Libre opinion:Le bâton en Afrique... la carotte à Pékin

Vendredi 3 Mai 2013 - 15:29


Libre opinion:Le bâton en Afrique... la carotte à Pékin
«Je serai intraitable sur la date des élections au Mali !» C’est le message, la semonce que le président de la République française avait adressé, sans ménagement, aux autorités de Bamako.
Il est vrai qu’il les avait sauvées de la débâcle et que sans doute cela lui donnait des droits. Qu’importe donc que les organisateurs potentiels de ces élections, la CENI et même la Délégation qui en sont les maîtres d’œuvre, estiment pour leur part  que le pari ne peut être tenu, que ni les moyens matériels ni les compétences qu’exigent l’exercice ne sont encore opérationnels ! Qu’importe que la partie «libérée» du Mali demeure sous la menace d’actions isolées des rebelles. Qu’importe que le pays ne soit guère unifié, que Kidal soit interdite aux forces du gouvernement de transition et qu’aucun officiel malien n’y ait mis les pieds depuis plus d’un an ! Qu’importe enfin que des centaines de milliers de Maliens soient hors de leur lieu de résidence, réfugiés, exilés, en situation de détresse et de précarité ! M. Hollande balaie toutes ces arguties d’un revers de main : il veut des élections dans moins de trois mois et son ministre de la Défense l'a encore récemment confirmé à Bamako même. Il n’a du reste fait que reprendre les propos de son prédécesseur à l’Elysée qui avait tenu le même langage  aux Ivoiriens en leur demandant de faire l’impasse sur le  rétablissement de la sécurité ou sur la sécurisation du fichier électoral. Mais cette fois, François Hollande fait plus  qu’exiger la légitimation du pouvoir en place ; il somme les Maliens de rechercher et de punir les militaires responsables d'exactions à l'endroit des populations civils, et détermine quels partenaires   devront être associés  au dialogue pour la réconciliation. Les autorités et l'opinion ont beau disqualifier le MNLA, lui a choisi de  faire une place à ce mouvement dans les négociations et s'interpose entre l'armée nationale et lui. Enfin, il a suscité  et défini la MINUSMA, au grand dépit de l'Union Africaine !
La carotte à Pékin A Pékin, M. François Hollande se garde bien de donner des ordres ou de distribuer des ordonnances. Il ne se permet même pas de déplorer les incidents survenus  en Chine un ou deux jours avant son arrivée, au cours desquels des Ouighours ont été tués suite à des affrontements avec la minorité Han. La Chine est, à elle seule, responsable de 40% du déficit commercial de la France  et si M. François parle de démocratie à ses dirigeants, c’est occasionnellement et surtout «avec respect» et à l’abri de la presse. Il vante donc Deng Xia Ping, qui a, dit-il, sorti la Chine de la léthargie mais  ne souffle mot du bourreau de Tien An Men. Il n'a même pas osé citer en public le nom  du dissident Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, condamné à 11 ans de réclusion. Il n’est pas venu à Pékin avec huit de ses ministres et des dizaines de chefs d’entreprises françaises pour débattre du sort des prisonniers politiques chinois. Il est venu pour arracher des contrats, importer du travail pour ses entreprises dont beaucoup sont en déconfiture. Il est venu pour tenter de faire ce qu’a si bien réussi l’Allemagne : transformer le presque milliard et demi de Chinois en partenaires commerciaux et en clients pour son industrie. Le seul vrai objet de son voyage en Chine est le rééquilibrage  des échanges entre les deux pays.
Entre valeurs et réalités: le double langage A Bamako, François Hollande est dans les valeurs et les remontrances, à Pékin il est dans la réalité et les compromis. C'est un double langage qui est propre à tout le monde occidental. A Pékin, le président français a dit en substance que le développement de l'Europe ne peut se faire sans la Chine et vice versa, que chacune des deux parties a besoin de l'autre. Pourtant, quand le nouveau président chinois  a commencé son mandat par  une tournée en Afrique, la presse française a ironisé et traité notre continent de «nouvelle colonie chinoise». Des «sinologues» africains ont embouché les mêmes trompettes  et jugé qu'à priori, les intentions de la Chine étaient forcément suspectes. La Chine investirait donc chez nous sans s'inquiéter du respect  des droits de l'homme par nos dirigeants ? Pourtant,  les pays européens, et la France en particulier, acceptent chez eux les investissements de pays qui ne les respectent pas non plus. Le Qatar, qui n'est pas un modèle de démocratie, ne possède pas que le PSG, qui n'est que sa danseuse de luxe, il est présent dans la première entreprise française : Total et  dans d'autres de moindre envergure. Le Louvre et la Sorbonne ont délocalisé dans le Golfe, et ce n'est point pour y saluer l'avènement de la liberté et de l'égalité. La Chine est déjà propriétaire dans ce qui est le must du patri - moine français : les vignobles et les châteaux. A  Pékin, Hollande a dit et répété qu'il était demandeur d'investissements chinois, dans des secteurs stratégiques, sans poser de conditions. Alors, tant que les Occidentaux ne nous démontreront pas la différence entre accueillir  de l'argent dont la provenance heurte leur conscience, comme ils le font, et en recevoir, comme nous le faisons, sans exiger l'établissement préalable   de la démocratie, nous  devrons poursuivre la coopération avec la nation qui sera, dans moins de dix ans, la pre - mière puissance économique du monde... Avec indépendance et lucidité.

Par  Fadel Dia

Source: Le Nouveau Courrier N°789 du Jeudi 02 Mai 2013




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