Le cardinal agré était viscéralement patriote

Mardi 8 Juillet 2014 - 09:58


Alors qu’ont commencé les veillées de prière pour lui et la présentation des condoléances à sa famille biologique et spirituelle, que pouvons-nous retenir de la vie du cardinal Bernard Agré décédé le 9 juin dernier à 88 ans?  Quels souvenirs nous laisse-t-il?  d’abord, celui d’un homme qui non seulement était cultivé mais tenait le savoir en grande estime. un de ses derniers rêves était la construction d’une université par l’église catholique de Côte d’ivoire car l’uCao appartient aux évêques de l’Afrique occidentale. Pourquoi ce rêve ne se réalisa-t-il pas de son vivant?  Les esprits n’avaient- ils pas été suffisamment préparés? Je sais seulement qu’il arriva, un jour de l’année 1980 ou 1981, au Moyen séminaire de Yopougon-Kouté. Le supérieur du séminaire, feu l’abbé Blaise anoh, l’invita  à s’entretenir avec nous. Ce jour-là, il ne se borna pas à nous donner des conseils. il nous parla aussi des relations internationales, de la course à l’armement à laquelle se livraient les deux puissances de l’époque (l’urss et les usa), des accords saLt I et II, de l’importance pour l’église de connaître le fonctionnement des mass media pour en faire un instrument d’évangélisation. ses séminaristes et prêtres, il souhaitait qu’ils fussent bien formés et ouverts sur le monde. raison pour laquelle il donna à plusieurs d’entre eux l’opportunité de faire des études complémentaires à l’étranger. il lui arriva même d’envoyer certains séminaristes en europe après le baccalauréat. Pour lui, ces sacrifices étaient d’autant plus utiles qu’il désirait avoir à Man, un clergé intellectuellement armé et décomplexé. il poursuivit la même politique à Yamoussoukro (1992- 1994) et à Abidjan (1995- 2006). Que pensaient ses confrères de son choix d’envoyer ses prêtres étudier ici et là dans le monde? Je profitai d’un de ses voyages dans “la ville éternelle” en 1996 pour lui poser la question. il me répondit que certains le traitaient de fou car, d’après eux, les prêtres en question ne tarderaient pas à se retourner contre lui après leur formation. des jugements qui ne l’arrêtèrent jamais car il était convaincu qu’une église digne de ce nom ne peut se permettre de donner une formation au rabais à ses prêtres et qu’il ne suffit pas d’être dévot ou pieux pour toucher les esprits et les cœurs. au cours de ce séjour, il rencontra les prêtres ivoiriens de Rome chez notre ambassadeur auprès du vatican. il disait que l’église nous attendait pour l’aider à relever ses nombreux défis. ses paroles étaient encourageantes et apaisantes. et c’est ici qu’émerge la seconde grande qualité de celui que nous ne verrons plus : il aimait le contact avec les gens, s’intéressait à ce qu’ils faisaient, était soucieux de savoir si nous nous portions bien et si nous évoluions comme il fallait. Mais Mgr agré ne militait pas seulement pour une formation intellectuelle solide. il voyait aussi comme une priorité l’indépendance financière des diocèses qu’il eut à diriger. Y parvint-il?  nomma- t-il les personnes qu’il fallait pour gérer l’argent de l’église? Contrôla-t-il suffisamment leur travail ? il revient aux historiens de répondre à ces questions. La seule certitude ici et maintenant, c’est que Bernard agré essaya de mettre en place des structures capables de générer des revenus nécessaires au fonctionnement et à l’entretien des œuvres ecclésiales. il le fit parce qu’il détestait que l’église d’Afrique tende toujours la main, parce qu’il savait que celui qui donne est aussi celui qui ordonne. Bref, il avait très tôt perçu l’urgence, pour les églises d’Afrique, de trouver les voies et moyens de sortir d’une dépendance qui, en plus d’être humiliante, est un signe d’immaturité. il faut avoir à l’esprit tout ce qui précède pour comprendre pourquoi Mgr Bernard agré était contre l’ingérence des pays étrangers dans les affaires intérieures de la Côte d’ivoire, pourquoi il jugeait à juste titre que la France louvoyait et qu’elle avait les moyens de désarmer la rébellion si elle le voulait vraiment, pourquoi il estimait en 2004 que la communauté dite internationale n’était pas neutre et que le cacao