Le PDCI réalise enfin qu'il sert de faire valoir au RDR

Vendredi 16 Novembre 2012 - 09:16


Henri Konan Bédié, président du PDCI
Henri Konan Bédié, président du PDCI
Le Président ivoirien vient de signer l'acte de décès officiel du RHDP par la dissolution unilatérale du gouvernement de coalition conduit par Jeannot Ahoussou Kouadio. Cette décision pour le moins inattendue est révélatrice des dissensions qui minent le rassemblement des Houphouétistes, coalition politique créée en 2003 sous l'instigation de Jacques Chirac pour évincer le Président Gbagbo du pouvoir.
Officiellement, la décision de l'homme fort d'Abidjan est motivée par le refus des députés PDCI et UDPCI de voter un texte portant réforme de la loi ivoirienne sur le mariage. Pour le monarque installé par la communauté internationale, l'attitude de ses alliés est un affront inacceptable. Ça c'est la face visible de l'iceberg  ! En effet, pour les observateurs attentifs de la politique ivoirienne, la coalition de circonstance mise en place pour parachever le coup de force contre Laurent Gbagbo ne pouvait pas résister à l'épreuve de la réalité socio politique de la Côte d'Ivoire. Pour deux raisons essentielles.
La première est liée à la qualité des membres de ladite coalition. Les formations politiques membres du RHDP, à l'exception du MFA de Anaky Kobenan, sont issues du vieux parti fondé par le premier président de la Côte d'Ivoire, feu Félix Houphouët Boigny. L'on se souvient que la guerre de succession engagée au lendemain de la mort du "Vieux" avait eu pour corollaire la création de plusieurs partis politiques dont le RDR de Djeni Kobenan en 1994 et l'UDPCI du Général Guei Robert en 2000. De 1994 à 2000, les héritiers putatifs de Houphouët Boigny se sont livrés une guerre sans merci dont l'épilogue a été le coup d'état historique qui avait chassé le Président Konan Bédié du pouvoir en décembre 1999.
Quelques années plus tôt, le successeur constitutionnel de Houphouët Boigny avait mal digéré l'entêtement de Alassane Ouattara à briguer la présidence de la République ivoirienne en dépit de ses origines burkinabé avérées. Les idéologues du PDCI inventèrent alors le concept de l'ivoirité qui servira de fondement à l'exclusion d'Alassane Ouattara de la course au fauteuil présidentiel. Le Président Bédié lui même montera au créneau en soutenant dans son livre "les chemins de ma vie" que Alassane Ouattara n'est pas Ivoirien et que par conséquent il n'avait pas à se mêler de la politique ivoirienne. Monsieur Bédié ira jusqu'à lancer un mandat d'arrêt international contre celui qui a inauguré le poste de Premier ministre sous l'ère Houphouët. La suite on la connaît! Le RDR version Alassane Ouattara fera de la chute de Bédié une exigence de survie politique au point de planifier et d'exécuter avec méthode des actes de sabotage du régime qu'il menaçait de faire chuter à tout instant.
Après le coup d'état de 1999, Robert Guei prend goût au pouvoir et décide de le conserver en s'appuyant sur le PDCI dont il avait pris soin d'éloigner le président en la personne de Konan Bédié. Le refus de la direction intérimaire du parti de suivre celui qui a mis fin à son règne quarantenaire sera à la base de la création de l'UDPCI, formation politique confinée dans la région d'origine de Robert Guei. Le mérite reviendra à Laurent Donan Fologo qui, en l'absence du Président Bédié en exil, tentera de récoler les morceaux d'un parti qui avait perdu le sens de la lutte, usé qu'il était par un long règne sans partage. En 2002, lors de la tentative de coup d'état contre Laurent Gbagbo, Guei Robert a été tué, tout comme Émile Boga Doudou alors ministre de l'intérieur.
Quant au MFA, son leader, Anaky Kobenan, est un membre fondateur du FPI, emprisonné et embastillé sous le parti unique, avant de prendre ses distances du parti de Laurent Gbagbo. Anaky Kobenan était un des pourfendeurs les plus virulents du Président Houphouet Boigny dont il désapprouvait la politique et contre qui il prônait la manière forte.
