Laurent Gbagbo, 28 octobre 1990-28 février 2013: Regard critique sur un parcours. Par l'historien et écrivain Marcel Amondji

Vendredi 12 Avril 2013 - 07:06


Laurent Gbagbo, 28 octobre 1990-28 février 2013: Regard critique sur un parcours. Par l'historien et écrivain Marcel Amondji
« Je veux construire un Etat moderne avant de partir de la présidence. C'est la seule raison pour laquelle je suis venu au pouvoir. Je ne suis pas venu pour être riche, mais pour laisser mon nom. Pour graver dans la mémoire collective mon passage à la présidence. Surtout que mon ambition est de construire l'Etat moderne, l'Etat prospère et démocratique. » L. Gbagbo

    « Un président français, quelle que soit sa couleur politique, défendra toujours les intérêts de son pays. Et c'est normal. (...); c'est à nous qu'il revient d'imposer à nos partenaires un nouveau style de coopération. » L. Gbagbo


28 février 2013. Alors que Laurent Gbagbo s'adressait à ce drôle de tribunal qu'on appelle la CPI, ma mémoire m'a ramené jusqu'à ce dimanche 28 octobre 1990, au palais du Luxembourg (sénat), deuxième jour d'un colloque dont le grand vaincu du 11 avril 2011 était, in absentia, l'un des coprésidents, l'autre étant le vénérable Jean Suret-Canale. Etait-ce hasard ou un fait exprès ? Ce même jour, à Abidjan, Gbagbo en chair et en os affrontait Houphouët dans la première élection présidentielle où celui-ci n'était pas l'unique candidat ! Le champion toutes catégories de la démocratie versus l'incarnation du despotisme autocratique... Je ne me rappelle plus quel était exactement le thème de ce colloque. Ça devait tourner autour de la démocratie, le mot magique à la mode depuis le fameux discours de La Baule du « socialiste » François Mitterrand, qui présidait la République française à cette époque. Les organisateurs du colloque étaient d'ailleurs très proches à la fois de la direction du parti socialiste français et de l'Elysée via les services de Jean-Christophe Mitterrand, alias « Papa-m'a-dit », sorte de Jacques Foccart des pauvres... C'était le temps où, au parti socialiste français notamment, non seulement on ne disait pas encore que Gbagbo était infréquentable, mais on le présentait même à la jeunesse africaine francophone alors partout en révolte contre les despotismes enfantés par la « décolonisation » à la sauce gaullienne, comme l'un des nouveaux Moïses qui allaient enfin là délivrer vraiment du joug néocolonial. Je me souviens de la jubilation de Guy Labertit, le principal organisateur de l'événement, un sentiment qu'il semblait persuadé que nous tous partagions... Est-ce qu'il croyait vraiment que son poulain l'emporterait sur Houphouët ? Sans doute pas. Mais qu'importe ? Le simple fait d'être le challenger de l'inamovible fantoche n'équivalait-il pas à un sacre ? Aussi bien, c'est cet épisode qui allait définitivement consacrer Gbagbo dans la presse parisienne comme « l'opposant de toujours », ou « l'opposant historique », ou encore « le chef unique de l'opposition ivoirienne ». Ce dernier titre lui sera décerné unanimement par l'ensemble des quotidiens français de province ainsi que par Libération – le reste de la presse parisienne était ce jour-là absente des kiosques pour cause de grève – le lendemain des échauffourées du 18 février 1992. Ces expressions désormais inséparables de son nom visaient à tailler à Gbagbo une légende symétrique de celle d'Houphouët – en attendant l'occasion de la substituer –, ce qui impliquait l'abolition de pans entiers de l'histoire politique de la Côte d'Ivoire. L'ironie, c'est que tout en se gardant de récuser cette glorification quelque peu abusive, il arrivait parfois que Gbagbo évoque certaines des figures auxquelles on cherchait à substituer la sienne : des morts mais aussi des vivants qui ont marqué l'histoire bien avant lui, et d'une manière plus profonde et plus personnelle, mais c'était toujours en marquant une préférence appuyée pour ceux d'entre eux qui se tinrent à l'écart – ou qui étaient des adversaires décidés – du vaste mouvement anticolonialiste des dernières années quarante, voire d’un pur aventurier comme le fameux Kragbé Gnagbé qui fut à l’origine de l’affaire du Guébié.

A la même époque, préfaçant Agir pour les libertés de L. Gbagbo, un certain Gouhiri Titro écrivait : « II est, (…), dans la vie des sociétés humaines, des moments rares, privilégiés et magiques, où un pacte de confiance, lentement et obscurément mûri dans les profondeurs de la conscience collective, s'établit soudain entre la communauté nationale et un homme. Dès lors, toutes les attentes et les aspirations du peuple se cristallisent et,  tel un fleuve immense débordant de roulis, subitement devenu trop étroit, elles convergent, irrésistibles, vers cet homme ou le groupe d'hommes marqués par le destin. L'histoire s'emballe. Et la société, comme brutalement réveillées d'un long sommeil, bande toutes ses énergies et s'apprête à accomplir le saut libérateur. » En somme, à en croire ce thuriféraire, entre les Ivoiriens et Gbagbo, il se passait dès ce temps-là, quelque chose de l'ordre de ce qui s'était passé vers 1945 entre eux et Houphouët... Or, cette première révélation de l'homme providentiel ivoirien, que nous a-t-elle apporté ? Seulement cette crise compliquée et interminable, produit à la fois de notre premier enthousiasme, de la lâcheté de quelques-uns des hommes en lesquels nous avions cru et espéré, du machiavélisme des gouvernements français successifs – y compris ceux de 1981 à ce jour –, de la médiocrité, enfin, de tous ceux qui, à différentes époques depuis 1957, se sont présentés à nous comme des messies venus pour sauver la Côte d'Ivoire...

