Les Ivoiriens ne peuvent plus attendre

Samedi 3 Août 2013 - 07:03


Image d'Archives-Ouattara lors de sa visite au nord de la Côte d'Ivoire
Image d'Archives-Ouattara lors de sa visite au nord de la Côte d'Ivoire
Les présidents élus démocratique - ment et ayant relativement bien travaillé pour leur pays attendent habituellement les dernières semaines pour se déclarer candidats à leur propre succession. Dramane Ouattara, lui, a déjà annoncé, à maintes reprises et lors de ses déplacements à l’étranger, qu’il sera au rendez-vous de la présidentielle de 2015 malgré une gestion catastrophique de la Côte d’Ivoire. Comme si la tâche était trop ardue pour lui. Et pourtant, ses adeptes et parrains, aussi intéressés les uns que les autres, l’avaient présenté comme le meilleur économiste et le plus grand démocrate que la terre ait porté. Même Mamadou Koulibaly a commencé à déchanter après l’avoir adoubé en assistant à son investiture à Yamoussoukro. L’ex-président de l’Assemblée nationale, dont je n’ai jamais su ce qu’il espérait ou attendait en retour de ce soutien à celui qui a introduit la violence dans le jeu politique ivoirien depuis 1991, considère en effet la chasse aux sorcières, le détournement des deniers publics, le rattrapage ethnique, les atteintes aux droits de l’homme, le chômage grandissant, l’inflation galopante, le pillage des ressources naturelles par toutes sortes de mafias, la caporalisation des médias d’État comme autant de “merveilles sous Ouattara”. Koulibaly note aussi que les questions relatives à la nationalité et au foncier rural ne sont soulevées que “pour détourner l’attention des populations sur la mauvaise gouvernance et les grandes déceptions, pour remobiliser un électorat qui, par le passé, a été très sensible à son discours identitaire”. Le président de “Liberté et démocratie pour la République” (Lider) termine sa réflexion en souhaitant (et c’est, à mon avis, le point le plus intéressant de son texte) que “l’émerveillement béat et fataliste fasse place à l’éveil des consciences et à l’action”. Agir et non s’émerveiller, se lever ensemble pour dégager pacifiquement ce régime incompétent, prédateur et totalitaire au lieu d’attendre je ne sais quel “deus ex machina” qui viendrait nous débarrasser comme par enchantement de ce système avilissant, clochardisant et étouffant : tout est là. Où que nous soyons, nous pouvons et devons faire quelque chose pour libérer notre pays de la tutelle française car c’est de cela qu’il s’agit en définitive. Derrière les pantins qui se sont appuyés sur des raisons fallacieuses pour attaquer notre pays le 19 septembre 2002 et qui ont été installés au pouvoir le 11 avril d’une manière que tout le monde sait, se trouve en effet une France néocolonialiste, affairiste et raciste qui, pour forcer Laurent Gbagbo à la laisser disposer et jouir de la Côte d’Ivoire comme au temps d’Houphouët-Boigny, ne trouva pas d’autre moyen que d’armer des incultes et des bandits. Cette France qui tantôt combat les rebelles au Mali, tantôt les soutient en Syrie, c’est ensemble, Ivoiriens de l’intérieur et de la diaspora, que nous devons lutter contre elle. C’est le lieu de dire un mot sur ceux qui ont quitté le pays avant ou après le 11 avril 2011. Le général Charles de Gaulle et d’autres résistants français, eux aussi, avaient quitté leur pays. Se tournaient- ils les pouces ou jouaient-ils aux cartes à Londres pour autant? Y faisaient-ils du tourisme? Non! Nuit et jour, ils sensibilisaient les Anglais et Européens capables de peser sur le destin de la France occupée par l’Allemagne nazie, encourageaient les résistants français restés sur place, prenaient des initiatives pour la libération de leur pays. Il y eut aussi cet appel à la résistance lancé par de Gaulle sur les ondes de la British Broadcast Corporation (BBC), le 18 juin 1940. Nul doute qu’il fut décisif pour la suite des événements. Inutile donc de penser que la libération de notre pays sera l’affaire