Le désastre des marchands au pouvoir en Côte d'ivoire : Le clan Ouattara s'auto-attribue les richesses du pays

Jeudi 29 Janvier 2015 - 05:00


  1. Le problème

La séparation du pouvoir politique et des affaires est prônée pour éviter que le pouvoir politique, en charge de l’intérêt général, ne soit capturé ou biaisé par des intérêts particuliers. De fait, la crédibilité du pouvoir politique dépend énormément de son impartialité et de son indépendance vis-à-vis des intérêts particuliers. C’est un principe de bonne gouvernance indispensable à l’efficacité de l’action publique. Qu’en est-il en Côte d’Ivoire ?
 

  1. Une revue des pratiques des différents régimes qui se sont succédés en Côte d’Ivoire 

Sous le régime d’Houphouet Boigny, on a observé un affairisme feutré et limité. Le Président et certains de ses proches se sont investis dans le café-cacao (la plantation Guiglo à Yamoussoukro, les plantations de Jean Konan Banny entre Toumodi et Oumé) et les cultures de diversification telles que les fruits et légumes (Houphouet lui-même était un grands producteur d’ananas et de papayes), le palmier à huile, l’hévéaculture-Philippe Yacé). Toutefois, le secteur productif sous contrôle local étant dominé par les sociétés d’Etat (SODEFORE, SODEPALME-PALMINDUSTRIE, SODESUCRE, SAPH, CIDT, SATMACI, SODEFEL, SIR, EECI, PETROCI, SODEPRA, SIETHO, SOFACO,etc.), le contrôle des richesses nationales se faisait à travers les directions de ces dernières (y compris au moyen de surfacturations). Le champ était donc laissé libre à quelques privés locaux, perçus comme des étrangetés (Alain Bambara-COSMIVOIRE-huilerie savonnerie, Fulgence-Coffi-MACACI, Oka Gnangoin-ADK, Nzi Kan-UTB et Ninfa Diaby-STIF, Kassoum Coulibaly et Yaya Fofana, qui vont introduire les cars dans le transport interurbains en CI , Alcide Kacou-Ivoiroutils et ABI, etc.). Sous le régime d’Houphouet Boigny tous les fondateurs et dirigeants d’entreprises, même privées, étaient membres du bureau politique du PDCI, le parti unique au pouvoir. Ce qui est remarquable, c’est que les enfants et la famille d’HouphouetBoigny n’ont jamais occupé ostensiblement le devant de la scène, ni politique, ni dans l’administration ni dans le milieu des affaires.

Sous le régime d’Henri Konan Bédier, on observe une implication directe bruyante du président et de sa famille dans les affaires: téléphonie (Ivoiris), concessionnaire de véhicules (Premoto), café/cacao (JAG et SIFCA), importation de riz-Patrick Bédier, transport interurbain-Sotransya,etc.. Le secteur privé local demeure toutefois, toujours avec la présence limitée et ne concurrençant pas les multinationales: Kuyo-pipeline, Diagou-NSIA-Assurance, etc., se développeront dans cette période. Toutefois, les soutiens au pouvoir politique et le milieu des prébendiers se retreignent à un clan et aux obligés.

Sous le régime de Laurent Gbagbo, il y a une relative séparation des 2 sphères. En général, les responsables politiques ne sont pas des hommes d’affaires, particulièrement ceux qui occupent les positions de décision au niveau de la haute Administration et des Institutions Publiques. Le secteur privé local est encouragé et il se développe en concurrence avec les multinationales: BTPs-Charles Otro et Gnan Raymond-Thinet ; Stéphane Eholié-transit ; Diagou-extension au secteur bancaire-BIAO ; Koné Desongui-Assurance et Banque Atlantique, téléphonie mobile-Moov ; Edouard Kouamé-BFA ; Yerim sow, téléphonie mobile-Loteny, secteur bancaire-Bridge Bank, eau minérale-Olga; CKG-agro-industrie-CHOCODI, HYDROCHEME-YARA WEST AFRICA; BNI/LEV-CI pour accompagner les PMI/PME du secteur des BTPs par la location d’engins. La plupart de ces entrepreneurs n’avaient aucun lien ni avec le FPI, le parti au pouvoir, ni directement avec le Président Gbagbo. Les relations d’intérêts entre le monde des affaires et les décideurs de la haute Administration et des dirigeants des sociétés d’Etat étaient rares et une clarification des rôles avait été instaurée.

Sous le régime d’Alassane Ouattara, c’est le règne absolu des intérêts privés, celui de la famille du Président et des membres de son clan.

 

  1. Main basse sur les richesses du pays où qu’elles se trouvent : le mot d’ordre des maîtres actuels de la Côte d’Ivoire.

L’accession d’Alassane Ouattara à la tête de la Côte d’Ivoire a mis en lumière le poids des intérêts familiaux dans la gestion du pays. Oncle, frère, nièce, gendre, beau frère… : depuis trois ans, les parents directs du chef de l’Etat – qui est entouré de onze frères et sœurs – sont cooptés à un rythme soutenu au sein de l’exécutif, mais également à la tête d’entreprises publiques stratégiques et d’entreprises privées bénéficiaires d’importants marchés publics.

