«Les étrangers sont une chance !» Par le philosophe Alain Badiou

Pour Alain Badiou, « La masse des ouvriers étrangers et de leurs enfants témoigne dans nos vieux pays fatigués de la jeunesse du monde, de son étendue, de son infinie variété. C’est avec eux que s’invente la politique à venir. » Le philosophe appelle à l'insurrection contre « le “monde” du capitalisme déchaîné » qui « rejette la majorité de l’humanité dans un “autre” monde dévalué ».

Dimanche 9 Avril 2017 - 23:28


Il faut partir d'une constatation très simple. Aujourd'hui, un vrai monde constitué par les hommes et les femmes qui vivent sur cette planète n'existe pas.

Pourquoi est-ce que je dis qu’un monde des femmes et des hommes n’existe pas ? Parce que le monde qui existe, le monde de la mondialisation, est uniquement un monde des objets et des signes monétaires, un monde de la libre circulation des marchandises et des flux financiers. Il est exactement le monde prévu par Marx il y a cent cinquante ans : le monde du marché mondial. Dans ce monde, il n’y a que des choses — les objets vendables — et des signes — les instruments abstraits de la vente de l’achat, les différentes formes de la monnaie et du crédit. Mais il n’est pas vrai que dans ce monde existent librement des sujets humains. Et, pour commencer, ils n’ont absolument pas le droit élémentaire de circuler et de s’installer où ils veulent. Dans leur écrasante majorité, les femmes et les hommes du soi-disant monde, le monde des marchandises et de la monnaie, n’ont nullement accès à ce monde. Ils sont sévèrement enfermés à l’extérieur, là où il y a pour eux très peu de marchandises et pas du tout de monnaie. « Enfermement » est ici très concret. Partout dans le monde on construit des murs. Le mur qui doit séparer les Palestiniens et les Israéliens ; le mur à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis ; le mur électrique entre l’Afrique et l’Espagne ; le maire d’une ville italienne propose de construire un mur entre le centre de la ville et la banlieue ! Toujours des murs pour que les pauvres restent enfermés chez eux.

Il y a presque vingt ans, le mur de Berlin est tombé. C’était le symbole de l’unité du monde, après cinquante ans de séparation. Pendant ces cinquante ans, il y avait deux mondes : le monde socialiste et le monde capitaliste. On disait : le monde totalitaire et le monde démocratique. Alors, la chute du mur de Berlin était le triomphe d’un monde unique, le monde de la démocratie. Mais aujourd’hui nous voyons que le mur s’est seulement déplacé. Il était entre l’Est totalitaire et l’Ouest démocratique. Il est aujourd’hui entre le Nord capitaliste riche et le Sud dévasté et pauvre. A l’intérieur des pays, la contradiction opposait une classe ouvrière forte et organisée, et une bourgeoisie dominante qui contrôlait l’Etat. Aujourd’hui, il y a côte à côte les riches bénéficiaires du trafic mondial et la masse énorme des exclus, et entre les deux toutes sortes de murs et de séparations : ils ne vont plus dans les mêmes écoles, il ne sont plus soignés de la même façon, ils ne peuvent pas se déplacer par les mêmes moyens, ils ne logent plus dans les mêmes parties de la ville...

« Exclu » est le nom de tous ceux qui ne sont pas dans le vrai monde, qui sont dehors, derrière le mur et les barbelés. Il y avait, jusqu’cl y a trente ans, un mur idéologique, un rideau de fer politique ; il y a maintenant un mur qui sépare la jouissance des riches du désir des pauvres.

Tout se passe comme si, pour qu’existe le monde unique des objets et des signes monétaires, il fallait durement séparer les corps vivants selon leur provenance et leurs ressources. Aujourd’hui il n’y a pas de monde. Parce que le monde unifié du Capital a pour prix la brutale, la violente division de l’existence humaine en deux régions séparées par des murs, des chiens policiers, des contrôles bureaucratiques, des patrouilles navales, des barbelés et des expulsions.

