Le franc- CFA une: Une monnaie coloniale qui retarde l'Afrique (2 ème partie)

Vendredi 20 Avril 2012 - 05:18


Le franc- CFA une: Une monnaie coloniale qui retarde l'Afrique (2 ème partie)
II.2. BREVE HISTOIRE DE LA BCEAO
L’exploitation des colonies s’accéléra au tournant du XXe siècle, les cultures destinées à l’exportation firent leur apparition, et les grandes firmes commerciales, la CFAO, la SCOA, s’en assurèrent le monopole côté français, comme du côté anglais, la firme anglo-hollandaise Unilever. Et la gestion monétaire des colonies était assurée par des banques privées bénéficiant dans leurs zones respectives de privilèges d’émission. Tout commence le 27 avril 1848, date de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. De nombreux propriétaires d’esclaves sont ruinés, tant dans les Caraïbes que dans les possessions françaises d’Afrique. Le 30 avril 1849, une loi portant indemnisation des colons par suite de l’abolition de l’esclavage est votée. Le 21 décembre 1853, le décret portant création de la Banque du Sénégal est signé par Louis Napoléon BONAPARTE. Son capital, fixé à 230.000F est formé du prélèvement du 8ème des indemnités accordées aux colons, par suite de l’abolition de l’esclavage, et des arrérages échus de l’inscription de rente représentative de ce prélèvement. Cette Banque du Sénégal, fondée en 1853, avait ses locaux à Saint-Louis. Elle était spécialisée dans le crédit à court terme. Cependant, elle n’a jamais pu servir à une réelle politique de mise en valeur de la colonie.
Le 29 juin 1899, un décret est pris portant création de la Banque de l’Afrique Occidentale (BAO). Le siège de la BAO est fixé à Paris (78, rue de Provence) et Henri NOUVION fut nommé premier Directeur du nouvel établissement. La même année, débutèrent les activités de la BAO à Dakar, tandis qu’une agence était créée à Conakry.
A l’origine, le rôle de la « Banque du Sénégal » qui deviendra l’Institut d’Émission de l’Afrique Occidentale Française et du Togo (de 1955 à 1959) et, enfin, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (à partir de 1959), est d’organiser la paupérisation du corps social africain, pour empêcher l’érection d’une bourgeoisie nationale du commerce, en refusant le crédit aux populations locales en Afrique noire. Et cette politique criminelle continue encore, contre le développement de l’Afrique. En effet, jusqu’aujourd’hui, les banques françaises en Afrique, n’accordent aucun crédit de développement aux particuliers. Elles n’accordent aucune ligne de crédit à la consommation aux ménages les plus démunis. Son rôle colonial, c’est d’encaisser le maximum d’argent liquide pour la métropole sans investir localement, ni dans les entreprises africaines ni dans le développement.
Depuis cette date, la BCEAO a toujours été dirigée par un directeur général français. Le dernier français en est Robert Julienne qui occupa le poste de gouverneur depuis le 28 septembre 1962 jusqu’en 1973. Le siège de la banque était à Paris. Avant de passer le flambeau aux africains pour la direction et le siège de la banque, la France exigea la signature le 4 Décembre 1973, d’un nouvel Accord de Coopération et de la nouvelle Convention de Compte d’opérations entre la République Française et l’UMOA. C’est finalement le 15 décembre 1974 que M. Abdoulaye FADIGA sera nommé aux fonctions de Gouverneur de la BCEAO. Ce dernier va œuvrer pour le transfert du siège de la BCEAO de Paris à Dakar en Juin 1978 et l’inaugurer le 26 mai 1979.Avant de clore ce chapitre sur la BCEAO, disons un mot sur la fonction d’une banque centrale. La BCEAO, rebaptisée par nous, sous le nom de « Banque Centrale Européenne en Afrique de l’Ouest », ne fait qu’appliquer les directives de la BCE.
A l’occasion de l’entrée en vigueur de la reforme institutionnelle de l’UMOA et de la BCEAO (1er Avril 2010), M. Philippe-Henri Dacoury Tabley, gouverneur de la BCEAO donnait dans une interview, l’objectif de cette reforme en ces termes : « la mise en œuvre de la réforme devrait, en assignant à la BCEAO un objectif prioritaire de stabilité des prix, permettre, de garantir le pouvoir d’achat de notre monnaie et apporter une réponse adéquate au défi du financement des économies ». Le constat est frappant, sans aucun doute humiliant. Pour revenir à notre sujet, la BCEAO poursuit prioritairement un objectif de stabilité des prix au sein de l’Union Monétaire Ouest Africaine au détriment de notre développement économique. Cette banque est contre les africains. La lutte contre l’inflation ne doit pas être l’objectif principal de la BCEAO, ni avoir une cible d’inflation de 2% comme la BCE car les populations ouest-africaines ne vivent pas les mêmes conditions économiques que les européens.
L’acceptation d’une souveraineté nominale et le refus absolu d’une indépendance réelle, telle est la réaction type des nations colonialistes à l’égard de leurs anciennes colonies. Le franc CFA est une monnaie coloniale qu’il faut faire disparaître.

