Le panafricain, une symphonie inachevée ?

Jeudi 23 Mai 2013 - 09:52


Le panafricain, une symphonie inachevée ?
« Divisés nous sommes faibles. Unie, l’Afrique pourrait devenir, et pour de bon, une des plus grandes forces de ce monde... » Kwame Nkrumah

L’unité des Etats africains ainsi que de tous les africains de la diaspora fut et demeure l’une des clefs qui permet de saisir le panafricanisme dans toute sa dimension. L’unité envisagée dans le cadre du panafricanisme a semble-t-il une double dimension. L’une politique, c’est-à-dire constituer un groupe homogène capable de faire face aux vents occidentaux et l’autre sociale en cela qu’elle fait de la solidarité africaine la base de toute construction stable. Les pionniers de ce mouvement ont vite perçu que seul le fédéralisme pouvait aider l’Afrique à négocier une place non négligeable sur la scène internationale. Bien que l’idée de fédéralisme ait été combattue par certains dirigeants d’alors, les africains réussirent à mettre sur pied une organisation panafricaine : l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) le 25 Mai 1963, laquelle organisation devint en 2002, l’Union Africaine (UA). Cette organisation était-elle la première note d’une symphonie? Assurément oui. Mais malheureusement, en 50 années d’existence, l’on s’interroge toujours sur le sort réservé à l’unité matérielle de l’Afrique. L’Afrique forme-t-elle aujourd’hui une forte entité structurée autour de la solidarité africaine ?
A sa création, l’Oua fut considérée comme la super organisation africaine capable d’unir les africains. Dès ses premières heures, elle s’engagea dans la lutte contre l’apartheid et afficha son soutien aux entités africaines encore sous domination coloniale. De tels actes qui méritent d’être saluées, donnèrent espoir en ce qu’elles s’inscrivaient dans la droite ligne du panafricanisme. Mais le panafricanisme, ne se limite pas à ces initiatives généreuses. Il va bien au delà. Parce qu’il est une nécessité de survie, le panafricanisme devait trouver son aboutissement dans la création d’une vaste entité politique regroupant l’ensemble des Etats afri cains. Cela ne devait intervenir qu’après la décolonisation et le renforcement des Etats désormais élevés au grade d’Etats souverains. Il est évident que pour atteindre un tel niveau d’organisation, l’organisation panafricaine devait s’assurer qu’à la base, c’est-à-dire, au niveau des Etats, les dirigeants posent des actes tendant à faciliter l’unité envisagée.
Mais il semble que de véritables boulets ont aidé le mouvement panafricain à sombrer sous l’autorité de l’Oua/Ua. Ces boulets sont révélateurs des diverses compréhensions que les dirigeants africains ont du panafricanisme en général et de l’unité en particulier.
D’abord, l’organisation panafricaine regroupe un ensemble d’Etats dont les plus voraces affidés à l’ex puissance coloniale, envisagent régulièrement de déstabiliser leurs voisins immédiats ou éloignés. Cette tendance de ces Etats à être «les assasins» d’autres pays, met à mal la solidarité prônée par le panafricanisme. En effet, la solidarité voudrait  que les difficultés économiques, sociales ou politiques des uns soient ressenties par les autres comme des difficultés communes. Il ne s’agit pas ici d’une solidarité factice mais plutôt de la solidarité au sens africain du terme. Or en maintes occasions, elle a manqué entre Etats africains. Des Etats aux prises avec les impérialistes ont rarement reçu l’appui d’autres Etats africains. Au lieu de faire front, certains se sont rangés du côté de ces impérialistes pour déstructurer l’Etat africain. D’autres par leur silence, ont aidé l’impérialiste à faire main basse sur le pays visé. En 2002, le Président Blaise Compaoré transforma son pays en base arrière de la  rébellion armée pro-Ouattara. Au plus fort de la crise Libyenne, l’exPrésident sénégalais, Abdoulaye Wade, fut de ceux qui ont appelé à une intervention militaire occidentale. Il affichait une fierté à soutenir qu’il est un fervent partisan du droit d’ingérence. Récemment, les Présidents Idriss Deby et Denis Sassou Nguesso furent présentés comme des soutiens objectifs de la coalition Seleka, laquelle arracha le pouvoir à l’ex-Président centrafricain, le Général François Bozizé. L’organisation panafricaine qui a des oreilles bien tendues, ne saurait affirmer qu’elle n’a aucune connaissance de tels actes. Bien que le sachant elle n’a jamais eu le courage de dénoncer de tels actes qui tranchent avec l’idéal panafricain.
