Libre opnion/ De l’élection d’un pape africain

Mercredi 13 Mars 2013 - 08:13


Une image du Conclave 2013
Une image du Conclave 2013
1978 fut spéciale pour l’Eglise catholique, en cela qu’elle eut à réunir deux conclaves en cette seule année. En effet, après la mort de Paul VI, en août, le patriarche de Venise, le cardinal Albino Luciani fut élu pape. Il prit le nom de Jean-Paul Ier, en l’honneur de ses deux prédécesseurs immédiats, Jean XXIII et le pape Paul. Jean-Paul Ier, qui « humanisa » la papauté en parlant de lui à la première personne du singulier (au lieu du « nous » royal qui était à l’usage des papes jusqu’alors) et en refusant de porter la tiare papale lors de son intronisation, s’éteignit trente-trois jours seulement après son élection. Un second conclave fut alors convoqué. A cette époque, l’un des « favoris » à la fonction papale était l’archevêque de Cotonou, Bernadin Gantin. Mais la fonction papale échut à Karol Wojtyla (Jean- Paul II), qui à sa manière établissait une première en devenant le premier polonais à s’asseoir sur le Siège de Saint Pierre. 2013 revêt déjà les atours d’une année spéciale. Suite à la renonciation inattendue de Benoit XVI, les vaticanistes d’avant-conclave sont à l’œuvre, et les noms de certains cardinaux africains sont avancés comme étant de possibles prétendants à la fonction suprême. Ainsi les caves du Vatican bruisseraient des noms du Ghanéen Turkson, du Nigérian Arinze ou encore du Congolais Monsengwo.
Y aura-t-il enfin un pape africain ? Poser la question de cette manière implique une vive attente de la part des Africains en général, qu’un prélat africain devienne pape. Il est possible que certains catholiques de par le Continent prient en ce moment pour que la prochaine fumée blanche vaticane annonce un tel scenario. Cela ne doit pas faire oublier cependant l’intensité des mutations qui sont à l’œuvre dans le paysage du christianisme africain de ces trente dernières années. Les Eglises dites du « Réveil » sont apparues et pour certaines se sont présentées aux yeux de beaucoup en alternatives crédi- bles à l’Eglise de Rome. Cette dernière s’est maintes fois retrouvée sur la défen - sive. Ce souhait pour l’élection d’un Africain ne saurait dès lors faire de l’objet de l’unanimité implicite dans la question initiale.
Y aura-t-il enfin un pape noir ? Poser la question ainsi ramène au fait que notre époque dite « moderne » traite l’ar - rivée d’un descendant d’Africains à la tête d’une institution d’envergure mondiale comme un événement historique. Certes, cet état d’esprit reflète les cinq siècles derniers qui ont placé l’Afrique et ses descendants au ban de l’humanité. Et c’est cette réalité qui a permis de considérer l’élection de Kofi Annan à la tête des Nations Unies en 1996 comme un « progrès. » Plus près de nous, la première élection de Barack Obama en novembre 2008 en tant que président des Etats-Unis d’Amérique prit la dimension d’un événement extraordinaire, pour les mêmes raisons.
Mais si un Africain venait à être élu pape, serait-il correct de traiter son élection de cette manière ? Les Africains devraient être guéris de l’illusion que l’arrivée d’un des leurs à la tête d’institutions de portée mondiale puisse par elle-même changer quoi que ce soit aux ressorts profonds de l’institution en question. A part le fait d’ouvrir la possibilité à une personne d’origine non-européenne dirige qui les Etats-Unis, qui les Nations-Unies, ce n’est pas là l’élément principal dans le fait que la personne noire soit là où elle se trouve.
Que les cardinaux africains soient annon - cés par beaucoup d’observateurs comme étant « plus romains que les romains » devraient refroidir quelque peu les ardeurs et mieux permettre de situer les espoirs. Si l’on considère la question de manière inverse, en posant la question de savoir pourquoi autant d’Italiens sont devenus papes au cours de l’Histoire, la réponse tient en ce que l’Eglise catholique est une institution romaine, donc italienne, et que, en conséquence de cela, les cardinaux italiens sont majoritaires au sein de la curie. Si, en dépit de ce fait majoritaire historique, un polonais et un allemand se sont faits élire pape successivement, il n’y aurait a priori aucune raison qu’un cardinal ivoirien ou qu’un cardinal zambien ne soit pas un jour élu pape. Tout autre argument qui ferait référence à la différence de « culture » ou au fait que « l’Eglise ne serait pas prête » cache en réalité autre chose, qu’il est regrettable de rencontrer encore de nos jours. L’archevêque de Paris, André Vingt-Trois a donné un aperçu du fond de cet argument, quand il s’est dit convaincu que « même si on avait un pape africain, je ne crois pas qu’il irait danser en pagne sur la place Navone", à Rome. L’un des problèmes qui émergent quand on aborde l’élection du nouveau pape en fonction de ses origines est que l’on cesse de se poser la question de l’élection du point de vue de l’intérêt de l’institution qu’il est appelé à diriger. Quels sont les défis qui seront sur la table du prochain pape ? Que laissent à leur successeur Jean-Paul II et Benoît XVI ? L’Eglise a-t- elle intérêt à avoir à sa tête un pape africain ? En insistant sur le symbole que représenterait un tel événement, il faut prendre garde à ne pas faire de l’Eglise une institution dont les dynamiques internes seraient subitement devenues une façon crédible de mesurer les « progrès » de la conscience humaine, comme on le ferait du gouvernement américain ou du système des Nations-Unies. Ce qu’il faudrait surtout garder à l’esprit, c’est que le temps de l’Eglise est différent de celui des Nations-Unies (inaugurées en 1945) ou encore de celui des Etats-Unis (qui se déclarèrent indépendants en 1776.)
L’apôtre Pierre, considéré comme le pre - mier pape, mourut vers l’an 67 de notre ère. De quelle manière l’élection d’un pape africain ou noir participera-t-elle de la reconstruction de l’identité de l’humanité africaine, de la perte du complexe de « l’Occident » et de la prise en main par les Africains et les Africaines de leur destin individuel et collectif ? L’émancipation qui, cinquante ans après les Indépendances, quarante ans après la Révolution des Œillets, et quinze ans après la fin de l’apartheid, est toujours à l’ordre du jour, fait-elle partie des priori- tés de l’Eglise de Rome aujourd’hui ? Si l’Eglise ne parvient pas à offrir un tel espace à l’Afrique contemporaine, l’arrivée d’un Africain à sa tête ne sera que cela, l’arrivée d’un pape africain, en dépit du flot de commentaires qu’un tel événement suscitera. Ne fermons jamais la porte à une surprise, mais il faut bien accorder à l’Eglise que ce projet n’est de toutes les manières pas son rôle premier. Ce sont les institutions que les Africains voudront bien se donner qui s’occuperont de cette tâche ; non pas celles sorties de l’imagination de quelque prélat, mais celles qui émergeront de la lutte, témoignages vivants du défi permanent que nous lançons quotidiennement à la mort, évangiles intimes de nos combats pour qu’existe demain.
Par Henri-Michel Yéré
Source: Le Nouveau Courrier N°748 Du Mardi 12 mars 2013




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