Le dernier «Dire Bien» du Pr. Koné Dramane / Le mot manichéen qui entrave la réconciliation

Note de la Rédaction (Ndlr). A quelques heures de l’inhumation du professeur de Linguistique Koné Dramane, auteur de la célèbre rubrique « Dire Bien », Notre Voie a pu mettre la main sur la dernière chronique qu’il n’a jamais pu proposer à la publication. Cette chronique écrite sur la réconciliation avec l’aimable soutien d’une de ses collaboratrices a été publiée, à titre posthume, par Notre Voie dans sa parution du 3 août 2012. Bien que fortement diminué par la maladie qui ne lui donnait plus aucune occasion pour «dire bien», le professeur Koné Dramane a tenu à laisser à la postérité, un texte dense dans lequel il donne sa vision de la réconciliation. Le tout dans la formule propre à lui, linguistiquement. C’est un texte qui, pour nous, devrait inspirer dès lecture, les tenants du pouvoir pour qu’enfin, la réconciliation ait un sens.

Jeudi 16 Août 2012 - 10:46


Le dernier «Dire Bien» du Pr. Koné Dramane / Le mot manichéen qui entrave la réconciliation
Triste et lamentable est notre condition d’existence de survivant de l’absurde crise postélectorale. Et pour cause. A la vérité, notre quotidien devenu triste et anxiogène, est désormais dépendant d’un mot, d’un tout petit mot de trois lettres. Le mot Pro qui n’est guerre le diminutif du nom professionnel (dans le sport on dit par exemple pro pour les professionnels), mais est l’appellation d’un préfixe qui signifie : pour, défenseur, partisan ou proche de.
Depuis la crise postélectorale, on n’entend ici et là d’un côté les Pro-Gbagbo de l’autre les Pro-Ouattara. Avec ce que la crise nous a donné à voir et à penser, doublée de la justice des vainqueurs, les Pro-Gbagbo sont aux Pro-Ouattara ce que le mal est au bien, ce que le démon est à l’ange, ce que les mauvais sont aux bons. Les premiers accusés de tous les péchés d’Israël, les seconds étant si arrogants et si avocat d’eux-mêmes qu’on leur donnerait le bon Dieu sans confession. Quelle histoire, qui connote beaucoup de subjectivité langagière et de haine avec en double fond une pulsion de revanche et vengeance.
C’est la preuve que cette crise postélectorale est aussi une crise de représentation que nous avons les uns des autres (Cf. les concepts «ivoirité et du rattrapage», tous deux basés sur la catégorisation et la hiérarchisation ethnico-religieuse. Des concepts qui ne rassemblent pas mais qui divisent et excluent). Avec ses idiotes passions et ses aberrants préjugés qui font le deuil des arguments au profit des sentiments et qui, de ce fait et dans la hâte, entravent la réconciliation ou cette volonté de vivre à nouveau pacifiquement ensemble.
Et comme tout mot se définit par son contraire, le préfixe Pro a pour contraire exact le préfixe Anti qui signifie contre, opposé à, contraire de.
Ainsi, dans les jeux de positions diamétralement opposés, la présence de l’un insinue toujours l’existence de l’autre. Un Pro-Gbagbo est par définition un Anti-Ouattara, de même un Pro-Ouattara est un Anti-Gbagbo. Voilà la difficulté, laquelle se mesure ici en incapacité de rapprochement des deux camps qui se regardent désormais en chien de faïence. On peut donc dire sans se tromper que la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation(CDVR) présidée par l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny a du pain sur la planche. Que dis-je de la planche sur les pains, c’est-à-dire qu’elle est dans l’impasse.
Selon nos sources, il semble que Monsieur Banny n’est ni Pro-Ouattara ni Pro-Gbagbo mais qu’il est Pro-réconciliation, c'est-à-dire déterminé à réussir sa mission qui est d’ordre national si on lui en donne les moyens et si on lui laisse les mains libres. Sur le sujet, faut-il rappeler qu’on ne peut pas réconcilier une société qui sort de crise avec elle-même en donnant dans l’autoritarisme ou en diabolisant et en traquant une partie de cette société. C’est le sûr moyen d’avoir une réconciliation en panne, laquelle a nécessairement des impacts négatifs aussi bien sur la politique (qui ira bégayant), sur l’économie qui finira par s’essouffler et sur la société qui restera tendue comme la verge d’un cheval fraîchement circoncis.
Comme quoi tout se tient. Pour sa réussite, une vraie réconciliation doit se nourrir de deux temps complémentaires, d’une part, le temps de la durée (la longue durée), ce qui sous entend patience, tolérance, persévérance, humilité et d’autre part le temps de la pédagogie (communication, sensibilisation). Sous l’autorité du deuxième temps l’on constatera que rien ne va sans dire et que tout est affaire de mots (y compris le dialogue, la vérité et la réconciliation). Si l’on dit que le dialogue est l’arme des forts, on peut ajouter que la vérité est l’arme des justes et des honnêtes gens et la réconciliation l’arme des humbles et des sages.
A ce stade de notre linguistique raisonnement, il est peut-être temps de considérer avec raison gardée que les deux préfixes Pro et Anti sont comme les deux faces d’une pièce de monnaie ou comme l’endroit ou l’envers d’un pagne. Il n’est pas possible de faire un trou dans l’un sans toucher l’autre. Chacun tirant son existence de la présence de l’autre. Ayons donc conscience que nous sommes embarqués dans le même bateau et engagés dans les mêmes mutations sociopolitiques. Nous sommes obligés, au-delà de nos divergences, de nous mettre ensemble et d’avoir confiance les uns dans les autres et nous respecter. La grandeur d’un peuple se mesure aussi en sa capacité à transformer les handicapes en avantages, sa diversité en richesse. L’essentiel, étant ici la Côte d’Ivoire. L’essentiel on le sait, est ce qui nous dépasse. Or ce qui nous dépasse doit nous guider et nous inspirer.
Au total, soyons tous avec convictions et franchises des pro-réconciliations sans nous éloigner de ce que nous sommes et sans nous trahir. C’est ça aussi la démocratie avec son acceptation et son respect des divergences. Qui a compris cet essentiel comprend aisément que c’est au tenant du pouvoir et non au peuple de donner le «la» de la réconciliation car parler à longueur de journée de la réconciliation ne signifie pas forcément qu’on est pro-réconciliation. Un peu comme ces bœufs qui descendent au fleuve pour boire ; on sait que ceux qui beuglent beaucoup ou crient Mououuu ne sont pas forcément ceux qui ont le plus soif. A méditer !
Abidjan le 09 juillet 2012
Prof. Koné Dramane
(Ancien Ministre de la Culture et de la Francophonie)
Texte publié à titre posthume dans
 
Notre Voie du 3 août 2012, P. 2
 




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