IV. POURQUOI SORTIR DE LA ZONE FRANC

La question à laquelle nous répondons ici est celle de savoir pourquoi les pays africains de la zone franc doivent-ils sortir de cette zone ou du moins décoloniser le franc CFA sinon la remplacer par une monnaie purement africaine. Notre thèse se justifie pour au moins trois raisons.Premièrement, le franc CFA et ses mécanismes sont des leviers du pillage des économies africaines.Deuxièmement, le franc CFA est un instrument de domination de la France en Afrique.Troisièmement, le franc CFA entame la souveraineté des pays membres.

IV.1. Le franc CFA et ses mécanismes sont des leviers du pillage des économies africaines

* Les principes de la zone franc posent problème. Précisons ici rapidement ce point.

- Au niveau de la parité fixe, selon les enseignements de la théorie standard, elle se justifie d’autant plus que l’économie est petite, peu ouverte, faiblement diversifiée, polarisée sur le pays de monnaie d’ancrage, qu’il y a à l’intérieur des zones une mobilité forte du travail et faible mobilité du capital. La fixité du change peut également se justifier pour des motifs d’ordre microéconomiques (réduction des incertitudes sur des taux de change réels) et macroéconomiques (stabilité des prix, gestion saine des finances publiques). Et ceci d’autant plus que les petites économies africaines sont fortement ouvertes et qu’elles sont fortement intégrées au niveau des importations et des capitaux à l’Europe. Cependant, ces arguments favorables à la fixité du change sont contrecarrés par l’existence de chocs réels et nominaux, intérieurs et extérieurs. Des économies fortement exposées à des chocs comme les pays de la zone franc, ont intérêt à stabiliser l’économie par la flexibilité de change. Dans le cas de chocs externes, le taux de change flexible neutralise les effets des chocs. Dans le cas de chocs interne réels (comme la sécheresse), il permet de stabiliser le produit national réel. Le taux de change flottant permet théoriquement une autonomie de la politique monétaire et joue un rôle de stabilisation automatique. Le régime de change fixe a pour conséquence de ne pas s’adapter aux réalités économiques.
- Au sujet de la libre transférabilité, cette disposition favorise la fuite des capitaux. Selon la CNUCED, la fuite des capitaux en 30 ans des pays africains depuis les indépendances dépasse 400 milliards de dollars américains. Selon Hugon (1999, p.99) [5], on estime l’hémorragie des capitaux hors UEMOA à 3 milliards de francs en 1991, à 4,6 milliards en 1992 et à 5 milliards de francs durant les 6 premiers mois de l’année 1993. Les placements spéculatifs effectués en francs Cfa en France entre janvier 1990 et juin 1993 s’étaient élevés à 928,75 milliards de francs Cfa, soit environ 1,416 milliards d’euros. Le montant des transferts sans contrepartie des ménages non africains sortis des PAZF en direction de la France et le RDM est passé de 89 millions de dollars (en 1970) à 434 millions de dollars (en 1993). Le montant cumulé de ces transferts est estimé à 3783,6 millions de dollars (soit 2200 milliards de franc CFA).