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Dans nos contrées les politiciens sont souvent accusés d'enrichissement sans cause. Mais il y a un péché plus grave encore que pourtant personne ne dénonce : c'est la célébration (ou la célébrité) sans cause. Il est vrai que ce péché-là est beaucoup plus rare que l'autre. Ainsi, chez nous en Côte d'Ivoire, seulement deux personnes bénéficièrent réellement du phénomène : Houphouët et Gbagbo. La situation actuelle de Bédié s'en rapproche seulement, car sa célébration à lui, bientôt consacrée par le 3e pont sur la lagune d'Abidjan baptisé de son nom, ne s'accompagne pas du moindre point de popularité. Tandis qu'à ses tout débuts Houphouët connut la vraie popularité, et il la méritait bien alors, autant pour ce qu'il faisait que pour ce qu'il représentait. Le cas de Gbagbo est un peu différent. S'il est lui aussi célèbre, c'est-à-dire connu, admiré, voire aimé par beaucoup de nos compatriotes de toutes les régions et de toutes les ethnies, ce n'est pas pour ce qu'il a fait mais uniquement pour ce qu'il représentait à leurs yeux ou, pour mieux dire, pour ce qu'il « promettait » d'être... Cela commença avec l'incident survenu au début des années 1970 dans sa classe d'histoire au lycée classique d'Abidjan, entre lui et la fille de l'ambassadeur d'Israël ; incident qui avait provoqué un véritable effet domino jusque dans les hautes sphères du ministère de l'Education nationale. Lors de son procès, Laurent Akoun a évoqué cette affaire, qui serait l'événement fondateur de son attachement à la personne de Gbagbo. Comme lui, ils furent des dizaines, dès cette époque, à voir en Gbagbo – je le dis cette fois sans ironie – notre Messie à nous, Ivoiriens.

Le sentiment dont Laurent Akoun a fait état devant ses accusateurs, je l'ai personnellement observé chez l'un de ses probables condisciples, qui servait à notre ambassade d'Alger au début des années 1980. Mais j'avais su cette histoire dès sa survenue, au tout début des années 1970, grâce à un document du comité exécutif de la section de France de l'Union nationale des étudiants et élèves de Côte d'Ivoire qu'un ami m'avait envoyé. Par conséquent, pour moi aussi Gbagbo est « une célébrité » depuis plus de quarante ans ; mais c'est simplement parce que cela fait quarante ans que je connais son nom. Sinon je ne vois pas d'autre explication à sa célébrité actuelle, ni surtout à cette célébration dont il est actuellement l'objet parmi tant d'Ivoiriens de tous âges, sinon le simple fait de les avoir fait rêver... L'important, c'était leur rêve. Je ne veux pas par-là dire qu'un sentiment tel que celui que Laurent Akoun évoquait serait dénué de noblesse. Mais comment ne pas ressentir comme une vraie tragédie le fait qu'après que Gbagbo a gouverné la Côte d'Ivoire pendant dix ans dans les conditions extraordinairement difficiles que nous savons, en faisant montre jusqu'au bout d'une indéniable force de caractère, un de ses plus proches compagnons d'idées n'ait trouvé, pour justifier son attachement à sa personne, que cette vieille histoire où, somme toute, Gbagbo et toutes les autres victimes ne jouèrent qu'un rôle très passif, un rôle de « malgré nous » ? Et puis, si l'on en croit l'un de leurs compagnons, la sanction encourue ne fut pas si terrible... Mais laissons parler le regretté Jean-Pierre Ayé, journaliste au Nouveau Réveil, rapportant une conversation qu'il eut avec son ami Laurent Gbagbo retour d'exil : « J'apprends que tu as été en prison. Je dis mais comment ? Le frère a été en prison et il ne me l'a même pas dit pour que je puisse lui porter des oranges. Alors je me suis dit, est-ce que le frère ne fait pas état de notre séjour à Séguéla ? Alors, je continue de réfléchir là-dessus et je me dis, c'est vrai que nous sommes allés à ce service militaire dans des conditions particulières. Mais si nous sommes allés à ce service militaire en recevant le salaire des militaires, en ayant droit aux sorties des militaires, en tirant du fusil comme les militaires, est-ce que nous avons le droit de dire que nous avions été en prison ? » (Cité par Notre Voie 12 janvier 2010 dans un article intitulé « Echanges Gbagbo Jean Pierre Ayé en mai 1990 »).

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Parmi les colloquiens, un certain nombre étaient plutôt sceptiques vis-à-vis du discours à la mode sur la démocratie, surtout quand elle était présentée comme une chose en soi, comme un article de foi ou comme une panacée. – Nous ignorions alors qu'elle serait un jour également définie – et qui plus est, par Kabran Appiah qui a fait ses classes successivement auprès de Francis Wodié et de Laurent Gbagbo – comme ...un exutoire : « La démocratie a une fonction détersive, c'est-à-dire qu'elle absorbe les contradictions de la société en offrant un exutoire à toutes les réclamations et à toutes les revendications » (Nord-Sud 07/03/2013). Exutoire ! Un mot auquel les dictionnaires donnent comme premier sens : « Ulcère artificiel destiné à entretenir une suppuration bénéfique » ! Parmi ces agnostiques, un jeune universitaire malien ou nigérien, je ne sais plus, lança à la cantonade depuis la tribune un avertissement à peu près en ces termes : « Prenons garde ! Ce culte de la démocratie formelle pourrait, dans les circonstances de la vraie vie, devenir un obstacle à toute action politique véritablement efficace ». Quelques semaines plus tard, lors d'un entretien avec deux jeunes Ivoiriens pour le journal qu'ils animaient à Paris, « L'Eveil », je me suis souvenu de cet avertissement, trop heureux de trouver une occasion de l'appliquer à notre drame national particulier : « Q – Depuis l'instauration du multipartisme, près de 30 formations se partagent aujourd'hui l'espace politique ivoirien. Cela suffit-il, selon vous, pour dire que la Côte d'Ivoire est devenue un pays démocratique ? R – Plutôt que le multipartisme, c'est-à-dire la permission pour chacun de créer son parti, j'aurais préféré la liberté pour chacun d'exprimer son opinion dans notre pays sans risquer l'emprisonnement ou l'exil. Pour cela il n'était pas nécessaire d'avoir plusieurs partis. Il était seulement nécessaire de laisser s'exprimer le plus complètement possible toute la pensée politique que les Ivoiriens sont capables de produire. Naturellement, dans n'importe quel pays, si la liberté existe d'exprimer totalement la pensée politique, la diversité y est aussi; et si la liberté de le faire est garantie, cela enrichit la vie politique. Sinon nous allons vers un piège plus dangereux que le monopartisme ; vers une situation où, au cas où le pouvoir tomberait aux mains d'hommes décidés à transformer le pays et à y promouvoir une nouvelle forme de gouvernement, ils seraient paralysés par des faux principes. Il faut savoir que tous ces pays qui se disent démocratiques, et qui nous donnent des leçons, ont commencé leur existence moderne, il y a cent ou deux cents ans, et, alors, aucun d'eux n'a placé la démocratie telle qu'ils nous l'enseignent en avant de ses préoccupations. Nous n'avons rien à gagner dans l'application mécanique de doctrines qui affaibliraient en nous les forces dont nous avons besoin pour les changements que nous devons faire si nous voulons vraiment nous en sortir. Je crois être un démocrate en ce sens que je ne préconise ni la dictature militaire, ni la dictature civile d'un individu ou d'un parti, mais la recherche du consensus, d'un esprit de coalition, afin que le plus de monde possible et le plus de cerveaux possible contribuent à créer les conditions de l'exercice de la vie politique dans ce pays. Il faut considérer les symboles de la démocratie que certains mettent en avant de nos jours avec un esprit de responsabilité alerté, si on veut éviter ce nouveau piège. Q – En clair, vous êtes pour un parti unique à l'intérieur duquel se manifesteraient plusieurs tendances ? R –  Je ne dis pas nécessairement parti unique. Plutôt front unique, front de partis, coalition de partis... Parce que chacun doit être libre d'avoir son idée. De toute façon, en Côte d'Ivoire, il n'y a jamais eu de parti unique. Nous avons un régime sans parti ; un régime politique où Houphouët-Boigny, pour complaire à ses amis de Paris, a tout fait pour que les Ivoiriens ne disposent pas d'un moyen d'expression et d'action politique. Le politologue étatsunien Aristide Zolberg qualifie le système en vigueur de « One Party Government », mais c'est en réalité «No Party Government » qui serait juste... Q  – Vos différentes prises de position semblent très critiques à l'égard des partis d'opposition, notamment les quatre partis de la gauche démocratique. Que leur reprochez-vous concrètement ? R – Merci de me donner l'occasion de dissiper un malentendu. Je me tiens dans la position d'un observateur de la vie politique ivoirienne, mais je suis un observateur qui ne peut pas être indifférent au fond des choses. Dans ces conditions, il me semble que j'ai le devoir de dire, par exemple, qu'à mon sens, il n'y a pas eu de la part de ces différents partis une réflexion assez autonome sur la réalité politique de notre pays. Il me semble, pour tout dire, qu'on n'a pas su saisir l'occasion de poser le seul véritable problème de la Côte d'Ivoire, à savoir le problème de son indépendance politique vis-à-vis de la France. Il ne suffisait pas de secouer Houphouët ; il fallait détruire son système de fond en comble ! Cela dit, je crois qu'on peut trouver dans chacun de ces partis et chez chacun de leurs dirigeants beaucoup des qualités politiques dont notre pays a besoin dans cette phase de son histoire. Il n'y a pas à désespérer. Donc il est aussi permis d'être critique. C'est-à-dire exigeant. Q – Pensez-vous que le problème de la colonisation soit toujours d'actualité, quand on sait que les Africains qui sont aux affaires depuis trois décennies ne passent pas pour des modèles de bons gestionnaires ? R – Je suis étonné d'entendre une telle question dans la bouche d'un jeune Ivoirien. Permettez-moi de vous poser à mon tour deux questions : c'était quoi, la colonisation ?, et de quoi sommes-nous libérés ? Lors des derniers événements en Afrique ex-française, tous les journaux de France sans exception ont mis l'accent sur notre dépendance vis-à-vis de l'ancienne métropole. Ils ont mis en avant le fait que nos problèmes proviennent de ce que nos pays sont restés trop longtemps dépendants de la France ; et, à cet égard, la Côte d'Ivoire est tout à fait exemplaire... Et nous, Ivoiriens, nous dirions que la France n'est pas responsable de nos malheurs ! En Côte d'Ivoire, aujourd'hui, les Français que l'on dit « partis », sont encore plus nombreux qu'ils ne l'ont jamais été avant notre prétendue indépendance. En outre, non seulement en elle-même la décolonisation ne nous a rien apporté, mais elle a hypothéqué notre avenir en nous imposant des dirigeants indignes et incapables. » (L'Eveil N° 15, mars 1991).  

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Pardonne-moi, lecteur, cette longue autocitation ainsi que la très longue digression qui va suivre. Mais cet article serait inintelligible s'il ne contenait pas, replacées dans les circonstances de leur germination, mes propres idées sur les choses dont il s'agit de débattre. Je tiens à ce que tu saches bien le point de vue d'où je parle... Mon engagement ne date pas d'hier. Il ne doit rien aux événements dramatiques à tiroirs que nous vivons depuis 1990. Mais il n'est évidemment pas pour rien dans ma façon de comprendre ces événements, celle que j'expose ici plus ou moins explicitement, et qui m'expose probablement à la malédiction de bien de « gbagbolâtres » primaires. Mon engagement est même très antérieur à 1982, l'année où, en s'exilant, Gbagbo fit son entrée officielle sur la scène politique ivoirienne. Ce n'est certes pas pour autant que ma parole serait à considérer comme plus valable qu'une autre. Mais peut-être ai-je un avantage sur les adeptes des deux camps qui se sont affrontés durant la crise consécutive au scrutin présidentiel truqué de 2010, c'est de n'avoir jamais été dans aucune brigue, et de n'avoir jamais nourri d'illusions sur l'indépendance de la Côte d'Ivoire vis-à-vis de la France ni sur la bonne foi de nos chefs d'Etat successifs. Cela m'a évité de tomber, même par inadvertance, dans ce théâtre des faux-semblants où de soi-disant « cadres» autoproclamés d'une nation dont ils nient pourtant l'existence en paroles comme en actes, les uns se disant fils spirituels d'Houphouët, les autres se disant « refondateurs », se chamaillent pour les miettes qu'on leur jette à dessein, tandis que dans leur dos, poussant devant eux des masses de Libanais avides de terrains à bâtir, et de Sahéliens en quête de terres à cacao, les Français font et défont ce qu'ils veulent dans notre patrie.


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De quelque camp qu'ils se réclament, tous nos politiciens ont ceci de commun qu'ils parlent et agissent comme si l'histoire des naturels de ce pays a commencé seulement du jour où un décret du gouvernement français a créé une entité géographique fictive baptisée « colonie de la côte d'ivoire ». C'est dans cet étrange rapport qu’ils ont à l’histoire de la Côte d'Ivoire que se trouve, selon moi, à la fois la source primordiale du mal ivoirien et le principal obstacle qui nous empêche d'en guérir. C'est le nœud gordien de notre destinée nationale. Ou nous le dénouerons d'une manière ou d'une autre, ou nous resterons impuissants et dépendants, à jamais incapables de réaliser le plus modeste programme de développement national durable.
Le 2 mars 1990, l'histoire nous posa cette grave question : qui êtes-vous et qu'est pour vous ce pays que vous appelez la Côte d'Ivoire ? La réponse à cette double question peut sembler aller de soi : Nous sommes les descendants directs des peuples qui vivaient sur ce territoire avant l'arrivée des Français et de leurs tirailleurs « sénégalais », et nous en sommes donc, aujourd'hui, collectivement, le souverain... Mais, en réalité, il n'en est rien. Cette question est bien plus compliquée qu’elle ne paraît. Ce qui la complique, c’est que la Côte d'Ivoire indépendante n'a jamais été gouvernée comme le pays de ses habitants naturels, mais comme le pays de tous ceux qui venaient s'y installer, et cela a perduré trente pleines années, de 1963 à 1993, sans que les naturels ne s'en plaignent ouvertement, ce qui revient à dire qu'ils y consentirent, car qui ne dit mot, consent… pourquoi en fut-il ainsi, et comment cela fut-il possible ? Quel intérêt cela avait-il, et qui donc y avait intérêt ? Pourquoi, des huit anciennes colonies françaises de la sous-région, la Côte d'Ivoire seule fut-elle traitée de la sorte ? Et, enfin, pourquoi, de tous les pays de la région qui ont connu des troubles à un moment ou à un autre de leur histoire, seule la Côte d'ivoire s'avère tellement incapable de s'en sortir par ses propres ressources physiques et morales ?  

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Quand cette crise éclata à la charnière des années 1980-90, la situation de la Côte d’Ivoire n'était pas sans rappeler la Tunisie des dernières années Bourguiba. Même concentration et même isolement du pouvoir dans les mains d'un vieillard presque invalide, ayant entraîné la paralysie d'un Etat devenu incapable à la fois de répondre aux besoins les plus élémentaires de la société et de contenir son impatience grandissante. Sauf que de la Tunisie de Bourguiba à la Côte d'Ivoire d'Houphouët, il y avait cette différence capitale : le régime bourguibien était certes à la remorque de l'Occident, mais c'était, à l'intérieur des frontières de la Tunisie, un Etat indépendant jouissant effectivement de tous les attributs de sa souveraineté. Il y avait une armée avec des chefs tunisiens non doublés par des tuteurs étrangers. Le pouvoir politique était tout entier entre des mains tunisiennes. Et si la bourgeoisie tunisienne abandonnait depuis longtemps une part du pouvoir économique à des sociétés étrangères, ce n'était pas par impuissance, mais parce que cette association lui était objectivement profitable tout en étant, par-dessus le marché, la meilleure garantie de la pérennité de ses propres intérêts de classe. Le cas de la Côte d'Ivoire était tout le contraire. Face aux banques étrangères, n'ayant aucun contrôle sur « sa monnaie » qu'elle partage avec une dizaine d'autres pays, face aux grand et petit commerces entièrement aux mains de résidents étrangers, face aux industriels presque tous étrangers eux aussi, il n'existait pas une bourgeoisie ivoirienne assez puissante ou seulement assez indépendante pour qu'un général Benali ivoirien pût éventuellement s'appuyer sur elle pour mettre Houphouët à la retraite sans  compromettre du même coup non seulement ce qui faisait l'avantage d'un tel régime pour l'Occident, mais aussi tous les avantages que ce régime procurait à ses propres classes dirigeantes. C’est la principale raison pour laquelle la fronde qui s'était déclarée à la faveur des Journées nationales du dialogue de septembre 1989 s'enlisa dans la confusion et l’indécision. La situation cruellement ambiguë qui en résulta pour les cadres de la nation, cette petite bourgeoisie au sens d'Amilcar Cabral, gonflée en baudruche par les retombées de la croissance sans développement, illustre on ne peut mieux la célèbre métaphore du révolutionnaire guinéo-capverdien, si peu comprise à son époque (« Que demande-t-on à la petite bourgeoisie ? De se suicider. »). S'ils voulaient se donner les moyens de jouer le rôle historique qu'ils ambitionnaient, ils n'avaient pas d'autre choix vraiment honorable que celui de rejeter leur situation de dépendance, en commençant par renier l'houphouétisme qui les a enfantés, nourris et dressés à la manière dont Pavlov conditionnait ses chiens. D'autant qu'Houphouët lui-même, et c'est une justice à lui rendre, savait très exactement ce qu'il était, ce qu'il faisait et de qui il tenait ses pouvoirs, et ne se faisait point d'illusions ni sur les ressorts de sa popularité, ni sur la durée de sa gloire. Ainsi, s'il n'a pas dédaigné les lauriers dont ses courtisans rivalisaient pour ceindre son front, s'il en jouissait même avec gourmandise, c'était néanmoins avec la claire conscience que la merveilleuse succès story dont il était le héros pouvait à tout moment se terminer par une catastrophe. Nous devons à Samba Diarra une anecdote qui illustre bien cet étrange rapport d'Houphouët à sa propre histoire : « [Fin octobre 1962, une délégation conduite par Félix Houphouët se rend en Guinée à l'invitation de Sékou Touré]. Une dernière escale en terre ivoirienne a lieu à Danané, où la délégation passe la nuit. Et à la résidence affectée à Houphouët, celui-ci et ses compagnons devisent, après le repas du soir. L'édification d'un nouveau et magnifique quartier à Danané baptisé Houphouët-Ville, vient au centre des échanges et suscite des commentaires élogieux unanimes. A la surprise générale, Houphouët fait l'observation inattendue suivante : "Pourquoi donner le nom d'Houphouët à des stades ou des quartiers aujourd'hui que vous allez débaptiser demain ?" ». Comme quoi, dans le temps même où des légions de thuriféraires enthousiastes, presque tous étrangers d'ailleurs à cette époque, élaboraient sa légende dorée, l'intéressé lui-même n'en croyait pas un mot ! Cette préscience d'une catastrophe inévitable explique l'indéfectible attachement d'Houphouët au compromis de 1950 par lequel il acheta à la France la sécurité de son emploi et la sûreté de sa personne. Comme elle explique aussi pourquoi, voulant un mausolée à la mesure de sa vanité, il l'a construit en un lieu où il était sûr que d'éventuels émeutiers ne pourraient pas facilement atteindre, comme cela arriva en Haïti quand les insurgés déterrèrent les restes de François Duvalier après avoir éventré son tombeau qu'il avait eu l'imprudence de faire bâtir au milieu d'une place publique. Cet exemple d'un homme suffisamment lucide pour mesurer à leur juste valeur les serments d'allégeance de ses courtisans ou les déclarations d'amitié, la loyauté et, en général, toutes les bonnes intentions des colonialistes français dont il s'était fait le complice, aurait dû inspirer plus de modestie à tous les politiciens ivoiriens, quelle que soit leur couleur politique.

Si en 1990 nous avions vraiment voulu mettre le maximum de chances de notre côté afin de bâtir dans la paix une société de justice et de progrès sur les ruines de l'houphouéto-foccartisme en déconfiture, quelles auraient dû être nos vraies priorités ? La première, c'était de nous préparer de toutes les manières possibles à délivrer la Côte d'Ivoire de l'absolue dépendance dans laquelle elle se trouvait encore vis-à-vis de la France, trente ans après avoir été proclamée indépendante. La deuxième, c'était de faire en sorte que plus jamais dans notre pays aucun intérêt étranger ne pèse plus lourd aux yeux des décideurs que les intérêts de ses propres citoyens. Notre graal, c'est le droit et la liberté d'être nous-mêmes les maîtres chez nous, comme les Français le sont en France, les Libanais au Liban et les Burkinabés dans leur Faso ; ce n'est pas un « détersif » ou un « exutoire », qu'on l'appelle démocratie ou autrement ! Je ne dis pas que la démocratie ne nous intéresse pas, mais je la vois comme la cerise sur le gâteau, pas le gâteau même. Bref, ce n'était certainement pas elle, notre priorité. La preuve...
Quelques semaines avant la présidentielle de 2000, le candidat Gbagbo confiait à Jeune Afrique Economique : « ..., au-delà de la volonté de gagner les élections, il faut penser à préserver la Côte d'Ivoire. Vous savez, le débat qui a lieu sur Alassane Dramane Ouattara n'aurait pas pu avoir lieu dans un autre pays d'Afrique de l'Ouest. Sauf peut-être au Nigeria. Nous sommes le seul pays où vivent environ 40% d'étrangers. Je ne parle pas de descendants d'immigrés. Mais plutôt 40% d'immigrés brut. Donc ce débat ne peut avoir lieu ni au Burkina Faso, ni au Mali, ni au Niger, ni au Sénégal où le taux d'immigration est d'environ 1% à 2%. Au Nigeria, du temps du président Sehu Shagari, il y avait eu un tel débat. Le président a brutalement réglé le problème, en mettant tous les immigrés dehors, ce qui avait provoqué d'énormes perturbations au Bénin, au Togo, au Ghana. Je ne souhaite pas qu'un gouvernement de la Côte d'Ivoire en arrive à ces extrémités. Mais je dis aussi ceci : quand on vit dans une communauté, on est comptable de sa paix sociale » (JAE 07 août-03 septembre 2000). Dans un livre paru l'année même où Gbagbo choisit de partir en exil, le politologue Jean-François Médard notait cette étrangeté de notre situation : « ...le voyageur qui vient d'un autre pays d'Afrique ne peut manquer d'être impressionné par l'importance de cette population blanche. Alors qu'ailleurs elle se fait plus discrète, ici, elle s'affiche sans complexe ; elle semble tellement chez elle que cela devient gênant. Il est vrai qu'elle est si bien accueillie ici qu'on ne voit pas pourquoi elle culpabiliserait. Comme de plus ces étrangers occupent des places importantes, les Ivoiriens semblent largement étrangers dans leur propre pays. Comment peuvent-ils supporter une telle situation ? » (Fauré, Médard et al. : Etat et bourgeoisie en Côte d' Ivoire, Karthala 1982 ; p. 80) Intervenant lors de la journée « Côte d'Ivoire » organisée le 11 janvier 2003 à Grenoble au moment même où se tenait la table ronde de Marcoussis, le regretté François-Xavier Verschave mit carrément les pieds dans le plat : « La Côte d'Ivoire est un Etat qui n'existe pas. C'est un Etat jamais fondé, dont les frontières de biens communs, de légitimité et de citoyenneté n'ont jamais été établies. Aujourd'hui, on est incapable de dire avec précision qui est citoyen de Côte d'Ivoire et qui ne l'est pas. Cette incertitude juridique est mortelle. Les Ivoiriens ne pourront pas vivre ensemble s'ils ne décident pas qui est citoyen, comment on le devient, et dans quelle mesure tous les habitants de Côte d'Ivoire depuis une date récente sont les fondateurs de ce pays. » Dans « Fantômes d'ivoire », le journaliste Philippe Duval dit, à sa manière, à peu près la même chose : « Un pays africain mal dans sa peau qui patauge dans une crise économique, créée notamment par l'effondrement du cours mondial du cacao, sa principale richesse, qui veut timidement s'affranchir de la domination de son ex-puissance coloniale et qui, faute de parvenir à changer le cours des choses, cherche maladroitement à agir sur le seul levier dont il est complètement maître, l'immigration. Ce pays, c'est la Côte d'Ivoire. La terre des courants d'air. On y entre comme dans un moulin. Elle n'a pas de frontières ou si peu » (Editions du Rocher 2003 ; page 169). On pourrait multiplier les constats...
Alors, qui est Ivoirien ? Ou, si vous préférez, que sommes-nous par rapport à ce pays, nous qui y sommes nés et qui y avons toutes nos tombes ? Sommes-nous les citoyens naturels de cet étrange pays, ses souverains légitimes, ou bien ne sommes-nous que les locataires ou les métayers de la France, qui, elle, se serait acquis – comment ? –  je ne sais quel droit définitif et exclusif de propriété sur le domaine de nos ancêtres ? Bref, qu'est-ce que la Côte d'Ivoire, comme pays, comme Etat, comme société de citoyens, comme nation ? Ces questions ne sont pas d'aujourd'hui, même si aujourd'hui elles sont plus angoissantes, plus urgentes que jamais. Il faut bien qu'un jour nous parvenions enfin à leur donner une réponse claire et nette, et définitive. Car, s'il n'est pas interdit de vouloir changer les choses ou de vouloir les « refonder », encore faut-il bien savoir ce que sont ces choses dont il s'agit.  

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Simulacre de décolonisation suivi du prépositionnement de fantoches solidement encadrés et tenus en laisse, confiscation par la France des pouvoirs souverains de la nation dans tous les domaines (diplomatique, économique, monétaire, sécuritaire, militaire, culturel), voilà les fondements du système politique sous lequel la Côte d'Ivoire vivait en 1990. Une Côte d'Ivoire politiquement mal défini, ruinée économiquement, socialement désintégrée, culturellement abâtardie... Le 2 mars de cette année-là, les Ivoiriens rejetèrent ce système aux cris de « Houphouët, voleur ! Houphouët on n'en veut plus ! ». La plupart pensaient naïvement qu'il suffisait qu'Houphouët s'en aille pour que tout aille mieux ! Mais ce que nous avons rejeté, ce n'était pas seulement Houphouët, c'était aussi tout ce à quoi son nom servait de camouflage ; c'était la domination française maintenue bien au-delà de l'indépendance, et même, à certains égards, renforcée ; bref, c'était le néocolonialisme que nous avons rejeté... Simplement, nous en avions plus ou moins clairement conscience selon que nous étions plus ou moins bien informés de la nature et de la finalité du système abhorré. Ce fut donc une grave erreur, après le 2 mars 1990, de faire comme si le simple fait d'abolir le monopole du PDCI allait miraculeusement produire les changements que les Ivoiriens attendaient. La preuve en est qu'aujourd'hui, plus de vingt ans après, la situation politique de notre pays n'a pas été modifiée de façon substantielle ! Ni l'abolition du système dit de parti unique, ni même la disparition d'Houphouët n'y ont rien changé, sinon en pire, parce que nous n'y étions pas vraiment préparés. A cela rien d'étonnant d'ailleurs, car les tares du système ne tenaient pas à la seule présence d'Houphouët, ni au monopartisme seul, mais à ce qui expliquait Houphouët et le monopartisme. Ce n'était pas parce que la Côte d'Ivoire vivait sous un régime de parti unique qu'Houphouët était tout puissant, mais parce que, dans l'ombre d'Houphouët il y avait un gouvernement occulte sur lequel ni le PDCI, ni même l'Assemblée nationale n'avaient aucun pouvoir de contrôle ; un gouvernement irresponsable donc, ce qui signifie qu'il était au-dessus de nos lois. Houphouët et le monopartisme n'étaient pas la cause, mais des conséquences de cet état de fait. La cause, c'était, et c'est toujours, l'extrême dépendance de la Côte d'Ivoire vis-à-vis de la France et de ses intérêts dans la sous-région.

