Les grosses cylindrées des présidents africains

CIVOX.NET
Vendredi 8 Juillet 2016 - 02:47



De son vivant, l’ancien chef de l’Etat burkinabé Thomas Sankara (1984-1987) avait imposé à ses ministres la R5 Renault comme voiture de fonction. Lui-même avait choisi cette modeste automobile française comme véhicule présidentiel afin que le train de vie de l’Etat reflète les réalités du Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Il n’y avait alors rien de choquant, au « pays des hommes intègres », à voir un sous-préfet se déplacer sur sa Mobylette de fonction.

Pour les mêmes raisons, au Niger voisin, le président Seyni Kountché (1974-1987) avait imposé aux agents de l’Etat bénéficiaires de voitures de fonction de les ramener chaque vendredi soir dans les garages administratifs. Les voyages à l’étranger des ministres étaient alors soumis à autorisation préalable du chef de l’Etat pour éviter des « missions de convenance personnelle », trop coûteuses pour le Trésor public.

Mais MM. Sankara et Kountché sont décédés depuis bien longtemps et avec eux le souci d’une parfaite adéquation entre le train de vie de l’Etat et les réalités économiques de leur pays respectif.

Mercedes, première classe et champagne à gogo

Désormais, au Burkina Faso, au Niger et ailleurs sur le continent, les ministres exigent des Mercedes classe S, des Citroën C6 lorsqu’ils ne jettent pas leur dévolu sur des BMW série 7. Dans certains pays, on retrouve dans le parc auto d’un ministre un ou plusieurs véhicules 4X4, de préférence huit cylindres, vendu 50 millions de francs CFA (76 000 euros) prix catalogue.

Sans craindre le ridicule, au Nigeria, sénateurs et députés avaient arraché de l’Etat le paiement d’une prime d’habillement annuelle chiffrée en milliers de dollars. Quand elle voyage aux frais de l’Etat, cette nomenklatura exige surtout des billets de première classe et ne boude pas le plaisir du champagne en service continu. Un ministre des transports d’Afrique de l’Ouest avait fait scandale, en 2008, sur un vol d’Air Sénégal assurant la liaison Dakar-Niamey via Bamako, pour exiger de l’équipage le surclassement de sa collègue de la santé qui a eu l’idée saugrenue de voyager en classe économique. Un autre ministre d’Afrique centrale avait, quant à lui, tempêté en 2015 à bord d’un avion en partance de Paris pour Yaoundé pour manifester son mécontentement d’effectuer le trajet non pas en première classe mais « seulement » en « business ».

Triangle d’or des palaces parisiens

Quand ils débarquent à Genève, Londres, Paris ou Washington, après leur traversée aéroportée grand luxe, les princes qui gouvernent l’Afrique choisissent les palaces avec, pour certains, des nuitées pouvant monter jusqu’à 6 millions de francs CFA (9 000 euros). A Paris, le Gabonais Ali Bongo Ondimba établit habituellement son quartier général à l’hôtel George V, non loin des Champs-Elysées, tandis que son homologue congolais Denis Sassou-Nguesso préfère Le Meurice. Pour sa part, le Guinéen Alpha Condé a ses habitudes à l’hôtel Raphaël. A Genève, le Camerounais Paul Biya fait partie des fidèles clients du Grand Hôtel, qui lui offre confort, tranquillité et charmes du lac Léman.

D’autres présidents africains « se contentent » d’hôtels particuliers étatiques ou personnels. C’est le cas du Nigérien Issoufou, qui réside fréquemment à l’hôtel particulier de son pays à la Celle-Saint-Cloud, près de Paris, du Djiboutien Ismaël Omar Guelleh, qui habite pendant ses séjours parisiens avenue Henri-Martin, dans le 16e arrondissement. De son côté, l’Ivoirien Alassane Ouattara prend ses quartiers français dans sa propriété de Neuilly-sur-Seine ou dans sa résidence secondaire de Mougins, dans le sud de la France.

La location des voitures pendant les séjours privés ou officiels représente l’autre chapitre dispendieux du grand train des élites africaines au pouvoir. En effet, outre les véhicules affectés par les ambassades, les délégations ressentent l’impérieux besoin de louer d’autres véhicules dont l’usage s’avère finalement sans commune mesure avec le coût de location. Avec une certaine malice, le chauffeur d’une voiture louée par une délégation africaine raconte avoir passé une journée entière garé devant un palace parisien avant d’être prié de rentrer chez lui le soir et de revenir le lendemain. A ces dépenses-là il faut ajouter le shopping effectué dans les magasins chics de Washington, Londres, Paris et Genève. Le responsable du protocole d’une ambassade africaine raconte ainsi avoir raccompagné à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle un ministre d’Afrique centrale qui s’était offert 2 000 euros de parfum payés rubis sur l’ongle.

Tapis rouge et salon d’honneur

Or cette même nomenklatura, qui ne se prive décidément de rien, exige de ses concitoyens des sacrifices au nom de la baisse des recettes publiques. Elle n’hésite pas à rogner sur les bourses des étudiants, à retarder le paiement des salaires de leurs fonctionnaires, à ajourner sine die des investissements publics d’intérêt général. On peut comprendre, sans l’excuser, la posture de ces dirigeants africains qui appliquent jusqu’à la démesure l’adage qui dit qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

En revanche, le profil bas des institutions de Bretton Woods sur le grand train des élites au pouvoir est pour le moins surprenant, voire choquant. Mieux que quiconque, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale connaissent les frasques budgétivores des élites africaines. Ils préfèrent cependant les passer par pertes et profits, sacrifiés sur l’autel de bonnes relations avec les régimes concernés. Résultat : chaque mission du FMI ou de la Banque mondiale dans un pays africain se voit déployer le tapis rouge, passe ensuite par le salon d’honneur de l’aéroport avant d’être parfois escortée par des motards. Et, lorsque c’est la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, et le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, qui se déplacent, ils ont droit à un accueil de chef d’Etat. Avec le protocole, la courtoisie et l’animation musicale qui sied à leur rang.

Au prétexte qu’elles ne se préoccupent que de gouvernance économique, ces deux institutions sont restées aphones sur les présidentielles controversées qui viennent de se tenir dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. La vérité, c’est que derrière cet argument d’attachement à leur domaine réservé pointe le souci de ménager les régimes en place. Disons-le très clairement : en Afrique plus qu’ailleurs, la gouvernance économique ne peut être séparée de la gouvernance politique, qui inclut forcément la tenue d’élections libres et transparentes.

En choisissant de ne pas dénoncer ces dépenses somptuaires d’Etats par ailleurs nécessiteux et de se prononcer sur l’absence de transparence des élections, le FMI et la Banque mondiale se trompent. Ils avaient déjà fait fausse route en Afrique subsaharienne dans les années 1980 avec les fameux Programmes d’ajustement structurels (PAS). Mais, cette fois, leur erreur sera moins pardonnable aux yeux d’une jeunesse africaine épanouie par les réseaux sociaux.
Le Monde Afrique




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