Pourquoi est-ce que ce que nous appelons l’immigration devient, dans le monde entier, une question politique fondamentale ? Parce que tous ces humains vivants qui arrivent, qui tentent de vivre et de travailler dans divers pays, sont la preuve que la thèse de l’unité démocratique du monde est entièrement fausse.

Si elle était vraie, nous devrions accueillir ces étrangers comme des gens du même monde que nous. Nous devrions les aimer comme on aime un voyageur qui fait halte tout près de votre maison. Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe. Massivement, nous pensons que ces gens viennent d’un autre monde. Voilà le problème. Ils sont la preuve vivante que notre monde démocratique et développé n’est pas le monde unique des femmes et des hommes. Il existe chez nous des femmes et des hommes qui sont considérés comme venus d’un autre monde. La monnaie est partout la même, le dollar ou l’euro sont partout les mêmes ; les dollars ou les euros que possède cet étranger venu d’un autre monde, nous les accepterons volontiers. Mais lui, ou elle, dans sa personne, sa provenance, sa façon d’exister, nous dirons qu’il n’est pas de notre monde. Nous le contrôlerons, nous lui interdirons le séjour. Nous nous demanderons avec anxiété combien il y en a chez nous, combien de ces gens qui viennent d’un autre monde ? Question horrible, quand on y pense. Question qui prépare forcément la persécution, l’interdiction, l’expulsion en masse. Question qui nourrit la part criminelle des politiques.

Voici ce que nous pouvons dire : Si l’unité du monde est celle des objets et des signes monétaires, alors, pour les corps vivants, il n’y a pas d’unité du monde. Il y a des zones, des murs, des voyages désespérés, du mépris et des morts.

C’est pourquoi la question politique centrale aujourd’hui est bien celle du monde, de l’existence du monde.

Le monde unique, Contre le faux monde du marché mondial : c'est ce que désirait le grand communiste Marx, auquel nous devons revenir. Il affirmait énergiquement que le monde est ce qui est commun à toute à l'humanité. Il disait que l'acteur principal de l'émancipation, le prolétaire, oui, il disait : le prolétaire n'a pas de patrie autre que le monde entier des vivants. Et que pour cela il fallait en finir avec le monde du marché mondial, c'est à dire le monde des marchandises et de la monnaie. Le monde du capital et des propriétaires. Pour qu'il y ait le monde commun de tous, il fallait en finir avec la dictature financière de la propriété privée.

Aujourd'hui, cette puissante vision de Marx, certains, pleins de bonne volonté, croient qu'on peut y arriver par un élargissement de la démocratie. Il faudrait étendre au monde entier la bonne forme du monde, celle qui existe dans les démocraties occidentales ou au Japon. Ce qui n'est pas bien, c'est qu'il n'y a pas cette démocratie partout. Mais à mon avis cette vision est absurde. Le monde démocratique occidental a pour base matérielle absolue la propriété privée. Sa loi, c'est qu’un pour cent des gens possèdent 46 % des richesses mondiales, et que dix pour cent possèdent quatre-vingt -six pour cent des richesses mondiales. Comment faire un monde avec des inégalités aussi féroces ? Dans les démocraties occidentales, la liberté, c'est d'abord la liberté sans limite de la propriété, de l'appropriation de tout ce qui a de la valeur. Et puis c'est la liberté de la circulation des objets et des signes monétaires. La conséquence fatale de cette conception est la séparation des corps vivants par et pour la défense acharnée, la défense impitoyable des privilèges de la richesse.

