Le « drame » de la Jeunesse ivoirienne

Samedi 23 Août 2014 - 00:52


Une partie de l'assistance des jeunes aux 3ème " Assises de la Jeunesse ivoirienne " du 28 octobre au 1er novembre 2013
Une partie de l'assistance des jeunes aux 3ème " Assises de la Jeunesse ivoirienne " du 28 octobre au 1er novembre 2013
L’indignation quant au sort de la jeunesse ivoirienne et l’analyse « lucide  » de deux phénomènes relativement récents nous a inspiré cette modeste réflexion. Elle est donc inhérente à la problématique globale de l’extrême jeunesse des sociétés africaines dont on dit qu’elle est concomitamment une bombe à retardement ou une opportunité à saisir. Il s’agit principalement du «  broutage  » et des grossesses en milieu scolaire. De quoi s’agit-il concrètement  ? Pourquoi ces deux faits traduisent, en tout cas selon nous, un drame que vit ou subit, c’est selon, la Jeunesse ivoirienne  ?  Mais avant de répondre à ces questions il est nécessaire, comme l’impose le bon sens, de s’entendre sur ce que nous entendons par les termes  «  drame  » et «  jeunesse ivoirienne  ». Par drame nous entendons ici celle que donne le dictionnaire Littré c’est-à-dire une «  suite d'événements tragiques et/ou terribles qui émeuvent, qui touchent. » A propos du vocable de jeunesse disons qu’il est un fait de société ou de culture. Le définir ramène à prendre tout un ensemble de précautions théoriques et paradigmatiques. Selon le philosophe Simplice Dion «  pour comprendre de quoi il s’agit, il faut commencer par se demander de qui il s’agit  ».

La Jeunesse  : débat autour d’une définition

Selon le mot de Pierre Bourdieu, «  la jeunesse n’est qu’un mot (1)  ». Pour ce dernier la jeunesse est un enjeu de lutte de pouvoir et les divisions d’âges sont donc arbitraires. Issu du terme latin juvénis, la jeunesse pourrait se définir comme étant une transition, un état d’esprit une dimension d’évolution. Selon les Nations Unies la jeunesse est un groupe social dont les membres ont entre 15 et 24 ans inclus. Cette définition a été donnée pour l'Année Internationale de la Jeunesse en 1985. Toutes les statistiques onusiennes sur la jeunesse   sont basées sur cette définition. De cette définition, les enfants sont les personnes qui ont au plus 14 ans. Il est cependant à noter que l'Article 1 de la Convention des Nations Unies sur les Droits de l'Enfant définit "enfants" les personnes jusque l'âge de 18 ans. Cependant, la définition opérationnelle et les nuances données au terme "jeunesse" varient souvent de pays en pays, selon les facteurs spécifiques socio-culturels, institutionnels, économiques et politiques.   Au sein de la catégorie de la "jeunesse" il est aussi important de faire la distinction entre les adolescents (13-19) et les jeunes adultes (20-24), car les problèmes sociologiques, psychologiques et de santé auxquels ils font face, peuvent être différents. On comprend donc aisément l’ambigüité quant à la définition du terme de jeunesse. Pour ce qui est du cas précis de la Côte d’Ivoire les statistiques existantes confirme le constat d’une population «  majoritairement jeune  » avec 34. 9 % de moins de 15 ans et 5, 9 % de moins de 25 ans (2).  La population ivoirienne est donc composée de 79, 34 % de moins de 35 ans (3). Revenons aux deux grands symboles du «  drame de la jeunesse ivoirienne  »  : le broutage et les grossesses en milieu scolaire.
   