Le dernier groupe membre de la coalition au pouvoir en Côte d'Ivoire est constitué des Ex rebelles dont le chef de fil est Guillaume Soro. Dès l'éclatement de la rébellion en 2002, ses principaux chefs de guerre n'avaient pas caché leur sympathie pour Alassane Ouattara qui, selon Koné Zakaria, est le père de leur mouvement. Devenue Forces Nouvelles, la rébellion qui a endeuillé la Côte d'Ivoire de 2002 à 2011 constitue avec le RDR la principale force politique de la coalition dotée d'une armée à faire pâlir bien des États.
Que pouvait-on espérer de mouvements dont les leaders se vouent une haine viscérale en raison des rancœurs et des frustrations nées de la lutte pour le contrôle de l'héritage politique de Félix Houphouët Boigny  ? Chaque membre de la coalition a des raisons d'en vouloir à l'autre et rumine sa vengeance en attendant le moment opportun.
La deuxième raison de cette rupture prévisible tient aux circonstances et aux acteurs qui ont favorisé cette union que d'aucuns qualifient de contre nature. C'est un secret de polichinelle que de dire que le RHDP est sorti des laboratoires de la France après l'échec du coup d'état contre Laurent Gbagbo en septembre 2002. À cette époque le complot contre la Côte d'Ivoire n'était pas perceptible par le commun des mortels et nombreux furent les observateurs tant nationaux qu'internationaux de la vie politique ivoirienne qui ont fait une grave méprise sur la situation socio politique du pays. En réalité, avant même la disparition du premier président ivoirien les faiseurs de rois en Afrique avaient décidé d'installer Alassane Ouattara au pouvoir en Côte d'Ivoire. Sans doute que le président Bédié avait flairé ce coup, d'où sa hargne à combattre celui qu'il considère comme un étranger aux ambitions démesurées. Mais l'opération "installer ADO au pouvoir" connaîtra diverses fortunes. En décembre 1999, malgré le coup d’état contre Bédié, le poulain ne réussit pas à prendre le pouvoir, Guei Robert ayant décidé de le conserver avant même d'avoir fini de balayer la maison. En 2002, le coup d'état contre Laurent Gbagbo échoue et Alassane Ouattara se réfugie dans une ambassade étrangère à Abidjan avant de s'exiler en France.
En 2003, à Marcoussis la France crée une plate forme pour épauler une rébellion manifestement dépassée par l'ampleur des événements. Le contrat de dupes proposé par la France aux forces politiques et rebelles avait un seul but: pousser le président Gbagbo à la démission après l'avoir dépouillé de ses prérogatives constitutionnelles au profit de l'opposition. En acceptant un tel compromis à Paris, les mouvements politiques ivoiriens venaient de prendre date dans le processus de déstabilisation de la Côte d'Ivoire. Pour bien faire les choses, la mémoire de Houphouët Boigny est évoquée pour tenter de recréer une unité autour de cette figure emblématique africaine dont Jacques Chirac s'honore de l'amitié. De la sorte aucune force politique sortie des entrailles du PDCI ne peut rejeter une telle proposition assortie de soutiens multiformes et ayant pour objectif la reprise d'un pouvoir qui n'aurait jamais dû échoir à Laurent Gbagbo. L'opération est tellement séduisante que des opposants farouches à la politique d'Houphouët Boigny se sentent subitement l'âme d'Houphouétistes. Et l'union fut scellée à Paris sous le parrainage du Président de la République française!
Au regard de ce qui précède, il apparaît que l'alliance entre les frères ennemis houphouétistes est une alliance issue de la seule volonté de la France. Les partis concernés ne l'avaient pas conçue et par conséquent ne pouvaient pas lui donner une âme. Par ailleurs la coalition n'avait ni projet de société, ni programme de gouvernement commun. Le seul point d'intérêt commun était le renversement de Laurent Gbagbo. Une alliance de circonstance donc! Enfin, les principaux acteurs du RHDP se vouent une telle haine qu'après la chute de Laurent Gbagbo ils ne peuvent que réveiller leurs vieux démons et se régler les comptes.
