Laurent Gbagbo fut défait militairement et non moralement, le 11 avril 2011

Jeudi 14 Avril 2016 - 14:05


En janvier-février-mars-avril 2011, lorsque notre pays était dans l’impasse et qu’il s’acheminait lentement mais sûrement vers l’affrontement, je faisais partie de ceux qui souhaitaient que le président Laurent Gbagbo s’adresse au peuple ivoirien, puis se retire momentanément du pouvoir. Non parce qu’il avait occupé trop longtemps la fonction présidentielle comme les Houphouët, Mobutu, Bongo, Eyadéma, Biya et autres Sassou Nguesso, ni parce qu’il avait perdu le second tour de la présidentielle de novembre 2010 (le perdant de ce scrutin, c’était plutôt celui qui préféra l’usage de la force meurtrière au pacifique recomptage des voix par une commission internationale), ni parce que la majorité des Ivoiriens ne lui faisait plus confiance, mais parce que je croyais qu’un tel retrait aurait permis que lui, sa famille, certains de ses collaborateurs et plusieurs jeunes venus le soutenir ne soient pas massacrés par les forces franco-onusiennes. Je croyais aussi que son adversaire, une fois installé au pouvoir, ne tarderait pas étaler son incompétence et son incurie, qu’il ne serait pas en mesure d’honorer ses nombreuses promesses, ce qui conduirait inéluctablement le peuple ivoirien à se tourner une fois de plus vers le fondateur du FPI en 2015 comme le peuple béninois ramena en 1996 M. Kérékou au pouvoir pour deux mandats successifs. J’étais persuadé que partir était la meilleure chose que Laurent pût faire, à ce moment-là, pour son pays. Un pays qu’il aurait probablement gouverné autrement si la France et ses marionnettes du RHDP ne l’en avaient pas empêché en fomentant putschs et rébellions. Mais Laurent Gbagbo voyait les choses différemment. Il faisait une autre lecture des événements. Pour lui, il n’était pas question de bouger. Alors, il resta avec un certain nombre de personnes dans la résidence construite par Houphouët. Était-il suicidaire? Je répondrai par la négative car, de son propre aveu, il aime et respecte la vie: non seulement la sienne, mais aussi celle des autres. Ceux qui l’ont fréquenté peuvent témoigner que c’est un bon vivant, qu’il est certes intransigeant sur les principes et valeurs mais qu’il n’est pas homme à pouvoir se tirer une balle dans la tête comme le socialiste chilien Salvador Allende qui se donna la mort à 65 ans dans le palais présidentiel de  La Moneda, le 11 septembre 1973 après avoir demandé à ses partisans de quitter les lieux.
Pourquoi Gbagbo se refusa-t-il à quitter la résidence présidentielle de Cocody? Parce qu’il avait compris, comme Allende, qu’il est “vil, contraire à la nature et déshonorant de laisser son bien, son honneur et sa religion à la merci des malfaiteurs” (Gandhi).
La seconde raison est qu’il voyait plus loin que nous autres qui n’avions qu’un souci: ne pas le voir périr avec les personnes autour de lui dans le bombardement de la résidence par l’armée française qui, à notre avis, ne s’est jamais autant déshonorée qu’en Côte d’Ivoire. En effet, c’est le refus de Gbagbo d’abdiquer face à l’imposture et à l’injustice qui obligea la France à jeter enfin le masque, permettant ainsi au monde entier de découvrir que c’est cette prétendue “patrie des droits de l’homme et de la démocratie” qui était derrière la rébellion, que ce n’était pas par hasard que les pourparlers inter-ivoiriens furent transférés de Lomé (Togo) à Linas-Marcoussis (France) et que c’est la France qui, depuis 2001, combattait un individu dont le seul péché est de ne pas avoir le charisme d’obéir au doigt et à l’œil à l’ex-puissance coloniale. Que la France se soit vanté après coup d’avoir largué des bombes sur un Laurent Gbagbo qui ne souhaitait qu’une solution pacifique au conflit est vraiment ridicule et lamentable car, si les Français étaient aussi puissants qu’ils veulent nous le faire croire, pourquoi se laissèrent-ils piétiner et humilier par Hitler durant la Seconde Guerre mondiale? Oseraient-ils bomber le torse devant Cuba, la Corée du Nord ou l’Inde? Leur pays est-il à même de donner le coup de Jarnac à Poutine comme il le donna à Gbagbo qui ne lui déclara jamais la guerre?
Aujourd’hui, tout le monde se rend bien compte que l’élection de 2010 n’était qu’un prétexte tout comme le bombardement du camp militaire français de Bouaké utilisé par les autorités françaises pour se débarrasser de Laurent Gbagbo, que Ouattara n’a pas gagné le scrutin (le témoignage de Sam l’Africain et le rapport de la CDVR l’ont confirmé) et que la France voulait coûte que coûte remplacer en 2010 Laurent Gbagbo par Ouattara. Mais, pour que tous ces coups tordus et plans diaboliques sortent de l’ombre, pour que soit dévoilé le vrai visage de la France, il fallait qu’un homme accepte de se sacrifier et que cet homme choisisse de faire face au lieu de fuir. “Pour acquérir le bien qu’il souhaite, l’homme entreprenant ne redoute aucun danger, le travailleur n’est rebuté par aucune peine. Les lâches seuls, et les engourdis, ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre lâcheté; il ne leur reste que le désir naturel de le posséder”, faisait remarquer Étienne de La Boétie dans son “Discours de la servitude volontaire”.  Même si tout le monde n’est pas obligé de faire ce que Laurent Gbagbo et d’autres firent début avril 2011 (vivre dans le stress sous les bombes françaises) car le martyre est une grâce que Dieu accorde à certaines personnes et Dieu donne toujours à ces personnes la force et le courage de rendre ce témoignage suprême, il n’en reste pas moins vrai que chacun de nous a quelque chose à faire ou à sacrifier, un rôle à jouer, des coups à prendre et des avantages à perdre “si nous voulons extirper le colonialisme de notre continent” (Kwame Nkrumah dans "L’Afrique doit s’unir", tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964). Autrement dit, la libération de l’Afrique francophone de la domination et de l’exploitation françaises n’est pas l’affaire d’un seul individu ou d’un seul pays. C’est ensemble, chacun dans son domaine et avec les moyens dont il dispose, que nous devons engager le combat. Par “combat” j’entends ici une lutte à mort car jamais la France n’acceptera que ses ex-colonies possèdent les mêmes infrastructures (routes bitumées, autoroutes, écoles et hôpitaux) qu’elle. Jamais elle ne fermera de son propre chef les bases militaires qu’elle a installées dans certains pays africains; jamais elle ne reconnaîtra que le franc CFA est une monnaie asservissante et appauvrissante. Au contraire, elle n’hésitera pas à dégager ou à assassiner tout dirigeant qui voudra améliorer un tant soit peu les conditions de vie et de travail de son peuple. En ce sens, Ébenezer Njo-Mouelle a raison d’affirmer que “c’est une extrême naïveté de s’imaginer que les autres nations renonceront à leurs intérêts primordiaux pour prendre fait et cause pour les intérêts de l’Afrique et cela parce qu’ils auront entendu les leçons de morale d’une  certaine  littérature  africaine”  ((E.  Njoh-Mouelle dans "Jalons II. L’Africanisme aujourd’hui", Yaoundé, CLE, 1975).    
Au moment où nous nous souvenons de la énième barbarie de la France en Afrique francophone, je voudrais inviter tous les Africains francophones au courage qui “n’est pas l’absence de peur, mais le fait de triompher d’elle” (Nelson Mandela). Je voudrais aussi leur rappeler qu’il y a des “défaites qui réveillent” (Antoine de Saint-Exupéry dans “Pilote de guerre”). Laurent Gbagbo fut défait militairement et non moralement par la France. Cette défaite militaire a réveillé et continuera de réveiller bien des gens qui croyaient à tort que la France était un pays civilisé et démocratique.  Ce reveil est déjà une victoire mais il s’agit d’une victoire partielle. Il reste à chacun de s’engager, avec courage et détermination, pour que cette victoire soit totale.


Jean-Claude DJEREKE

 




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