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Après cette longue digression, reprenons le fil de nos remarques relatives à ce qui s'est dit lors de la séance de la CPI du 28 février. Un de nos compatriotes à qui je faisais part de mon trouble devant ce qui semble devoir être le système de défense de Gbagbo, m'a proposé l'explication suivante : « La défense répond à l'accusation qui dit que Gbagbo n 'a pas voulu respecter la démocratie en voulant se maintenir au pouvoir après la proclamation des résultats par le président de la Commission Electorale et la certification de L'ONU. Ce n'est pas ce que dit la Constitution ivoirienne. Dans cette dernière, le soin en revient au Conseil Constitutionnel. C'est donc Laurent Gbagbo qui a respecté la Constitution ». Soit. Mais est-on obligé de suivre cette cour dans toutes ses dérives ? Est-on obligé de faire le jeu de l'adversaire, surtout quand on a derrière soi tous ces gens qui soutiennent votre cause ? Car c'est une pauvre ruse de ce tribunal de tout ramener au refus de céder la place au lendemain d'un scrutin qui n'était lui-même qu'une ruse, une couverture sous laquelle on dissimulait la vaste conspiration qui mijotait depuis 1990, voire depuis 1963. Mais peut-on même parler de dissimulation ? C'était presqu'ouvertement que, dès avant 1990, se tramait cette vaste conspiration pour empêcher que la disparition prévisible d'Houphouët ne signifie pas la fin du système auquel il servait de masque ? Et dès cette époque déjà, on prévoyait d'inclure Gbagbo dans le casting de cette farce, preuve qu'il n'était pas un opposant si effrayant (Voir, dans « L'Après-Houphouët » de Nicole Leconte, le chapitre intitulé « Les scénarios de la succession »). Au regard de cette réalité-là, c'est pure dérision que ce grand cas qu'on veut faire aujourd'hui de je ne sais quelle « lutte pour la démocratie ». C'est exactement comme ceux-là qui disputaient doctement du sexe des anges tandis que les armées d'Othman battaient déjà les portes de Byzance ! Et la comparaison est toujours valable, quand on voit le terrible décalage entre les véritables enjeux de la crise et les objectifs mesquinement politiciens que poursuit la direction résiduelle du Front populaire ivoirien (FPI) ou les pantalonnades et les palinodies de certains dirigeants de mouvements de soutien à Laurent Gbagbo. Comme quoi le 11 avril 2011 n'était pas qu'une défaite militaire. Si ce n'était que cela, ce ne serait pas si grave. Mais, ce jour-là, nous avons également eu la révélation du néant que recouvrait le mot « refondation » et, en ce sens, c’était aussi une vraie catastrophe politique.
Dans une vidéo visible sur www.civox.net, un certain Alain Cappeau, présenté comme un familier du président Gbagbo, déclenche des tonnerres d'applaudissements lorsqu'il affirme : « J'entends depuis un certain nombre de semaines, sinon de mois : "Gbagbo, c'est fini". Non seulement ce n'est pas fini, mais ça n'a pas commencé ! Donc étant donné que ça n'a pas commencé, il faut mettre les choses dans l'ordre. Quel homme a déjà donné sa vie pour son peuple ? Il nous faut remonter loin dans le temps pour trouver un tel exemple. Ou alors piocher dans la religion, mais là nous sommes dans une autre dimension, dans la poésie du cœur… Quel que soit le résultat attendu au terme de l'audience qui vient de se terminer, est-ce qu'un tel homme peut être effacé de la mémoire des hommes ? Non ! Laurent Gbagbo ne sait pas prendre, il ne sait que donner. Alors prenons ce qu'il nous donne. Mais ce qu'il nous, qu'il vous donne ne se mesure pas, ne s'échange pas, parce que ce qu'il donne est au-delà du matériel, c'est du ressort du mystique, du spirituel. Si vous croyez en lui, vous oublierez vos propres ambitions. Vous chasserez vos luttes d'ego. Vous formerez une seule force vive. Si vous croyez en lui, demain sera un autre avenir. Gbagbo c'est pas fini, ça n'a pas commencé ! ». Ce qui est exagéré, disait Talleyrand, est sans importance. On ne commente pas les paroles d'un griot. Mais je tiens absolument à me démarquer de cet « Ivoirien à peau blanche », comme on le présente dans la vidéo, et de ceux qui l'ont applaudi.
« Gbagbo (...) ça n'a pas commencé ! ». Cette formule n'a pas et ne peut avoir aucun sens ; elle n'a donc pas pu être comprise par les auditeurs de ce Cappeau. Pourtant ils l'applaudirent deux fois comme si c'était l'expression de leur propre conviction. Ce slogan et son effet sur cet auditoire me rappellent ce qui est arrivé à un de mes propos dans le journal de Théophile Kouamouo, cet autre Ivoirien d'importation, plus royaliste que le roi. Dans l'interview que j'avais donnée à www.civox.net le 5 juillet 2012, à la question : « Comment percevez-vous l'avenir de Laurent Gbagbo incarcéré à La Haye depuis le 29 novembre 2011 ? », j'avais répondu : « Je ne lis pas dans le marc de café ; je ne sais pas ce que lui réservent ceux qui l'ont arrêté et livré à la Cpi. Par conséquent je ne saurais me prononcer sur son avenir personnel. Mais, à La Haye, ils n'y ont pas envoyé que Gbagbo seul. Ils y ont aussi convoyé toute la ferveur de ceux qui ont voté pour lui lors de la présidentielle de 2010. Et aussi les âmes de tous nos jeunes, civils et militaires, garçons et filles, qui ont donné leur vie pour la patrie dont, à leurs yeux, Gbagbo était le symbole. Ce Gbagbo-là, élargi en somme à nous tous, les patriotes survivants et les patriotes morts au combat ou qu'on a massacrés depuis le 11 avril 2011, je crois, à la lumière des résistances qui se dessinent, qu'on peut lui promettre un avenir des plus radieux... ». Reprise sur sa « une » par Le Nouveau Courrier dans sa livraison du 6 juillet 2012, cela était devenu : « Marcel Amondji, écrivain, à propos du 13 août : "Gbagbo a un avenir radieux" ». C'était me faire dire, comme Cappeau : « Gbagbo (...) ça n'a pas commencé ! ». Or la différence saute aux yeux, et elle n'est pas mince ! Le Gbagbo dont je parlais, ce n'est pas un individu, mais l'ensemble de ce qu'il a symbolisé à un certain moment de notre histoire, et qui dépassait largement sa personne ; que peut-être il n'a pas forcément assumé ; et qui, je pense, ira plus loin qu'il ne serait jamais allé lui-même, à en juger d'après ce qu'on l'a vu faire ou entendu dire depuis qu'il est apparu sur la scène politique nationale. Le titre de la « une » du Nouveau Courrier ne peut pas être une simple erreur, c'est une vraie manipulation... Le dévoiement du sens de ma réponse à Civox relève d'une intention claire, et c'est la même que celle de ce Cappeau. Ce qu'on vise avec de pareils slogans, c'est à semer dans l'esprit des Ivoiriens l'idée pernicieuse que l'avenir du mouvement anticolonialiste et de libération nationale ressuscité en 2002, et qui depuis lors peine tant à s'organiser, se confond avec le sort de Gbagbo ou, à tout le moins, qu'il en est inséparable. Or, si tel était le cas, cela voudrait dire que ce mouvement ne produira jamais rien de concret ; que ce sera une nouvelle fois l'impasse ; que le peuple de Côte d'Ivoire est définitivement condamné à poursuivre des chimères.

