Le FPI au piège du discours des autres

Mercredi 25 Juin 2014 - 07:58


Un choc humain, mais aussi un choc politique. L'annonce par la Cour pénale internationale (CPI), le 12 juin dernier, de la confirmation des charges contre le président Laurent Gbagbo a été un traumatisme pour son parti politique, le Front populaire ivoirien (FPI). Normal. Cela dit, parmi les expressions d'amertume légitimes qui se sont multipliées à cette occasion, certaines nous semblent profondément problématiques. En effet, dès le 13 juin, sur les réseaux sociaux, des débats ont surgi autour du thème : «Est-il moral d'envisager une candidature à la présidentielle de 2015 dans le contexte que nous connaissons comme certains nous demandent de le faire ?». De l'intérieur même des rangs de l'ex-LMP, des rumeurs venimeuses sur des désaccords supposés entre Aboudrahmane Sangaré, qui serait la tête de file du «Gbagbo ou rien», et Pascal Affi N'Guessan, que certains décrivent volontiers comme à deux doigts de la «traîtrise», et qui serait prêt à «tourner la page» Gbagbo en se portant candidat lors du scrutin qui vient. C'est dommage ! Déjà parce qu'il y a là un clivage artificiel qui est créé. En effet, les prochaines élections présidentielles auront lieu dans plus d'un an. Personne ne peut, au sein d'une formation politique comme le FPI, s'auto-investir candidat en passant par dessus les instances du parti. Pourquoi tirer la sonnette d'alarme pour dénoncer à l'avance une impossibilité ? Mystère. Ainsi instauré, le clivage entre les «traîtres» potentiels, en tout cas les politiciens «pressés», qui veulent «tourner la page» et les fidèles qui veulent suspendre toute activité politique électorale au nom du combat pour la libération de Gbagbo est paralysant dans la mesure où pour «ne pas donner l'impression de...», certains acteurs de premier plan pourraient faire des erreurs et s'abstenir d'exploiter un certain nombre d'opportunités. On ne peut pas se trouver au cœur d'une partie poli- tique serrée face à des adversaires résolus et bien plus soudés qu'on l'imagine et ligoter le soldat que l'on envoie à la guerre, parce que l'on ne serait pas assez sûr de lui et de sa loyauté. C'est suicidaire ! Mieux vaut changer de leadership que de maintenir «sur le trône» quelqu'un dont on s'efforce de réduire la marge de manœuvre.
Stratégie du récit Le plus grave dans cette affaire, c'est que ceux qui se laissent aller aux débats et controverses citées plus haut donnent droit, sans s'en rendre compte, à l'agenda et à la «stratégie du récit» de leurs adver- saires. La politique contemporaine, c'est d'abord et avant tout, divers «grands récits» qui s'affrontent, espérant chacun devenir sinon hégémoniques, du moins majoritaires. A divers moments de l'histoire politique ivoirienne, des «récits» se sont affrontés. Au départ, il y a eu le récit porté par Gbagbo, «le jeune insolent», «le démocrate», face au «Vieux» Félix Houphouët-Boigny, «le père de la Nation», ou «l'autocrate dépassé». Le premier «personnage» a incarné le «progrès» et la «modernité politique», bref «l'avenir», tandis que le second représentait la «permanence rassurante», mais aussi la « dictature» et la «guerre froide»... Le passé ! C'est la force de ce récit premier qui a assuré à Gbagbo son «capital politique» à la fois dans son pays mais aussi au sein des «forces progressistes» à l'étranger. Puis, au tournant des années 1990, le «récit» d'Alassane Ouattara, «le cosmopo- lite», «le banquier du FMI», «le paria d'une classe politique sclérosée», la «victime de la xénophobie et de l'ivoirité» s'est mis en place. Il a naturellement eu un écho puissant en Occident, d'autant plus facilement qu'il rencontrait les symboles d'une gauche sociale-démocrate qui masque ses reniements successifs sur le terrain des luttes économiques par un antiracisme militant ; et ceux d'une droite libérale qui reconnaît dans le banquier central adepte des privatisations l'un des siens. Le «récit» ouattarien a également pu se diffuser sur le continent, où ses adversaires apparaissaient comme des ennemis du rêve panafricain, et surtout dans les pays d'Afrique de l'Ouest qui comptent des centaines de milliers, voire des millions de migrants au pays des Eléphants. Ce récit-là s'est donc imposé d'abord à l'extérieur, puis à l'intérieur, par le biais de l'assimilation du destin singu- lier d'un homme à toute une région voire à une communauté religieuse.
