on ne sait quoi faire dans l’armée. C’est le cœur de la réconciliation : réduire les tensions rurales, trouver du travail pour les ex combattants, réformer l’agriculture. Le tout en un.

Pensez-vous qu’il faut vendre la terre aux étrangers ?

Chez nous à LIDER, c’est un débat. Il y a simplement un point que moi, je ne comprends pas. Lorsqu’un étranger, Libanais, Américain ou Chinois par exemple, vient et demande à acheter un hectare de terre à Yopougon pour faire une usine, on lui vend la terre, il installe son usine. Le même Libanais, Américain ou Chinois, va à Songon, juste après Yopougon, et demande un hectare de terre pour faire une plantation, on lui dit «non, en Côte d’Ivoire, les étrangers ne peuvent pas devenir propriétaires terriens». C’est absurde ! Pourquoi laisser la liberté au maire, aux jeunes, aux gens de Yopougon de bénéficier de l’investissement direct étranger sur la terre à travers la construction d’une usine et refuser cette opportunité aux jeunes, aux populations ou paysans de Songon de bénéficier de cet investissement direct ? Si on dit que les étrangers n’ont pas droit à la terre en Côte d’Ivoire, alors, il ne faut plus donner l’opportunité à des agences immobilières étrangères de réaliser des programmes et nous les vendre. Il faut remettre les choses à l’endroit. Au-delà de ce programme, LIDER continue de plaider en faveur d’un changement du système de retraites. Il faut sortir de notre système de répartition, qui a mis en déficit toutes nos caisses, Cnps (Caisse nationale de pension sociale) et Cegrae (caisse d’épargne générale des retraités agents de l’Etat.)
Qu’est-ce qu’il faut changer ?
Le système de retraite par répartition a consisté à financer les retraites par l’impôt. Tu travailles, tu vas à la retraite, et puis on prélève ta retraite sur les impôts de ceux qui travaillent pour payer cette retraite. L’Etat aujourd’hui ne peut pas payer cette retraite, parce que quand lui, il prélève l’argent, c’est d’abord pour payer ses fonctionnaires actifs. Du coup, on a accumulé des déficits extraordinaires à la Cegrae et à la Cnps. Il faut trouver une solution. Or, la solution du gouvernement a été de rallonger l’âge de la retraite. De 50 ans, on est passé 55 ans, puis à 60 ans, aujourd’hui à 65 ans pour certaines catégories. On a augmenté ensuite le taux de cotisation. Dans le secteur public, ça va de 18 à 25% et dans le secteur privé, de 10 à 12%. L’année prochaine, ce taux pourrait arriver à 14%. Ça ne donne pas une solution à l’équilibre des comptes sociaux en Côte d’Ivoire.

Concrètement, que faut-il faire ?

Il faut laisser chaque travailleur préparer sa retraite. Dans le monde, les expériences de financement de la retraite qui marchent, c’est la retraite par capitalisation. La retraite devient un capital : j’épargne sur 25 ans, 26 ans, auprès d’un fonds de pension, une caisse d’épargne. Ce banquier fait les placements qu’il veut, et moi, le jour où j’arrive à la retraite, je dépense mon argent comme je l’entends. On ne me versera pas 30 à 50% de ma retraite, puisque c’est moi qui ai épargné. J’irai, chaque fin de mois, prendre le montant qui m’intéresse. Dans le système d’aujourd’hui, quand ils vont à la retraite, les plus chanceux gagnent entre 30 à 50% du dernier salaire qu’ils ont touché. Si vous aviez 100.000 F, on vous verse 30.000 F. Au moment où les petites maladies commencent, que les enfants sont grands, qu’ils commencent à chercher un travail qui ne vient pas, ou qu’ils sont étudiants, ça devient difficile. Dans le système de répartition, vous épargnez à la banque. Et cette épargne des banquiers va être utilisée pour prêter à des investisseurs. Aujourd’hui, nos banquiers ne savent pas comment financer l’investissement risqué et de longue période à des particuliers alors qu’elles sont très liquides. Ils savent financer des crédits pour acheter des télévisions, des voitures, éventuellement des maisons, mais là, il faut un apport personnel, des garanties. Mais ils ne savent pas faire crédit à un jeune ou à un investisseur qui veut développer un projet remboursable sur 7, 8, 10, 15 ans. Dans le système de retraite par capitalisation, puisque je vais épargner sur 25 ans, le banquier a la certitude que mon argent sera chez lui sur 25 ans et que je ne le toucherai pas. Lui, il peut prêter cet argent à des gens qui ont besoin de crédit sur 10, 15, 20 ans. Ces gens payent le capital prêté, plus les intérêts. Lorsque, je vais à la retraite, si le banquier a prêté à 5%, il gardera peut-être 3% pour lui, et il me reversera les 2%. Ce qui fait que, quand j’épargne 100.000 F, à ma retraite, c’est 100.000 F plus les 2% épargnés que je touche. Ce sont, du reste, ces fonds, qui vont permettre de fouetter l’investissement privé en Côte d’Ivoire, d’acheter des terres avec la réforme du foncier rural, de produire, avec une technologie qui permettra d’aller à l’autosuffisance alimentaire, sinon de produire suffisamment, du riz ou du maïs, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les gens savent financer la commercialisation, mais ils ne savent pas comment financer la production. D’ailleurs, nous pensons que ce n’est pas à l’Etat de financer la commercialisation des produits. Voyez ce qui est arrivé avec l’anacarde. Les gens du gouvernement ont oublié de fixer les prix bord champs, et les paysans se sont retrouvés avec des stocks entiers. Des exportateurs ont perdu de l’argent. Ils ont acheté des produits à 310 F le kilogramme, or, aujourd’hui, ce même kilo s’achète à moins de 170 F au port d’Abidjan. Si l’Etat se consacrait à son travail de sécurisation des frontières et à la garantie de l’état de droit, si les députés se concentraient sur le contrôle de l’action gouvernementale et qu’on laissait les hommes d’affaires et les paysans se prendre en charge, de nombreux jeunes auraient du travail.
 
 
Interview réalisée par Benoit Hili | Le Nouveau Réveil | 27 & 28 Septembre 2012 (L’intégrale)
 
 




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