Du reste, nous connaissons parfaitement la forme concrète de cet « élargissement » de la démocratie. C’est, tout simplement, la guerre. La guerre en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, en Somalie, en Libye, ce sont les dizaines d'interventions militaires de la France en Afrique…

Que pour soit disant organiser des élections libres dans un pays il faille faire de longues guerres, doit nous amener à réfléchir, non seulement sur la guerre, mais sur les élections. A quelle conception du monde est liée aujourd’hui la démocratie électorale ? Après tout, cette démocratie impose la loi du nombre. Tout comme le monde unifié par la marchandise impose la loi monétaire en nombre. Il se pourrait bien qu’imposer par la guerre le nombre électoral, comme à Bagdad, à Tripoli, à Belgrade, à Bamako ou à Kaboul, nous ramène à notre problème : si le monde est celui des objets et des signes, c’est un monde où tout est compté. En politique aussi, on doit compter. Et ceux qui ne comptent pas, ou sont mal comptés, on leur imposera par la guerre nos lois comptables.

Ce qui prouve que le monde ainsi conçu, en réalité n’existe pas, ou n’existe artificiellement que par la violence.

Il faut, je crois, renverser le problème. Il faut affirmer dès le début, comme un axiome, comme un principe, l’existence du monde. Il faut dire cette phrase très simple : « Il y a un monde des femmes et des hommes vivants. » Cette phrase n’est pas une conclusion objective. Nous savons que sous la loi monétaire, il n’y a pas un monde unique des femmes et des hommes. Il y a le mur qui sépare les riches et les pauvres. Cette phrase, « il y a un monde » est performative. Nous décidons qu’il en est ainsi pour nous. Nous serons fidèles à cette phrase. Il s’agit de tirer les conséquences très dures et difficiles de cette phrase très simple. Exactement comme Marx, lorsqu'il crée la première organisation Internationale des ouvriers, tire les conséquences difficiles de son affirmation : les prolétaires n'ont pas de patrie. Les prolétaires sont de tous les pays. Les prolétaires sont internationaux.

Une première conséquence très simple concerne les gens d’origine étrangère qui vivent parmi nous. Ceux qu’on appelle les immigrés.

S’il y a un seul monde des femmes et des hommes vivants, eh bien, ils sont du même monde que nous. Voilà. Cet ouvrier africain noir que je vois dans la cuisine du restaurant, ou ce marocain que je vois creuser un trou dans la rue, ou cette femme voilée qui garde des enfants dans un jardin ; Tous ceux-là sont du même monde que moi. C’est le point capital. C’est là, et nulle part ailleurs, que nous renversons l’idée dominante de l’unité du monde par les objets, les signes et les élections, idée qui conduit à la persécution et à la guerre. L’unité du monde est celle des corps vivants et actifs, ici, maintenant. Et je dois soutenir absolument l’épreuve de cette unité : ces gens qui sont ici, différents de moi par la langue, le costume, la religion, la nourriture, l’éducation, ils existent dans le même monde, ils existent comme moi, tout simplement. Puisqu’ils existent comme moi, je peux discuter avec eux, et alors, comme avec tout le monde il peut y avoir des accords et des désaccords. Mais sous la condition absolue de ce qu’ils existent exactement comme moi, ce qui veut dire, dans le même monde.

C’est ici qu’intervient l’objection de la différence des cultures. Comment cela ? Ils sont du même monde que moi ? Le partisan d'une politique des identités va dire : non non ! Notre monde n'est pas celui de n'importe qui ! Notre monde est l’ensemble de tous ceux pour qui nos valeurs valent réellement. Par exemple ceux qui sont démocrates, ceux qui respectent les femmes, ceux qui soutiennent les droits de l’homme, ceux qui parlent français, ceux qui font ceci ou cela, ceux qui mangent la même viande, ceux qui boivent du pinard en croquant du saucisson...Pour ceux-là il y a un même monde. Mais ceux qui ont une culture différente, ceux-là, dit le petit lepéniste, ne sont pas vraiment de notre monde. Ils ne sont pas démocrates, ils oppriment les femmes, ils ont des coutumes barbares...Comment quelqu'un qui ne boit pas de pinard et ne mange pas de cochon pourrait-il être du même monde que moi ? … S’ils veulent entrer dans notre monde, il faut qu’ils apprennent nos valeurs ; il faut qu’ils partagent nos valeurs. On leur fera passer un examen de valeurs, avec comme épreuves pinard à boire et jambon cru.