Bien plus, même les positions dans la haute Administration et les sociétés d’Etat sont utilisées ouvertement pour satisfaire des intérêts personnels sur une large échelle (jamais atteinte en Côte d’Ivoire). Tout se passe comme si le pays a été livré à un groupe très restreint de prédateurs voraces et insatiables, certainement conscients du caractère éphémère de leur règne.

Les canaux utilisés pour réaliser tous ces forfaits sont les suivant:

  • Positions administratives et dans les sociétés d’Etat: détournements directs de fonds publics (facilité par la multiplication des services payants sous contrôle de l’Administration) ; surfacturations des marchés publics et retro commissions ; commissions sur attributions de marchés publics

  • Contrôle de sociétés privées bénéficiaires de marchés publics gré à gré, également surfacturés

  • Création de sociétés privées bénéficiant de fraudes fiscales et douanières (circuits parallèle de « dédouanement » ou d’entrée des marchandises).

Quelques exemples illustrent mieux que de longs développements cette situation : le 3eme pont, la rénovation des universités et le dossier Webb Fontaine, etc..

Les conditions de réalisation du troisième pont (Marcory-Riviera), la dernière réalisation d’Alassane Ouattara, soulèvent de nombreuses interrogations.

L’échangeur, financé à 100% sur fonds publics, aurait coûté 25 milliards alors que cet ouvrage avait été estimé par le BNEDT avant l’avènement de Ouattara à 10 milliards. Le pont lui-même (1.5 km) et les voies de prolongement (5 kms) aura coûté 125 milliards pour une estimation initiale par le BNEDT de 110 milliards. Le coût global du projet se serait ainsi monté à 150 milliards au lieu d’une estimation initiale de 120 milliards (le surcoût est d’au moins 30 milliards de F.cfa).

L’Etat a apporté un total de 60 milliards en fonds propres, essentiellement puisé sur le solde du compte séquestre, qui devait permettre d’éviter de faire supporter un péage en plein centre d’Abidjan. Ce montant a été entièrement décaissé et versé à Bouygues sur un coût total estimé à 150 milliards, largement surestimé. On sait que de nombreux pans du projet initial ont été supprimés : passerelles de passage piétons, etc.., et qu’une estimation rapide pour un pont de 1.5 kms à 4 voies est bien inférieure à 60 milliards, et que 5 kms de route bitumée additionnels ne coûteront que 5x500 millions, soit moins de 3 milliards.

De plus, la réalisation effective est non contrôlable, puisque la maîtrise d’œuvre a été confiée à l’entreprise qui a réalisé les travaux (Bouygues), qui dès lors était appelée à s’autocontrôlée, le BNETD initialement maître d'œuvre s'est contenté du rôle de représentant de l'Etat.

De fait, la contribution directe de l’Etat se monte à 85 milliards (déblocage des 60 milliards de fonds séquestres et prêts de l’AFD-5 milliards et de la BOAD-20 milliards) là où il ne devait couvrir que le coût de l’échangeur et la participation au prorata de sa part dans le capital de SOCOPRIM (22%) (25+5.5 = soit 30.5 milliards). L’Etat va ainsi effectuer un décaissement direct exactement le double de ce qu’il devait décaisser au total, alors même que le péage est maintenu et que la période de la concession demeure à 30 ans.

Le coût total du 3ème pont supporté par l’Etat se situe bien au-delà des 85 milliards. Il faut y ajouter toutes les exonérations qu’il a accordé à ce projet prioritaire (droits et taxes à l’importation et TVA : 25% en moyenne), soit 50 milliards (le montant TTC du projet devant être 200 milliards sur la base du coût affiché de 150 milliards).

De même, le coût exorbitant et les conditions de réalisation de la rénovation de l’université, 110 milliards engloutis par Cissé Bacongo, alors qu’elle était estimée avant la crise à seulement 40 milliards en Avant Projet Détaillé (APD) par le BNETD, nous interpellent. Malgré ces sommes faramineuses englouties, les étudiants se retrouvent dans des amphis et salles de Td bondés et surchauffés, sans le matériel didactique approprié. On note une absence de micro dans les amphis, de toilettes, d’ouvrages pour les bibliothèques, etc..

Mohamed Sidi Kagnassi, à qui la réalisation de la rénovation a été attribuée gré à gré, n’a aucune expérience dans le secteur et ne disposait même pas d’une entreprise y intervenant. Du jour au lendemain, il est devenu un magnat du BTP sans posséder aucune société dans ce secteur. Après avoir décroché le marché de la réhabilitation des universités ivoiriennes, il a opportunément fondé la Simdci.

Personne ne peut nous convaincre que cette foire à la surfacturation et à la mauvaise gouvernance est innocente et n’est pas connue des décideurs ivoiriens. Ce serait désespérant. L’autre explication plausible c’est l’association de ces derniers à cet exercice avec à la clé le versement de commissions et rétro-commissions ainsi que de dessous de tables conséquents pour les rendre aveugles.

Cette autre curiosité de la méthode Ouattara, créer sur mesure des sociétés pour accaparer les marchés publics, se retrouve au niveau de la société Webb Fontaine Côte d’Ivoire (WFCI), ayant à sa tête le gendre Benedict Senger. La filiale de ce groupe de Dubaï, à peine créée, a récupéré, au terme d’une procédure de gré à gré, le marché du contrôle et de la vérification des importations dans le pays au détriment de l’entreprise française Bivac, précédemment détenteur de ce contrat. A la différence de BIVAC, dont le résultat du contrôle donnait lieu à une correction à posteriori, WFCI impose à priori une valeur en douane, et élimine le scanner au passage. Il gère également le Guichet unique du commerce extérieur (GUCE), se rendant incontournable dans le dispositif douanier du pays, il fait la pluie et le beau temps.

C’est la même méthode qu’on retrouve au niveau du dossier Celpaid, ayant impliqué les ministres Kandia Kamara et Sanogo Mamadou et l’affaire Satarem ayant impliqué le ministre Anne-Désirée Oulotto, des marchés de gré à gré avec un zest de délits d’initiés. Ces affaires ne sont pas des cas isolés. Sous le régime Ouattara, le moindre marché dans les administrations et sociétés d’Etat (construction, entretien, gardiennage, restauration, fourniture de papier, de meubles, décoration, communication, etc.) est attribué par gré à gré à des sociétés appartenant aux premiers responsables, à leurs parents, épouses ou maîtresses, souvent créées juste pour la cause. De sorte que les PME/PMI existant, qui ont l’expérience, n’ont aucune chance de travailler. Quant on sait par ailleurs que les factures des entreprises non parrainées ne sont jamais payées, on comprend que le tissu des véritables PME/PMI se délite progressivement et que certains entrepreneurs choisissent l'immolation par le feu comme la solution ADO tant attendue par ses propres partisans.

Plus généralement, les proches du couple présidentiel et les ministres sont très actifs dans la recherche de marchés et le parrainage pour les entreprises « chanceuses » qui ont des relations avec eux.

C’est le cas des conseillers influents du palais, qui n’hésitent pas à user de leur proximité avec le « chef ». L’un d’eux, Koly Kanté, par ailleurs actionnaire de référence de la Société des cimenteries d’Abidjan, voit cette entreprise bénéficier de contrats de l’Etat. Autre conseiller à la présidence, Mamadi Diané, a introduit le groupe roumain Timis en Côte d’Ivoire via son cabinet de lobbying Amex. Les filiales Pan African Minerals et African Petroleum de ce groupe fondé par Frank Timis multiplient les chantiers, dont la réhabilitation de la ligne de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou.

Pour sa part, après avoir créé coup sur coup Stylus Sarl et Tanassa Technologies en 2012, entités spécialisées dans l’intermédiation financière et la biométrie, Bintou Toungara Kamara, la fille du ministre de l’Energie et du Pétrole, AdamaToungara, travaille aux côtés de la Petroci et de la Sir.

De même, Adama Bictogo, ex-ministre de l’Intégration africaine, proche de madame Dominique Ouattara, réalise de nombreuses opérations dans le secteur lucratif de la biométrie via sa société Snedai. Il s’appuie aussi sur ses relais à la Présidence ivoirienne pour introduire des intérêts turcs, à l’instar de Yildirim Group, qui va ouvrir une filiale à Abidjan en vue de concurrencer la société de transport Sotra. Toute la fratrie Bictogo s’implique autour du « grand frère » Adama, Moumouni Bictogo et Salif Bictogo ont ainsi fondé la firme minière Lagune exploration, détentrice de plusieurs permis aurifères.

Les parrains du régime ferment les yeux sur cette gouvernance familiale et clanique du pays par Ouattara, catastrophique à tout point de vue. Ils ont avalé la litanie de la bonne gouvernance dont ils nous rabattaient les oreilles à longueur de journée. La pire gouvernance du pays se déroule sous nos yeux sans aucune réaction des censeurs d’hier. Est-ce par ce qu’ils ont la bouche pleine également qu’ils ne disent mot ? Est-ce par ce qu’ils mangent avec les prédateurs du moment qu’ils se taisent tant ?


Conclusion

Comme on peut le voir, la séparation entre les sphères du pouvoir politique et des affaires est une vertu rare en Côte d’Ivoire. De HouphouetBoigny à Alassane Ouattara, à l’exception notable de l’Administration Gbagbo, c’est plutôt la collusion entre ces sphères qui domine, avec une accentuation insupportable sous le régime Alassane Ouattara, où quasiment tout est à vendre au profit de la famille et du clan du Président.

Ce qui étonne c’est le silence alentour. Tout le monde souffre de cette gabegie à ciel ouvert à l’œuvre en Côte d’Ivoire sous Ouattara. Mais, personne ne réagit. Le ivoiriens devront se lever pour dénoncer vigoureusement cette situation sinon leur pays va être mis en lambeaux à très brève échéance.
 

Par Jean Charles TIEMELE, Expert Economiste Financier


 





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