Ensuite, les Etats développent encore des égoïsmes qui les empêchent de céder des parcelles de souveraineté. Bien que certaines constitutions dont celle de la Côte d’Ivoire affirment s’engager à « promouvoir l’intégration régionale et sous-régionale en vue de la constitution de l’unité africaine», il n’a jamais été démontré que ces Etats ont expressément renoncé à certaines matières, à l’exception notable du domaine monétaire, sous tutelle française. Si nous considérons que l’unité se construit au fil des ans, il nous sera intéressant de soutenir qu’en 50 ans d’existence, nos Etats auraient pu faire évoluer leurs constitutions dans  le sens de l’unité souhaitée. De façon pratique on aurait pu passer le cap de confédération, ou être actuellement à ce niveau. Certaines matières dont les affaires étrangères, la défense devraient relever de la compétence de l’organisation panafricaine, dans l’attente d’un fédéralisme parfait. Or l’Afrique en est encore bien loin d’où son extrême fragilité. Le parlement panafricain constitué de députés élus au plan national ne peut être regardé comme un abandon de souveraineté. Ces élus nationaux sont plutôt des «commis» dont la légitimité est régulièrement sujette à caution. Par exemple que représente un élu porté au parlement par seulement 15 ou 20% des citoyens cela à la  suite d’un processus électoral à la fiabilité contestable? N’aurait-il pas été intéressant que ces élus soient le résultat d’un processus directement piloté par l’organisation africaine ?
D’ailleurs, combien sont-ils les africains qui savent l’existence d’un parlement panafricain ? Les égoïsmes enrobent aussi la politique monétaire qui est soit le seul apanage de l’Etat ou le domaine réservé du colonisateur, cas du FCFA. Au fil du temps, l’on assiste plus au renforcement de la dépendance monétaire des Etats dont la monnaie est arrimée à l’euro qu’à une mise en place d’une monnaie sur laquelle les africains exercent une souveraineté certaine.
Enfin, le mode d’accession au pouvoir d’Etat et la politique mise en œuvre par certains dirigeants constituent un obstacle dirimant à l’émergence du panafricanisme. Comment un dirigeant installé par l’occident peut-il sérieusement se présenter comme un souverainiste? Comment un dirigeant reconnu pour ses performances dictatoriales peut-il œuvrer à démocratiser l’Afrique ? Comment, un Président qui met en œuvre une politique qui divise, peut-il appeler de tous ses vœux à l’unité africaine ?
Toutes ces questions aident à définir le profil des dirigeants appelés à présider aux destinées de nos Etats. Il serait illusoire de croire qu’un dirigeant qui tire sa légitimité de l’occident soit en mesure de s’investir dans le rêve panafricain. La source même de sa légitimité s’oppose au panafricanisme, à l’unité de l’Afrique. Cela est d’autant plus vrai que l’unité est regardée par l’occident comme un danger qui menace son rêve d’hégémonie. Les exemples d’assassinats et de neutralisation de leaders souverainistes peuplent notre histoire :Ruben Um Nyobe, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Laurent Gbagbo. Le comble c’est qu’à bien des égards, l’organisation panafricaine a aidé, directement ou indirectement, à l’élimination de certains de ces leaders.
Il nous faut donc à la tête de nos Etats des dirigeants totalement indépendants de l’occident. Des dirigeants qui procèdent du choix souverain du peuple qu’ils sont censés dirigés.
Par ailleurs, les vieilles et jeunes dictatures africaines freinent l’éclosion de l’unité tant rêvée. Un dirigeant qui terrorise ses gouvernés afin de se pérenniser au pouvoir accède difficilement à l’idée qu’il faut aller à une union véritable car, cela s’apparenterait à une perte de privilèges et de puissances. Il en est de même pour ce dirigeant qui par sa politique, parvient à diviser le peuple, érige le tribalisme et le népotisme au rang de valeurs. Le vivre ensemble, une autre traduction de l’Etat-nation, est bien loin d’être une réalité dans plusieurs Etats africains. L’on assiste toujours à des réflexes tribaux, la gouvernance étant devenue une affaire de famille, de clan. Malheureusement notre organisation est meublée de ces dirigeants ennemis de la cause africaine. On pourrait penser que l’agenda secret de tels dirigeants est de s’opposer à l’unité africaine.
Notre organisation panafricaine semble elle-même opposée à l’unité africaine. En effet, aucune action visant à briser les boulets qui tirent le rêve panafricain à l’arrière, n’est posée. Tous affirment avec fierté qu’ils rêvent d’une Afrique unie alors qu’en réalité, les actes posés prennent à défaut les nombreuses et belles professions de foi.
Le panafricanisme est-il une symphonie inachevée ? Il ressort de notre analyse que l’idée d’unité africaine est loin d’être une réalité. Il a certes été mis sur pied une organisation panafricaine, mais celle-ci n’a pas encore joué son rôle d’organisation sensée unir les africains. Les Etats membres de l’organisation trainent encore les pas car ils sont perpétuellement hantés par des pratiques qui rament à contre courant de l’unité africaine. Le manque de solidarité, les guerres d’intérêts nationaux certainement plus alléchants que ceux dits africains, les simulacres de démocratie, les divisions et réflexes tribaux rendent quasiment illusoire l’unité africaine souhaitée. Mais au delà, le panafricanisme semble avoir perdu du terrain avec l’émergence de dirigeants au service des puissances occidentales et qui participent à affaiblir davantage notre continent. Espérons qu’après avoir savouré les 50 années de l’Oua/Ua, les africains réactualiseront le rêve du Dr Kwame Nkrumah.

Alain Bouikalo
Juriste

SOURCE: Aprica Infos




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