En 2004, l’Afrique noire (sans l’Afrique du Sud) a reçu 0,4% des IDE dont la moitié a été au bénéfice de l’Angola et du Nigeria.-

Quant à la convertibilité illimitée, elle est virtuelle. La convertibilité revient à dire simplement que tout étranger détenteur de cette monnaie doit avoir la possibilité, à tout instant, de l’échanger librement contre d’autres monnaies ou contre de l’or. La convertibilité revêt plusieurs formes et on en distingue le plus souvent les degrés de convertibilité par rapport aux opérations, aux pays, et aux agents. Pour les petites économies que sont les pays africains de la zone franc, il n’est pas bon d’avoir des monnaies convertibles. Dans la remuante histoire du franc français, l’échange de francs contre des devises n’était pas libre, mais réglementé. Cette convertibilité externe du franc, rétablie en 1958 pour les non-résidents, n’était pas totale pour les résidents. Par exemple, ceux-ci ne pouvaient pas sortir des capitaux hors des frontières sans autorisation administrative. La Tunisie par exemple a une politique qui s’appuie sur le maintien de contrôles des capitaux, c’est-à-dire sur une « convertibilité » partielle de la monnaie, certaines opérations sur les mouvements des capitaux avec l’extérieur restant soumises à restrictions. Cela permet à la Banque centrale de
conserver une certaine marge de manœuvre sur sa politique intérieure. Quant au géant chinois, la grande fragilité de son système bancaire étatique (créances douteuses) ne l’autorise pas aujourd’hui à libéraliser son marché des changes et à rendre sa monnaie librement convertible sous peine de faire peser des risques importants sur la croissance économique chinoise. Le Naira n’est pas une monnaie convertible pourtant le Nigeria est un géant économique ; la Roupie également n’est pas convertible pourtant l’Inde est une puissance économique.
La convertibilité du franc CFA est d’autant plus virtuelle que les francs CFA de la BCEAO et ceux de la BEAC ne sont pas convertibles entre eux, ce qui n’encourage pas le développement des échanges entre les deux zones. Au contraire, les mécanismes de la zone franc facilitent les relations financières et commerciales entre la métropole et les territoires, tout en supprimant le risque de change entre les deux monnaies (Euro et franc CFA).
* Le franc CFA n’a pas apporté le développement mais la pauvreté

Déjà, parmi les 49 pays moins avancés (PMA), 35 sont en Afrique subsaharienne (ASS). La zone franc, elle, représente 12% de la population africaine, 12% du PIB et 1,5% des exportations.
Avec une population de 25% supérieure à celle de la France, les PAZF représentent 4,5% du PIB français ou 1,5% de masse monétaire.
La zone franc n’a pas apporté le développement aux pays membres mais le développement du sous-développement.
Pour atténuer cette pauvreté, l’aide française est venue comme une bouée de sauvetage. En effet, les pays de la zone Franc sont des principaux bénéficiaires de l’aide publique au développement française. En 1997, ils ont reçu environ la moitié de l’APD bilatérale française aux pays d’Afrique sub-saharienne, ce qui représente 23 % des apports bilatéraux de la France aux pays en développement (6,5 MdF sur 27,8 MdF d’aide bilatérale en 1997). Dans le cadre du traitement de dette au sein du Club de Paris, 10 pays de la Zone franc [6] ont bénéficié d’annulations pour un montant total rééchelonné de 23 MdF. La France a apporté près de 50 % de l’effort ainsi consenti par les créanciers. En plus des accords conclus dans le cadre du Club de Paris, la France a pris des mesures bilatérales exceptionnelles de réduction de dettes, en annulant en 1989, les crédits d’aide publique au développement (Dakar I), puis en procédant à une nouvelle annulation en 1994 (Dakar II), soit une annulation de dette de 55 MdF au profit des pays de la zone Franc. Entre 1993 et 1996, l’effort de réduction de dettes a représenté en moyenne une contribution annuelle de la France de 3,2 MdF, soit plus du tiers de l’aide bilatérale française à la zone Franc.En tout état de cause, les pays de la zone franc ne sont pas mieux lotis en termes de performances macroéconomiques à comparer aux pays africains hors zone franc. Une synthèse de nombreux travaux comparant les performances est présentée chez Hadjimichael et al. (1995) [7].
Lorsqu’on compare les taux de croissance du PIB des pays africains de la zone franc et des pays hors zone, il apparait que les années 60 et 70 sont marquées par des résultats supérieurs pour les pays de la zone franc (5% contre 4,4%) alors qu’il y a inversion au cours de la décennie 80, plus précisément entre 1985 et 1991(1% contre 3,7%), sur l’ensemble des trois décennies, les résultats sont, en revanche, comparables [8]. On note également une plus grande instabilité des taux de croissance au sein de la zone. L’écart-type du taux de croissance a été entre 1971 et 1987 de 7% contre 4,5% pour les pays voisins. De 1980 à 1994, les écarts du PIB réel par rapport à sa tendance à long terme ont été supérieurs.
En 2010, la situation n’est guère reluisante pour les pays de la zone franc. La Côte d’Ivoire demeure en dépit de la crise militaro-politique qu’elle traverse depuis 2002, le premier pays africains de la zone franc en termes de PIB réel. Pourtant, le franc CFA n’a pas permis à ce pays de faire mieux que les pays hors zone franc (Tableau 1).
Les pays comme l’Algérie, l’Angola, l’Ethiopie, le Kenya, le Maroc, le Nigeria, le Soudan, la Tanzanie, la Tunisie, pour ne citer que ces pays, ont chacun un PIB réel supérieur à celui de la Côte d’Ivoire (le premier en termes de PIB réel en 2010 de la zone franc), comme l’indique le tableau 3 ci-dessous. Certains de ces pays font mieux en matière d’espérance de vie. Au sein des PAZF, le Togo (63), le Benin (62) et le Gabon (61) occupent le peloton de tête en termes d’espérance de vie. Les pays qui ont accédé très tôt à leur souveraineté monétaire ont des espérances de vie plus élevées que les trois pays cités ci-dessus. Il s’agit par exemple de la Tunisie (74), de l’Algérie (73), du Maroc (72), de Maurice (72) et du Cap-Vert (72).

