Le couple Gbagbo revient hanter la Côte-d’Ivoire

Lundi 15 Décembre 2014 - 00:07


RÉCIT: Alors qu’Abidjan refuse le transfèrement de son épouse à la CPI, l’ancien chef de l’Etat, détenu à La Haye, s’est porté candidat à la présidence de son parti.

«Gbagbo est sur terrain… En face, c’est maïs !» («Gbagbo est là, en face, c’est le désert»). Ce refrain truculent, les Ivoiriens gardent tous le même souvenir : il lançait, en 2010, la campagne présidentielle de Laurent Gbagbo. Mis en sourdine pendant quatre ans, voilà que ce chant résonne de nouveau depuis une semaine : l’ancien chef de l’Etat ivoirien brigue à nouveau la présidence du Front populaire ivoirien (FPI), le parti qu’il a créé en 1982. Sa candidature officiellement lancée le 6 décembre, la fête peut commencer. Et cela même si Laurent Gbagbo, au pouvoir de 2000 à 2011, est emprisonné à La Haye depuis plus de trois ans. La Cour pénale internationale (CPI) l’accuse de crimes contre l’humanité commis durant la crise post-électorale de 2010-2011, qui fit plus de 3 000 morts en cinq mois. Son procès débutera en juillet 2015 mais les militants n’en ont cure.
Quand l’hymne débute, les corps exultent. Hommes et femmes de tous âges, vêtus de chemises et de robes en pagne à l’effigie du héros Gbagbo, dansent, tout sourire, devant les ténors du parti cernés de ballons roses. Autant d’individus appartenant aux courants «messianiques» et «patrimonialistes» du FPI, dénonçait, mardi, Pascal Affi N’Guessan, l’actuel président du parti et futur rival de Laurent Gbagbo dans cette élection interne.
«Escroquerie politique», «instrumentalisation du nom de Gbagbo»… Pascal Affi N’Guessan ne critique jamais son mentor, dont il fut le Premier ministre de 2000 à 2002. Mais il épingle durement ceux qui portent sa candidature, qu’il veut faire invalider. L’actuel dirigeant du parti a saisi vendredi la justice dans ce but. «A mon corps défendant», ajoute-t-il prudemment.

«Turbulences».

Depuis dix jours, les écorchures fratricides au FPI rythment le débat national. Les quotidiens de l’opposition pullulent de démentis et de droits de réponse exigés par des pro-Affi face à des pro-Gbagbo, et vice versa, dans la confusion générale. «Si Gbagbo est très populaire auprès des militants, il se pourrait bien que les votants au congrès soient plutôt alignés sur Affi», commente un expert du dossier. Car Pascal Affi N’Guessan veut conduire son parti à la présidentielle de 2015, à laquelle est aussi candidat l’actuel chef de l’Etat, Alassane Ouattara, en plus de deux postulants mineurs. Les «gbagbistes» les plus convaincus hésitent à participer à la présidentielle, à laquelle leur héraut ne pourra de toute façon concourir. Pourquoi l’ex-président s’engage-t-il alors dans ces «turbulences fantasques» (l’expression est de Joël N’Guessan, porte-parole de la majorité au pouvoir), alors que le combat s’annonce rude et que la CPI le tient ? «Gbagbo a trop peur qu’on l’oublie», répond le même expert.

Aujourd’hui, c’est sa femme, Simone, qui tient le haut de l’affiche : revenue en une des quotidiens ivoiriens depuis dix jours, elle fait pour sa part l’objet d’un bras de fer judiciaire entre Abidjan et La Haye. Les autorités ivoiriennes refusent depuis des mois son transfèrement à la CPI (une demande que celle-ci a réitérée par communiqué jeudi), qui l’accuse, à l’instar de son mari, de «crimes contre l’humanité».

Symboliquement, envoyer une femme à La Haye pourrait être mal perçu par la population, laissent entendre hypocritement les autorités, qui ne se sont pas privées de garder en détention l’ex-première dame dans des conditions particulièrement rudes dans le nord du pays. La livrer ouvrirait surtout la porte à de nouvelles demandes de la CPI, qui, pour l’instant, ne poursuit que Laurent et Simone Gbagbo, ainsi que le ministre pro-Gbagbo Charles Blé Goudé, pour les violences post-électorales de 2011. Le camp des pro-Ouattara, pourtant également coupable de centaines de meurtres et d’exactions, n’est pas inquiété.
De son côté, Abidjan argue de la tenue d’un procès de Simone Gbagbo en Côte-d’Ivoire. Celle-ci, disent les autorités, sera jugée au pays par une justice certes en reconstruction mais «apaisée» et «impartiale». Après trois années de détention en résidence surveillée à Odienné (dans le nord-ouest du pays), l’ex-première dame a ainsi été entendue pour une première audience de procédure. «Battante à 100%», elle «ressent le besoin de dire sa part de vérité […] après ces longs moins d’isolement», assure son avocat.

Un procès exceptionnel, réunissant Simone Gbagbo et 82 autres cadres de l’ancien régime, dont Pascal Affi N’Guessan, devait ainsi se tenir en octobre, avant d’être repoussé à début janvier. Les autorités judiciaires, «incapables d’y faire face», selon un proche du dossier, le retardent sans cesse. Le chef d’inculpation retenu, «atteinte à la sécurité de l’Etat», fait aussi débat. «En Afrique, on l’invoque quand on veut se débarrasser de quelqu’un», commente une source onusienne. «C’est un chef d’accusation sur lequel il est difficile d’apporter des preuves, des faits matériels. Cela suscitera seulement des grands débats d’ordre politique», poursuit-il. Or, la Côte-d’Ivoire n’a aucun intérêt à remettre en jeu sa stabilité retrouvée… que ce passage des Gbagbo de l’ombre à la lumière interroge inévitablement.

Par Solène Chalvon Correspondante à Abidjan

Source: http://www.liberation.fr




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