Les faits

Samedi 7 juin 2014  : le journal ivoirien Soir Info (N° 5908), spécialisé dans les faits et méfaits,  titre en co-une «  un élève de 6ème enceinte 3 filles de sa classe  ». Selon Norbert N’Kaka, l’auteur de l’article en question, il s’agit d’un élève répondant aux initiales de L. Z. W., élève de 15 ans inscrit en classe de 6ème 7 au lycée moderne Usher Assouan. «  il ressort que L.Z.W qui n'est pas un élève brillant en classe, passe le clair de son temps à séduire les filles de sa classe avec des espèces trébuchantes et sonnantes aux origines douteuses.  » Ce fait aurait pu être simplement anecdotique s’il n’avait pas un lien avec la situation spécifique de l’école ivoirienne. Précisons que le fait n’est pas nouveau même si nous devons reconnaitre qu’il s’est aggravé. Déjà en 1988 on faisait état de plus de 900 cas (4) et de 1200 cas en 2008. En effet, selon chiffres disponibles, l’année scolaire 2012-2013 s’est soldée avec un bien triste record de 5. 076 cas de grosses qui se sont repartissent comme suite  : primaire 965 cas dont 49 au CE2 contre 2. 214 cas au secondaire. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Les trois principaux nous semble d’abord le problème de logement car faute de résider en famille ou chez des tuteurs, les élèves se regroupent souvent dans des foyers ou des maisons de location où ils sont livrés à eux-mêmes. 80% des élèves des départements de Daloa et Bouaflé, au centre ouest de la Côte d’Ivoire vivent dans ces conditions. Ensuite la distance qui sépare les élèves de leur habitation à l’école. Si ces causes énumérées ci-dessus sont déterminantes il faut ajouter enfin la «  crise des valeurs  » et la perte de repères dont souffrent les jeunes ivoiriens à l’instar d’autres jeunes africains. Les jeunes ont perdu leurs repères devant l’inexistence de valeurs reconnues, promues et partagées par toutes les composantes de la société. L’absence de modèles, la dévalorisation de l’effort des jeunes, la promotion des médiocres font que les jeunes s’identifient à des valeurs étrangères, sans consistance, véhiculées dans les NTIC, les séries télévisées, les journaux etc. quant on voit d’importantes personnalités publiques ayant acquis un confort matériel «  insolent  » sans véritable «  mérite  » ni «  véritable  » effort on se demande quel message voudrait-on faire passer à la jeunesse ivoirienne. Lorsqu’à longueur de journée l’on montre à la télévision, sur internet, dans les journaux ou sur les affiches des publicités de nouvelles marques de produits de beauté, des portables de dernières générations ou des boissons avec comme cible principale les jeunes filles, où voudrait-on que celles-ci trouvent les moyens de s’en procurer  ? Quant on voit des personnes ayant acquis un confort matériel «  insolent  » sans véritable «  mérite  » ni «  véritable  » effort grâce à un «  travail honnête  » et l’excellence ne peuvent plus être considérés comme des valeurs par les jeunes. A ceci s’ajoute la démission
des familles et la crise de l’éducation. La pensée des jeunes ivoiriens pourrait être résumée par les propos de ce jeune apprenti-chauffeur d’Abobo  :  « …pour moi, ce qu’il me faut, c’est avoir une situation quelque soit le prix à payer. Ceux qui nous parlent de valeurs, sont tous de voleurs alors pourquoi, moi je dois marcher avec des valeurs alors que eux ils sont pourris et qu’ils ont tout le fric  ? La seule valeur qui compte, c’est le fric  (5)». Triste réalité  ! Hélas  !



Un jeune brouteur exhibant fièrement son butin
Un jeune brouteur exhibant fièrement son butin
Profession brouteur  