Défaillances et violence Le «storytelling» porté par le RDR et ses alliés internationaux n'est en réalité entré en crise réelle, à l'international, qu'après les événements de novembre 2004, où comme l'ont dit les zougloumen, «l'ennemi petit à petit s'est dévoilé». Mais le séisme a été de courte durée. Le pouvoir Gbagbo n'a pas choisi de pousser son avantage sur son terrain-là à ce moment précis, et l'on est assez vite retourné dans la logique des négociations «ivoiro-ivoiriennes», même externalisées en Afrique du Sud. C'est en 2010-2011 que la bataille des récits a repris. D'un côté, celui de la «communauté internationale» selon lequel «Gbagbo a retardé les élections pendant cinq ans, ne veut toujours pas partir et est prêt à tout pour s'accrocher au pouvoir en dépit des règles démocratiques». De l'autre, celui qui a été adopté par un grand nombre d'Africains et de pro- gressistes dans le monde selon lequel «Ouattara est le cheval de Troie de l'ancienne puissance coloniale prompte à toutes les falsifications et à toutes les violences pour renverser Gbagbo et ravir à la Côte d'Ivoire sa souveraineté». C'est en raison de la force de persuasion de la der- nière trame discursive citée que l'Elysée a, en 2011, tenté de faire taire la RTI par tous les moyens – y compris des bombardements – et monté en épingle TCI. Après le 11 avril 2011, la coalition qui sou- tient Ouattara a continué de produire récits et symboles. L'un d'entre eux s'est déjà retourné contre elle. «C'est la fin de l'impunité symbolisée par Gbagbo. Avec Ouattara, ceux qui ont commis des crimes contre l'humanité seront jugés et châtiés», a-t-elle claironné. Las. A la CPI comme à Abidjan, règne une effroyable «justice des vainqueurs». Des organisations de défense des droits de l'Homme qui, en réalité, avaient échafaudé un «schéma parfait» selon lequel la présence de quelques lampistes pro-Ouattara devait suffire à satisfaire les «bonnes âmes» sont obligées de faire le même constat que l'opposition ivoirienne ou que Maître Emmanuel Altit, l'avocat de Gbagbo. C'est ainsi que se préparent, sur le terrain des idées, les victoires concrètes de demain...
Prouver par l'exemple que Ouattara ne veut pas... En ce qui concerne la politique ivoirienne à proprement parler, les soutiens de l'actuel régime à l'international, leur terrain de légitimation par excellence, disent : «Ouattara est de bonne volonté. Il veut instaurer un véritable cadre démocratique. Mais ses opposants ont des exigences irrationnelles. Ils lui demandent de libérer Gbagbo, or il ne le peut pas, vu que leur champion est aux mains de la CPI. Ils ne veulent même pas aller aux prochaines élections, alors qu'il leur tend la main. Ils sont irrationnels. Ils s'auto-excluent de la scène politique». C'est ce récit mensonger que l'opposition ivoirienne, FPI/ex-LMP en tête, doit se charger de démystifier, si elle veut être entendue à l'étranger et comprise par les «indécis» de la politique ivoi- rienne. Même si elle est persuadée que Ouattara n'ouvrira jamais le jeu politique sans y être contraint, elle doit réussir à le montrer par l'exemple. Du moins, elle doit réussir à mettre dans l'embarras des diplomates comme la patronne de l'ONUCI, Aïchatou Mindaoudou, qui joue les propagandistes zélés au service de la légitimation de l'actuel «récit» ouattarien. L'on sent bien, par exemple, que le FPI s'est refusé à mener «la bataille de la CEI» parce que ses cadres ont «peur» que l'on imagine qu'ils pensent à la prochaine échéance présidentielle. Or cette bataille était intéressante dans la mesure où une ONG comme le National Democratic Institute (NDI) portait des revendications au fond similaires à celles du parti créé par Laurent Gbagbo. Ouattara a rédigé sa loi taillée sur mesure, l'a fait adopter et promulguer... sans que de véritables sons discordants, en dehors de faibles protestations de principe, ne soit entendus. N'est-ce pas ainsi qu'on ouvre un boulevard à l'adversaire parce qu'on s'épie plus « en interne » qu'on ne combat le camp d'en face ? Le seul discours qui peut porter, en Côte d'Ivoire et à l'étranger, venant du FPI, est pourtant simple : «La France, les Etats-Unis et Ouattara ont prétendu qu'ils ont combattu pour que la démocratie triomphe. Mais Ouattara embastille, torture et ruine financièrement ceux qui s'opposent à lui dans le silence complice de ses alliés. Il vide la Commission électorale de toute possibilité d'indépendance. Ils veulent instaurer, comme dans de nombreuses démocratures françafricaines, un parti unique de fait légitimé par une opposition fabriquée par le pouvoir. Il détruit tous les acquis démocratiques péniblement gagnés durant le dernier quart de siècle.» Bien entendu, ce discours laissera froids les diplomates cyniques qui accompagnent Ouattara en connaissance de cause. Mais s'il est bien mis en musique, s'il est constant et relayé par une véritable machine de combat en ordre de bataille, il peut être plus efficace que ce à quoi l'on assiste en ce moment.
Par Théophile Kouamouo

Source: Le Nouveau Courrier N°1056 Du Lundi 23 Juin  2014




Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !