Le Vatican, l’argent et le pouvoir

Samedi 8 Mars 2014 - 04:00


Nord-Sud Comme il a été dit. l'Ostpolitik du Saint Siège tend à prévenir et donner l'impulsion à sa politique des relations entre Nord et Sud. Celle-ci a été, jusqu'à présent et avant tout, déterminée par les voyages du pape Wojtyla qui cherche a lui Imprimer un élan de modernisme faisant oublier le colonialisme missionnaire encore à l'honneur au début du siècle. Le pape se déplaçait en mai 1984 en Orient, sur ce 'front du Pacifique' communément indiqué comme la 'nouvelle frontière' du monde (il avait déjà visité les Philippines et le Japon en 1981 ). Avec, tout d'abord, une escale plus que technique a Fairbanks (Alaska), où il de- vait rencontrer le président américain Ronald Reagan, retour de Chine. L'entrevue était importante: pour Rea- gan, c*était l'occasion de faire les yeux doux aux 50 millions d'Américains catholiques de quart de la population) en prévision des élections de novembre de la même année, pour Wojtyla, il s'agissait de signaler au monde l'intérêt que porte le Saint Père à la Chine qui, avec son milliard d'habitants, représente le plus grand réservoir de fidèles poten- tiels, donc de pouvoir. Le 'cher peuple chinois', comme dit Wojtyla, s'est en effet de plus en plus dé- taché du catholicisme : après la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège en 1949 et l'expulsion du nonce apostolique en 1951, la répression s'est abattue sur les fidèles durant la Révolution culturelle. La restauration de Deng Xiaoping leur apporta un soulagement de courte durée, puisqu'ils devaient à nouveau être persécutés en 1981. Pour compenser, les autorités fondaient en 1957 l'Église patriotique, de pure obédience marxiste, et à laquelle une bonne partie des fidèles fait désormais référence. Parallèlement subsiste une Église clandestine liée au Vatican. Pour conquérir ce vaste marché de la Chine, le Saint-Siège est prêt à renoncer à ses évêques chinois en exil et aux relations diplomatiques avec Taiwan. Mais il y a contradiction: reconnaître la Chine continentale signifie pour le Saint-Siège englober l'Église patriotique qui ne l'entend pas de cette oreille et abandonner l'Église clandestine, le seul appui du pape dans le pays et le seul groupe à en reconnaître l'autorité. Qu'à cela ne tienne, Wojtyla récemment encore nommait devant les instances diplomatiques le sous-continent asiatique dont, disait-il, 'l'Eglise suit toujours avec respect et intérêt les aspirations et le dynamisme'.  Après Fairbanks, l'envoi pour la Corée du Sud, le "pays du matin calme". 40 millions d'habitants, une Église en pleine expansion : 200.000 catholiques en 1945, 1.700.000 en 1984. l'aux de croissance : 10% par an. Et un respect total de la hiérarchie assorti d'un conformisme de rêve. Wojtyla y est accueilli comme le 'roi et de fait, il endosse 'l'étole de l'antique dragon', copie (-tu manteau de la dynastie Yi, du XIVème siècle).  Dans un monumental spectacle à épi- sodes, il cite Confucius, courtise les bouddhistes qui n'en demandaient pas tant, évite de nommer la dictature, glisse sur la division du pays, se livre à une frénétique activité de baptêmes, ordinations, canonisations (103 saints en une seule séance, pour lesquels le Saint- Siège a fourni une dispense ad hoc), visite une léproserie (où il laisse un chèque de 25.000 dollars), et s'adresse aux travailleurs pour critiquer aussi bien socia- lisme que capitalisme. Au tableau, ne manque pas la psychose de l'attentat : un 'déséquilibré' se jette sur la voiture papale. Son revolver était de plastique ? Qu'importe, tout est bien qui finit bien, et Woityla s'en va en emportant 'l'image d'un pays ordonné et mûr'. Un coup d'aile, et nous sommes en Papouasie Autres moeurs, autres discours. Aux danseuses aux seins nus qui, depuis les progrès de l'ethnologie, ne font plus scandale dans les missions, le 'grand sorcier qu'est devenu Wojtyla distribue des médailles, célèbre une messe en forêt (dans un endroit touristique), et proclame: «Vous qui croyez aux bons esprits et craignez les mauvais, remettez-vous en à Saint Michel, c'est un bon esprit.» Le show se déplace ensuite aux Iles Salomon. Puis, enfin, la Thaïlande. Très peu de ca- tholiques, là-bas : l'étape dure une demi- journée, avec réception de la part de la famille royale, Rolls Royce et une visite de dix-sept minutes au patriarche bouddhiste Vasna Tara. Ça a été comme ça peut aller avec un bouddhiste, commentera plus tard le pape. Il était enfermé dans son monde, mais il a été très gentil. Il m'a demandé si je ne souffrais pas de la chaleur et si je voulais m'arrêter quelques jours chez lui'. La Thaïlande: là où, sous la protection du pape, l’Orient et l’Occident ne se sont pas ren- contrés....  Tout de même, ce voyage demeure une grande mise en scène au minutage extraordinairement efficace. La caravane pontificale s'est mue au rythme des retransmissions télévisées par satellite, sans manquer un seul rendez-vous avec la mondiovision, et contournant, de Fairbanks à Bangkok, la Chine et l'URS.  La même caravane devait, quelques mois plus tard, reprendre le vol pour le Canada, le plus long voyage pontifical à cette date, ou Wojtyla portait une condamnation définitive de la "théolo- gie de la libération- (c'était en septembre 1984: le pure Leonardo Boff venait d'être convoqué à Rome). Passant de l'Atlantique an Pacifique des commu- nautés de pêcheurs de Terre-Neuve aux réserves indiennes (et manquant les Es- quimaux pour cause des mauvaises conditions atmosphériques), avec une étape à Montréal où, dans le stade, deux cents figurants lui rendaient hommage de chorégraphe était celui des Jeux Olympiques), Karol Wojtyla se livra a l'illustration de la doctrine sociale du Va- tican: le socialisme a tous les torts, l'unique faute du capitalisme est de dis- tribuer inégalement les richesses. Suivait un lâcher de ballons ou un chant choral. Puis: 'Le Sud pauvre jugera le Nord riche !'  L'idéal est la paix, le progrès, la justice. Le ton est à la prophétie, à l'apocalypse (nucléaire). Mais l'Église est là, qui sait pardonné - il va de soi que pour être par- donner, il faut d'abord avoir commis la faute: le Nord qui s'est enrichi, et qui en- core s'enrichit en exploitant le Sud, doit se repentir et sera écouté par le Saint Père. Et par antithèse le Sud des regards se tournent vers l'Amérique latine et ses prêtres-politiciens, ne peut avoir raison avec sa théologie marxisante, il doit au contraire réapprendre à excuser les ex- ploiteurs dûment confessés.  Ce qui, dans l'ensemble, correspond aussi à la politique économique du Vatican: lequel, nous y reviendrons, n'a jamais hésité à s'associer aux opérateurs les plus réactionnaires pour assurer un renouvellement - et, le plus souvent, un accroissement - de ses richesses. Quitte, au besoin, à faire plus tard amende honorable.  L'insertion du Saint-Siège en tant que médiateur sur l'axe Nord/Sud trouve en- core une illustration dans la récente af- faire de Malte (320.000 habitants, 85 % de catholiques et une Église plus que puissante). En septembre 1984, le pre- mier ministre Dom Mintoff se pronon- çait à l'improviste pour la gratuité de l'enseignement. Ce qui allait a l'encontre des intérêts des soixante-douze écoles confessionnelles de l'île (20.000 étu- diants) qui refusaient de commencer l'année scolaire. La 'guerre scolaire' était déclarée.  Le bras de fer dura deux mois, et fut émaillé de manifestations violentes et même d'actes de terrorisme. Rome appuyait en tous points la fermeté de son évêque. En novembre, un accord provisoire était souscrit: l'État s'engageait à fi- nancer les écoles catholiques durant un an, en contrepartie de la rédaction d'une liste complète des biens ecclésiastiques (afin d'estimer le réel besoin d'aide pu- blique de chaque institut).  L'accord qui renforce l'emprise culturelle de l'Église maltaise, fut signé à un moment particulier : juste alors, Malte renégociait avec le gouvernement de Rome le traité de 1980 portant sur la protection militaire de l'île par l'Italie, intégrant une subvention de 60 millions de dollars et la permanence d'une mission technique. Les nouvelles propositions italiennes étant jugées peu crédibles, Dom Mintoff s'adressa à Kadhafi (la Lybie avait déjà été présente à Malte jusqu'en 1979) qui, surenchérissant, offrait pétrole et aide militaire directe.  On comprend mieux l'enjeu de ce retournement d'alliance quand on Sait que Malte se situe à 110 kilomètres de la Sicile et à 350 kilomètres de la Lybie, et fut surnommée par les Anglais "la forteresse de la Méditerranée" durant le dernier conflit mondial. Le bas profil maintenu par le gouvernement italien durant les négociations s'explique par la crainte de voir Malte s'adresser à l'URSS qui ferait n' importe quoi pour acquérir une base maritime couvrant la région moyen-orientale. En somme, le retour de Kadhafi sur l'île n'est qu'un moindre mal.  D'autre part, le Saint Siège tire un avantage direct de cette présence libyenne. Sa séculaire implantation dans l'île lui permettra d'entrer en contact rapproché avec un des chefs de l'Islam. L'Église s'est toujours montrée hésitante dans ses avances envers les musulmans trop souvent désunis. Kadhafi pourrait devenir le juste interlocuteur du Saint-Siège (et à travers lui, de l'Occident) car il représente un régime fort et monolithique, tout aussi monolithique qu'apparaît le gouvernement de l'Église.  A ce sujet, ce n'est certes pas par hasard que le successeur de Dom Mintoff qui vient de se retirer de la politique active, soit Carmelo Mifsud Bonnici, auparavant ministre de l'Instruction (directe- ment impliqué Dans la 'guerre scolaire') et dont un frère est archiprêtre.■ A suivre…

Frédéric Harcourt

Source: Aujourd’hui / N°592 du Vendredi 07 Mars 2014




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