Le premier défi du RHDP a été la présentation d'un candidat unique pour affronter Laurent Gbagbo à l'élection présidentielle. L'absence de consensus sur cette question était en soi un signe du manque de cohérence d'une coalition dans laquelle, chacun des deux poids lourds nourrissait le secret espoir de coiffer l'autre au poteau. Visiblement, chacun voulait se servir de l'autre pour accéder au fauteuil présidentiel.
Malheureusement pour le PDCI les dés étaient jetés. Les maîtres avaient décidé que C'est Alassane Ouattara qui devait être le futur Président de la Côte d'Ivoire. Tant pis pour ceux qui ne l'auraient pas ainsi compris. Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle de 2010 éliminent définitivement le sphinx de Daoukro avec la complicité de certains cadres du Pdci déjà au fait des manœuvres de la françafrique. Tout sera mis en œuvre par la suite pour obliger Bédié à appeler ses militants à voter pour le "Brave Chè" au second tour et à lui apporter le soutien politique nécessaire à son accession au pouvoir. Les pressions et les compromis ont eu raison des dirigeants du PDCI qui venaient de réaliser qu'ils ont été le dindon de la farce dans un RHDP conçu pour accompagner le RDR au pouvoir. Dès lors, il ne restait plus qu'à sauver les meubles pour ne pas sortir complètement perdant dans l'opération. Il fallait aussi sauver certaines apparences d'un partage équitable du pouvoir entre alliés politiques. D'où les promesses de strapontins et l'énoncé de formules insensées du genre "je gouvernerai sous l'autorité du président Bédié".
L'ennemi commun défait grâce à la France, grand metteur en scène de la tragédie ivoirienne, les contractions de l'alliance ne tarderont pas faire surface. Après avoir fait le sale boulot les cadres du PDCI font l'amer expérience de la rancune tenace d'un Alassane Ouattara qui n'a jamais digéré toutes les entourloupettes à lui faites par le PDCI. Pour Ouattara c'est l'heure des règlements de compte là où l'allié PDCI s'attend au partage du gâteau et à la reconnaissance pour service rendu.
L'expression visible du malaise au sein de l'alliance est le refus du RDR de céder le poste de premier ministre au PDCI comme convenu. Pendant ce temps Alassane Ouattara continue de se servir du PDCI pour accomplir les sales besognes de la République. C'est ainsi que Ahoussou Jeannot est commis à la tâche de poursuivre en justice les pro Gbagbo. L'ex premier ministre Charles Konan Bany est chargé de faire la réconciliation nationale pendant que les ministres RDR et le président Alassane lui même sabotent l'entreprise. Les départements ministériels qui ont échu au PDCI sont vidés de leurs prérogatives au profit, soit de conseillers du président, soit des membres de sa famille. En dehors de Bédié qui semble tirer un profit personnel de la situation, les cadres de son parti s'estiment lésés à l'heure du partage. Même son de cloche du côté du MFA dont le leader a décidé de ne plus se ridiculiser en revendiquant sa part de gâteau qui tarde à lui être servie. L'UDPCI de l'ouest montagneux ne s'en sort pas mieux, même si son président semble personnellement comblé par son portefeuille de ministre d'état.
Au delà de ces quêtes légitimes de postes dans le cadre d'un pouvoir partagé, les observateurs de la scène politique ivoirienne ont été amusés de voir les alliés se livrer à un véritable pugilat à l'occasion des élections législatives de décembre 2011. Ces élections sans enjeux, en raison du boycott de l'opposition significative représentée par le FPI, ont confirmé d'une part le caractère violent du régime RDR et d'autre part, l'impossible cogestion du pouvoir par les frères ennemis regroupés au sein du RHDP. Malgré tout, le PDCI veut continuer à entretenir l'illusion d'être au pouvoir. Quand il obtient finalement la Primature au forceps il crie victoire et se fait plus royaliste que le roi en invectivant constamment, curieusement et inutilement le FPI par sa presse interposée.