Le broutage, cette forme de cybercriminalité dont la jeunesse ivoirienne s’est faite une spécialité a récemment fait une bien curieuse publicité à notre pays après le cacao. Les chiffres en la matière sont plus qu’alarmant : 3,3 et 3,6 milliards de francs CFA de préjudice dont se sont fait coupables les « célèbres brouteurs d’Abidjan » respectivement pour les années 2012 et 2013. Ces ‘’brouteurs’’, parmi lesquels l’on retrouve de nombreux élèves et étudiants, devenus des « génies » de l’arnaque opèrent depuis les cybercafés dans des quartiers bien précis tels que : Port- Bouët, Marcory, Koumassi, Treichville et Yopougon avec souvent la complicité de gérants de cybers qui sont parfois eux-mêmes des ‘’brouteurs’’. Pour répondre à cette menace nationale le gouvernement ivoirien a dû créer la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC). Mais à la vérité, à y bien regarder de près, le mal n’est seulement ivoirien car selon le FBI, qui a placé, en 2010, trois pays africains parmi les dix premières sources de cyberarnaques. Les « heureux élus » : le Nigeria (3e), le Ghana (7e), et le Cameroun (9e). Il ne serait pas étonnant si notre pays se hissait  dans le top 10 de ce classement honteux tant les faits et gestes des brouteurs ivoiriens inquiètent par le désordre social dont ils sont coupables. Deux exemples : récemment des sms circulaient faisait état de ce que une jeune fille se serait métamorphoser en serpent à Grand-Bassam et une autre en crapaud à Koumassi  après avoir ramassé des billets de banque. Il était fait injonction à tous de ne plus ramassé des billets de banque quelque soit le montant car ce serait les nouveaux genres de sacrifices des brouteurs afin d’être plus efficaces dans leur métier. Une autre information faisait état des crimes rituels que ceux-ci feraient dans le même objectif. Plusieurs enfants notamment à Bonoua ont été victime de ces mêmes brouteurs. Devant les dégâts sociaux, le préjudice économique de plus en plus important et face aux énormes menaces qui pèsent sur non seulement sur l’économie numérique ivoirienne et sur la crédibilité et l’image même de notre pays il est impérieux que les autorités prennent le taureau par les cornes. Il est encourageant que la loi 2013-451 relative à la lutte contre la cybercriminalité ait été prise mais il faut que des décentes musclées surprises de la police soient faites dans des cybercafés où de forts soupçons de haut lieux de broutage sont alléguées. Donner la possibilité d’interpeller des jeunes dans des quartiers où c’est une notoriété publique et dont ils s’enorgueillissent de leurs prouesses en postant sur leur page facebook des photos avec des sommes forts importantes en liasses de billets.
On peut l’affirmer donc sans ambages et sans grand risque de se tromper la jeunesse est dans un pays comme la Côte d’Ivoire certes une très grande opportunité et représente donc à n’en point douter un atout ou un avantage majeur pour son développement. Mais n’oublions surtout pas que c’est aussi une grande menace dont nous sous-estimons très souvent les inconvénients. Car « C’est une force qui peut être explosive et émancipatrice, mai aussi ravageuse et destructrice quand elle est rejetée et ghettoïsée. » (S. HESSEL, E. MORIN) Il faut donc que les pouvoirs publics en font une priorité pour que véritablement notre pays puisse atteindre l’émergence à l’horizon 2020 tant prônée par le chef de l’État et une « terre d’espérance » selon les vers de notre hymne national. Comme l’écrit Joseph Ki-Zerbo : « Une société qui renonce à prendre en charge sa jeunesse et à la doter des outils d’une promotion optimale, enterre son propre avenir. C’est une société suicidaire. ».
Ceci est une alerte car le sort le la Jeunesse ivoirienne pourrait être l’obstacle majeur sur le chemin de l’émergence. Comme dit le proverbe burkinabé «  Si nous nous couchons, nous sommes morts »

NOTES

(*) Extrait d'un ouvrage à paraître : «  La Côte d’Ivoire m’inquiète  : essai de réflexion sur le mal ivoirien  ».
(*) Extrait d'un ouvrage à paraître : «  La Côte d’Ivoire m’inquiète  : essai de réflexion sur le mal ivoirien  ». Contribution publiée par le journal gouvernemental Fraternité Matin, N°14. 878, du samedi 5 et dimanche 6 juillet 2014, p. 3 dans la rubrique «  Débats et Opinions  » 
Sur mon BLOG  : http://lepenseurdavenir.blogspot.com/2014/07/le-drame-de-la-jeunesse-ivoirienne_4.html

  (**) Sur le site (francophone) du THINK TANK Ghanéen IMANI à ce lien :
http://www.imanifrancophone.org/2014/08/13/le-drame-de-la-jeunesse-ivoirienne/

(***) Sur le site du THINK TANK ivoirien INSTITUT Association Internationale Afrique Survie (AIAS)
http://www.institut-aias.org/fr/index.php?page=publication-details&ssl=528641438805623

(1) Cf. Fraternité Matin, N° 7. 523, du 5 novembre 1989
(2) Bourdieu Pierre, « La jeunesse n’est qu’un mot », in Questions de sociologie, (1984) Éditions de Minuit, Ed. 1992 pp.143-154.
(3) Cf. p. 9 de la « Situation de l’emploi en Côte d’Ivoire en 2012 » de l’AGEPE, Mai 2013
(4) Cf. p. 7 du « Rapport général des Assises de la jeunesse ivoirienne 2013 » tenues du 28 octobre au 1er novembre 2013. Nous étions membre de la « Commission communication » du Comité d’organisation 
(5) DJIE Ahoué, La jeunesse ivoirienne face à la crise en Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 105




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