Tableau 1 : Le classement des pays africains de la zone franc en termes de PIB réel en 2010.

Rang Pays PIB réel (en milliards de dollars)
1er Côte d’ivoire 22,4
2e Cameroun 21,9
3e Guinée-Equatoriale 14,5
4e Sénégal 12,7
5e Gabon 12,6
6e Congo 11,9
7e Mali 9,1
8e Burkina-Faso 8,7
9e Tchad 7,6
10e Benin 6,5
11e Niger 5,6
12e Togo 3,1
13e Centrafrique 2,1
14e Guinée-Bissau 0,8

Source : Le Monde : bilan du monde, la situation économique internationale, 2011, p. 91.
Tableau 2 : Le classement des pays africains de la zone franc en termes de PIB réel/ habitants en 2010.
Rang Pays PIB réel/habitants (dollars)

 
1er Guinée-Equatoriale 11081
2e Gabon 8395
3e Congo 3075
4e Cameroun 1071
5e Côte d’Ivoire 1016
6e Sénégal 964
7e Tchad 743
8e Bénin 673
9e Mali 649
10e Burkina-Faso 590
11e Guinée-Bissau 498
12e Centrafrique 469
13e Togo 441
14e Niger 383

Source : Le Monde : bilan du monde, la situation économique internationale, 2011, p. 91.
Tableau 3 : Le PIB réel et le PIB réel/habitants de quelques pays hors zone franc.
Pays PIB réel (milliards de dollars) PIB réel/Habitants(dollars)

Algérie 159 4478
Angola 85,8 4812
Botswana 12,5 6796
Ethiopie 30,9 365
Ghana 15,3 646
Kenya 32,4 888
Maroc 91,7 2868
Maurice 9,4 7303
Mozambique 10,2 473
Namibie 11,5 5454
Nigeria 206,7 1324
Ouganda 17,1 504
Soudan 65,9 1643
Tanzanie 22,4 543
Tunisie 43,9 4160
Zambie 15,7 1286

Source : Le Monde : bilan du monde, la situation économique internationale, 2011, p. 91.
Dr Prao Yao Séraphin
Vice-président chargé des affaires économiques et sociales de la cellule de veille et d’éveil (CVE) de la Côte d’Ivoire.
Président de l’association des théoriciens africains de la monnaie (ATAM)

 
 
 
 
 




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