L'on comprend mieux aujourd'hui la fébrilité du PDCI qui sans avoir gagné l'élection présidentielle de 2010 et sans être le choix de la communauté internationale prend des allures de parti de pouvoir. En réalité le parti de Konan Bédié n'a jamais été autant fragilisé. Il est même menacé de disparition. Ce parti, faiseur de Président alors qu'il peine à obtenir la majorité des sièges au parlement malgré l'absence du FPI, veut être effectivement l'autorité sous laquelle Alassane Ouattara gouverne. Quelle naïveté!
Pour avoir pratiqué Ouattara de 1990 à 1993, le PDCI a une connaissance parfaite de l'homme de la communauté internationale qui agit pour ses mandants et pour lui même. Pour lui les intérêts nationaux doivent être sacrifiés pour satisfaire l'appétit des multinationales. La cession du patrimoine national dans des conditions non transparentes avaient en son temps crée l'émoi dans la classe politique. Et les députés issus du PDCI n'avaient pas hésité à demander des comptes à Alassane Ouattara alors premier ministre, sur sa politique de privatisation sauvage. La presse nationale avait dénoncé pour sa part les nombreux délits d'initiés qui ont accompagné ces privatisations incontrôlées. "Alassane vend et rachète" résumait la perception de l'opinion publique ivoirienne à l'ère du technocrate venu du FMI pour redresser l'économie nationale en déconfiture. Le PDCI voit donc dans la gouvernance de Ouattara des signes annonciateurs d'un bradage et d'un pillage des ressources nationales au seul profit du clan RDR. En outre, Bédié réalise que même s’il a réussi à placer les membres de sa famille dans des secteurs juteux, à terme il risque de tout perdre. La volonté de Ouattara d'effacer les traces de Bédié de la mémoire des ivoiriens est manifeste. En effet, les discours de Ouattara font uniquement référence à Houphouët Boigny comme si après le premier président il y a eu un vide, vingt années durant. En rebaptisant les universités de Côté d'Ivoire, Alassane Ouattara ne fait pas que montre de son narcissisme, il ignore à dessin ses prédécesseurs immédiats dont Konan Bédié, successeur de Félix Houphouët Boigny.
Par ailleurs, le PDCI suspecte Alassane Ouattara de revenir sur un certain nombre de dispositifs légaux mis en place par Bédié pour préserver les intérêts de la côte d'Ivoire et des Ivoiriens. Il s'agit notamment du code de la nationalité et du foncier rural. La table ronde de Linas Marcoussis a fait de ces deux points une priorité pour les premiers ministres imposés à Laurent Gbagbo. Qui avait intérêt à revenir sur une loi votée à l'unanimité des députés en son temps? Qui a intérêt à remettre en cause le code de la citoyenneté et de l'éligibilité à la présidence de la république?
De fait, la nouvelle loi sur le mariage dont la seule originalité est de faire de la femme un chef de famille en plus de l'homme n'est qu'un ballon d'essai. Son adoption ouvrira la voie à des modifications d'envergure plus grande et touchant à des secteurs plus sensibles, comme l'économie nationale. Le PDCI qui a avalé de nombreuses couleuvres semble fixer une limite à ne pas franchir, lui qui revendique d'être le fondateur de la Côte d'Ivoire moderne. Sa responsabilité historique est en jeu, même s'il n'est pas à une contradiction près.
Enfin, la situation de la Côte d'Ivoire sous Ouattara est à la limite du tolérable. Jamais notre pays n'avait atteint un tel degré de délitement et de cruauté. Pour des ambitions personnelles, de milliers d'Ivoiriens ont été massacrés. Presque deux après cette forfaiture le pays est loin de retrouver ses marques. Les nouvelles autorités n'ont d'autres programmes que la chasse aux sorcières. La répression des pro Gbagbo, les exactions des FRCI sur d'innocentes populations, la déconfiture du tissu économique, la négation des droits politiques et sociaux, la colonisation des terres à l'ouest du pays avec son cortège de tueries massives, l'exil forcé de milliers d'Ivoiriens sont autant d'actes et de méfaits qui ne peuvent laisser personne indifférent. Le PDCI a t'il enfin compris le combat de Laurent Gbagbo? A t-il les moyens de dire à Alassane Ouattara "trop c'est trop, ça suffit!", sans craindre de perdre ses privilèges? Wait and see!
 
John K. Silué
Financier N'Y.




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