Le mot, pour dire tout ça, est « intégration » ; il faut que celui qui vient d’ailleurs s’intègre à notre monde. Pour que le monde de l’ouvrier qui vient d'Afrique et de nous autres, les maîtres de ce monde, soit le même, il faut qu’il devienne, lui, l’ouvrier africain, le même que nous. Il faut qu’il aime et pratique les mêmes valeurs. Un président de la République française, Nicolas Sarkozy, a dit : « Si des étrangers veulent rester en France, qu’ils aiment la France, sinon, qu’ils s’en aillent. » Et je me suis dit :  je devrais partir, parce que je n’aime absolument pas la France de Nicolas Sarkozy. Je ne partage pas du tout ses valeurs d'intégration. Je ne suis pas intégré à l'intégration.

En réalité, si vous posez des conditions pour que l’ouvrier africain soit du même monde que vous, vous avez déjà ruiné et abandonné le principe : « il y a un seul monde des femmes et des hommes vivants. » Vous me direz : il y a quand même les lois d’un pays. Bien sûr. Mais une loi est absolument autre chose qu’une condition. Une loi vaut égalitairement pour tous. Une loi ne fixe pas une condition pour appartenir au monde. Elle est simplement une règle provisoire qui existe dans une région du monde unique. Et on ne demande pas d’aimer une loi. Seulement de lui obéir.

Le monde unique des femmes et des hommes vivants peut bien avoir des lois. Il ne peut pas avoir des conditions d’entrée ou d’existence en son sein. Il ne peut pas exiger que pour y vivre il faille être comme tous les autres. Encore moins comme une minorité de ces autres, par exemple être comme le petit bourgeois blanc civilisé. S’il y a un seul monde, tous ceux qui y vivent existent comme moi, mais ils ne sont pas comme moi, ils sont différents. Le monde unique est précisément le lieu où existent l’infinité des différences. Le monde est le même parce que les vivants de ce monde sont différents.

Si on demande au contraire à ceux qui vivent dans le monde d’être les mêmes, alors c’est le monde qui se ferme et devient, lui, en tant que monde, différent d’un autre monde. Ce qui prépare inévitablement les séparations, les murs, les contrôles, les mépris, les morts, le fascisme et finalement la guerre.

On demandera alors : ces infinies différences, est-ce que rien ne les règle ? N’y a-t-il aucune identité qui entre en dialectique avec ces différences ? Il y a un seul monde, très bien. Mais est-ce que cela veut dire qu’être français, ou être un Marocain qui vit en France, ou être breton, ou être musulman dans un pays de tradition chrétienne, est-ce que tout cela ne veut rien dire devant l’immense unité du monde des vivants ?

C’est une bonne question. Bien sûr, l’infinité des différences est aussi l’infinité des identités. Examinons un peu comment des identités distinctes peuvent se maintenir même quand on affirme l’existence d’un seul monde pour tous les vivants humains.

Et d’abord, qu’est-ce qu’une identité ? La définition la plus simple est : une identité est l’ensemble des traits, des propriétés, par le moyen desquels un individu ou un groupe se reconnaît comme étant « lui-même ». mais qu’est-ce que « lui-même » ? C’est ce qui, à travers toutes les propriétés caractéristiques de l’identité, demeure invariant. On peut donc dire qu’une identité est l’ensemble des propriétés qui soutiennent une invariance. Par exemple, l’identité homosexuelle est faite de tout ce qui se rattache à l’invariance de l’objet possible du désir ; l’identité d’un artiste est ce à quoi on reconnaît l’invariance de son style ; l’identité d’une communauté étrangère dans un pays est ce qui fait qu’on reconnaît son appartenance : la langue, les gestes, le costume, les habitudes alimentaires, etc. Lire la suite.




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