et le pétrole étaient les vrais enjeux de la crise ivoirienne. en 2011, au moment où chacun des deux candidats disait avoir remporté le second tour de la présidentielle, il sortit une fois de plus de sa réserve pour donner sa position. Pour lui, « une fois que le Conseil constitutionnel décide, il faut suivre l’ordre ». Certaines personnes le traitèrent de partisan. Le cardinal, lui, ne voulait pas se faire complice du mensonge et du faux. sans doute avait- il lu le célèbre physicien albert einstein pour qui « le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ». Bernard agré ne resta jamais muet sur la crise ivoirienne. Jamais il ne laissa les vampires d’ici et d’ailleurs dépecer la Côte d’ivoire sans rien dire. L’embargo sur les médicaments, la fermeture des banques, le bombardement des symboles de notre souveraineté par la france, la capture et la déportation du président élu par les ivoiriens, l’arrestation et l’emprisonnement des dirigeants et militants du FPI, le départ en exil de milliers d’ivoiriens, tous ces crimes contre l’humanité ont dû le peiner et le révolter car il était viscéralement patriote. nous n’entendrons plus sa voix de stentor. nous n’aurons plus droit aux histoires drôles qu’il avait l’art de raconter. nous pourrons néanmoins relire et méditer ses textes, de vrais chefs-d’œuvre, comme l’homélie du 31 décembre 2005. une homélie où il fustigeait à la fois “le trafic préoccupant des armes de destruction toujours de plus en plus sophistiquées, le pillage organisé des richesses des faibles, les complots des puissants pour imposer des conflits et des guerres qui ne sont pas les leurs [et] les camouflages”. Parce qu’il abhorrait les camouflages, parce qu’il était direct, il osa dire à robert Gueï et à Konan Bédié ce qu’il fallait s’abstenir de faire pour que le pays ne plonge pas dans le chaos et la violence (cf. L. f. Lébry,“Bernard Cardinal agré. ses grands bonheurs, ses menus secrets”, abidjan, nei/Ceda, 2010, 405 pages). Peut-être la mère patrie ne serait-elle pas défigurée et meurtrie à ce point s’il avait été écouté! il n’était certainement pas parfait. Comme chacun de nous, il avait ses défauts et limites. on devrait toutefois reconnaître que le deuxième cardinal ivoirien aimait son pays et qu’il voulait une afrique digne, libre et debout. et c’est probablement cela le plus important dans sa vie. “exsultavimus et delectati sumus”, lisons-nous dans le psaume 89. nous exultons et nous sommes dans la joie parce que cette vie, la vie de Mgr Bernard agré, fut dense et riche. Lors de la dernière conversation que j’eus avec lui avant mon départ de la Côte d’ivoire, il m’assura que le pays ressusciterait et que tous ceux (pays et individus) qui l’avaient attaqué, injuste- ment attaqué, le paieraient tôt ou tard. Je le pensais, moi aussi, mais j’étais loin d’imaginer que les choses iraient aussi vite. Quand Jean-françois Copé fut accusé de surfacturations et sommé de quitter la direction de l’uMP, franz-olivier Giesbert, ex-directeur du “Point”, ne se priva pas de faire, le 27 avril 2014, sur i-télé, ce cinglant commentaire: “Copé va disparaître dans les égouts dans très peu de temps; c’est d’ailleurs sa place”. Celui que “Marianne”, hebdomadaire  français, qualifia en 2010 de “voyou de la république”, Compaoré, Good Luck Jonathan et d’autres sinistres personnages pourraient prendre la même destination que Copé dans les semaines ou mois à venir. Lentement mais sûrement, la justice immanente frappera tous ces arrogants, tous ces tartuffes orgueilleux qui se permirent de violer une Côte d’ivoire qui n’aspirait qu’à ceci : décider de ce qui est bon pour elle, choisir elle-même ses dirigeants, accueillir qui elle veut et profiter des richesses que dieu lui a données. La prédiction d’agré est en train de se réaliser. Merci à lui et, de l’endroit où il se trouve maintenant, qu’il demande à dieu de nous donner la force de ne jamais capituler devant l’imposture et l’injustice!

Jean-claude DJéréKé Chercheur associé au Cerclecad, ottawa (Canada) et enseignant à drexel university, Philadelphia (usa).
  In Notre Voie n° 4759 du lundi 7 juillet 2014




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