des seuls locaux et que ceux qui sont partis un jour ont abandonné la lutte et oublié le pays. On raconte qu’un Brazzavillois, fraîchement arrivé à Paris, rencontra Tchicaya U’tamsi. Après l’avoir salué, il lui demanda si le Congo ne lui manquait pas. Le poète lui aurait donné la réponse suivante: “Toi, tu es au Congo mais moi, le Congo est en moi. Je le porte toujours dans mon cœur.” Je ne crois pas que les Ivoiriens exilés ici ou là soient partis de gaîté de cœur. Mon intime conviction est que c’est la mort dans l’âme qu’ils ont été contraints de le faire et que, quoique vivant loin de la patrie, ils n’en conti- nuent pas moins de la porter dans leur cœur et de lutter pour qu’elle n’échappe pas définitivement aux Ivoiriens. C’est cela qui importe le plus aujourd’hui. L’enjeu, ce n’est pas de savoir qui est resté ou parti mais d’agir, de s’engager, de se retrousser les manches pour empêcher la destruction de la Côte d’Ivoire, le seul pays à même de nous traiter comme des princes et des princesses. Et plus tôt nous agirons, mieux cela vaudra pour la Côte d’Ivoire rendue méconnaissable en dépit des discours lénifiants sur une croissance économique à deux chiffres, un pays en chantier, la ruée des investisseurs, l’accession à l’émergence en 2020, etc. Soit dit en passant, l’émergence n’a pas de sens pour un pays quand les populations s’appauvrissent jour après jour, tout comme affirmer que “l’argent ne circule pas parce qu’il travaille” est une sottise. Le candidat Alassane Dramane Ouattara avait promis de construire une université par an, de sanctionner tous les coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, de faire pleuvoir des milliards sur le pays, de donner du travail aux jeunes, de rendre propres Abidjan et les autres villes, de faire oublier les intempestives coupures de courant observées sous l’ancien régime, de constituer une armée républicaine, d’ouvrir la Radio et la Télévision ivoirienne (RTI) à toutes les formations politiques, etc. Ces promesses ont-elles été réalisées? Non! Mais il y a pire que cela en ce sens que Alassane Dramane Ouattara continue de promettre monts et merveilles ici et là alors qu’il est censé réaliser d’abord celles qu’il avait faites en 2010. Allons-nous attendre 2020 pour constater que ce monsieur (…) n’a aucune solution mais qu’il est le problème no 1 de la Côte d’Ivoire pour avoir prédit qu’il rendrait le pays ingouvernable si sa candidature à l’élection présidentielle était rejetée? Certaines personnes répondront qu’il faut patienter car “tout vient à point à celui qui sait attendre”, d’autres estimeront que tout est dans la main de Dieu et que Celui-ci agira à son heure. Martin Luther King fut confronté à la même question dans une Amérique où les Noirs étaient quotidiennement victimes de mépris, de violence et de discrimination. Sa réponse, il la donna dans “Why we can’t wait” (Pourquoi nous ne pouvons pas attendre), un ensemble de lettres écrites pendant son séjour dans la prison de Birmingham. La lettre “Why we can’t wait”, qui date d’avril 1963, est indiscutablement l’un des textes les plus poignants de l’ancien pasteur d’Atlanta. On y voit un autre Luther ou bien celui-ci s’y dévoile sous un autre jour. Aux Blancs modérés qui reconnaissent le caractère illégitime de la ségrégation raciale, mais qui reprochent aux activistes noirs d’être trop impatients, King répond que “l’Histoire est la longue et tragique illustration du fait que les groupes privilégiés cèdent rarement leurs privilèges sans y être contraints”, que, “s’il arrive que des individus soient touchés par la lumière de la morale et renoncent d’eux mêmes à leurs attitudes injustes, les groupes ont rarement autant de moralité que les individus”, que “la liberté n’est jamais accordée de bon gré par l’oppresseur mais doit être exigée par l’opprimé” et que lui, Luther, ne s’est “jamais engagé dans un mouvement d’action directe à un moment jugé opportun, d’après le calendrier de ceux qui n’ont pas indûment subi les maux de la ségrégation”. Pour lui, le mot “Attendez !” veut simplement dire “Jamais !”. Opposé à une “Justice trop tardive qui est un déni de justice”, Luther King rappelle opportunément que les Noirs ont attendu “pendant plus de trois cent quarante ans les droits constitutionnels dont nous a doté notre Créateur”. Plus loin, il ajoute ceci: “Ceux qui n’ont jamais senti le dard brûlant de la ségrégation raciale ont beau jeu de dire: ‘Attendez !’. Mais quand vous avez vu des populaces vicieuses lyncher à volonté vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et sœurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d’expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d’attraction qui vient de faire l’objet d’une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce que ce parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d’un sentiment d’infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous la voyez commencer à obli- térer sa petite personnalité en sécrétant inconsciemment une amertume à l’égard des Blancs ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : ‘Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ?’; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce qu’aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : « Blancs », « Noirs » ; quand votre prénom est « négro » et votre nom « mon garçon » (quel que soit votre âge) ou « John » ; quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement « Madame » ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l’instant d’après, accablé de peur à l’intérieur et de ressentiment à l’extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. Il vient un temps où la coupe est pleine et où les hommes ne supportent plus de se trouver plongés dans les abîmes du désespoir.”
Toutes les lignes de “Why we can’t wait” sont si riches et si denses qu’elles mériteraient d’être reprises ici. Mais oserais-je le faire que mon lecteur n’éprouverait plus le besoin d’acheter et de lire le livre. King a aussi ce passage que je trouve sublime: “Prétendre que le temps, à lui seul, guérira inéluctablement tous les maux, voilà une idée étrangement irrationnelle. En réalité, le temps est neutre; il peut être utilisé pour construire ou pour détruire… Notre génération ne doit pas se reprocher seulement les actes et les paroles au vitriol des méchants, mais aussi l’effrayant silence des justes. Nous devons admettre que le progrès de l’humanité ne roule jamais sur les roues de l’inéluctabilité. Il n’est amené que par les efforts inlassables et persistants des hommes qui ont la volonté de collaborer à l’œuvre de Dieu. Sans ce dur labeur, le temps lui-même devient l’allié des forces de stagnation sociale”. Les théologiens catholiques soutiennent que le Dieu, qui nous a créés sans nous, ne veut cependant pas nous sauver sans nous. Par conséquent, je considère que l’idée selon laquelle “c’est Dieu seul qui peut nous sortir de cette situation” est non seulement une connerie mais une insulte à ce Dieu-là qui envoya Moïse auprès de Pharaon pour libérer son peuple de l’esclavage en Égypte (Exode 3, 7). Comme Luther King, je dirais en conclusion que les Ivoiriens ne peuvent pas attendre 2015 ou 2020 pour prendre leurs responsabilités. Le moment est venu de sortir de notre peur et de notre torpeur. C’est maintenant que nous devons agir. Pourquoi ? Parce que, avec la substitution des Guérés par des Burkinabè à l’Ouest de la Côte d’Ivoire et l’octroi de la nationalité ivoirienne à des milliers de Maliens, Burkinabè et Guinéens d’une façon qui ne respecte pas les lois ivoiriennes, nous risquons à terme de devenir étrangers dans notre propre pays. (...)

Jean-Claude Djereké Auteur de “L’Afrique et le défi de la seconde indépendance” (Paris, L’Harmattan, 2012) et chercheur asso- cié au Cerclecad, Ottawa (Canada)

Le Nouveau Courrier N° 844 Du Vendredi 02 Août    2013




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