Quand j'ai vu ce qu'ils avaient fait de ma réponse, j'ai évidemment voulu user de mon droit de réponse en protestant auprès du directeur de publication. Mais, à l'adresse indiquée pour cela, je n'ai trouvé personne à qui me plaindre. A croire que ce sont des robots qui s'occupent de la rédaction de ce quotidien « plus-gbagboïste-que-moi-tu-meurs ! ». C'est l'occasion de le faire savoir à ces petits messieurs...
Si je ne crois absolument pas que la Côte d'Ivoire ait encore quelque chose à attendre de Gbagbo même après un éventuel élargissement par ses juges de la CPI, il y a pourtant un mérite que je lui reconnais sans barguigner : c'est d'avoir refusé jusqu'au bout d'accepter les résultats frelatés proclamés illégalement depuis l'hôtel du Golf, QG de campagne d'Alassane Ouattara, par le président isolé et sous influence d'une CEI forclose. Ce faisant, Gbagbo a obligé les ambassadeurs de France, Jean-Marc Simon, et des Etats-Unis, Philip Carter, et le représentant du secrétaire général de l'ONU, Choi Young-Jin, qui avaient organisé ce complot, à se découvrir. Il les a forcés à recourir au crime de masse pour arriver à leurs fins, alors qu'ils auraient évidemment préféré que tout se passe de manière feutrée, et que Gbagbo se prête avec docilité – comme Houphouët en d'autres temps – à la nouvelle mise en servitude du peuple ivoirien dont la France rêvait depuis 1993. Souvenons-nous de l'aveu cynique du gauleiter Simon, le 17 juin 2011 à la mairie de Port-Bouët, à une bande de Kollabos qui le fêtaient pour son rôle décisif dans le règlement à la françafricaine du contentieux électoral : « Après dix années de souffrance, voici que la France et la Côte d'Ivoire que certains, poursuivant des buts inavoués, ont voulu séparer d'une manière totalement artificielle, se retrouvent enfin dans la joie et dans l'espérance. (...). Nous avions su inventer vous et nous, sous l'impulsion du président Félix Houphouët-Boigny et du Général de Gaulle, cet art de vivre ensemble qui étonnait le monde et qui faisait l'envie de toute l'Afrique » (Le Nouveau Réveil 18 juin 2011). En forçant ces comploteurs à dévoiler leurs batteries, Gbagbo a en quelque sorte donné le signal de la lutte positive par laquelle, un jour, notre patrie nous sera définitivement restituée. Par quoi il a racheté tout ce que pour ma part j'avais à lui reprocher depuis 1988, l'année de son retour d'exil qui fut, selon moi, une manière de reddition déguisée, son « repli tactique », comme Houphouët avait eu le sien… Si, pour la première fois dans ce pays depuis 1960, une formidable démonstration de force de nos oppresseurs, qui a causé des milliers de morts civils et militaires, des dizaines, voire des centaines de milliers de blessés, de prisonniers, de déplacés, de réfugiés et d'exilés, n'a pas abattu le courage et la détermination de notre peuple, nous le devons à ce grand exemple de résistance que, avec tous ceux qui l'entouraient dans sa résidence officielle battue par les bombes et les canons français et onusiens, Gbagbo nous a donné. Cette résistance, puis le traitement indigne qu'on lui a fait subir après sa capture, l'ont hissé au rang des héros de notre histoire.  

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Cela dit, il faut bien reconnaître que tant comme leader du FPI que comme président de la République de Côte d'Ivoire, Gbagbo a échoué, puisqu'il n'a pas rempli les objectifs qu'il s'était fixés : transformer la société et l'Etat en s'appuyant sur un vaste mouvement populaire, démocratique et résolument pacifique. Mais pouvait-il ne pas échouer ? Aussi bien, n'est-ce pas ce qu'espéraient nos ennemis ? Et ils s'en étaient donné les moyens bien avant que Gbagbo n'accède au pouvoir ! Est-ce à dire que Gbagbo aurait réussi à coup sûr si on ne lui avait pas suscité toutes ces difficultés ? C'est apparemment le credo des foules qui depuis deux ans battent quotidiennement le pavé à Paris ou à La Haye en réclamant non seulement sa libération, mais encore son rétablissement dans la fonction dont il a été illégalement déchu ; et c'est sur de tels malentendus que surfent des diversionnistes comme Alain Cappeau. Mais il faut savoir que, dans la formule actuelle, une Côte d'Ivoire où les Français ne seraient pas intervenus par tous les moyens, y compris les plus odieux, pour empêcher tout changement contraire à leurs intérêts, est simplement impensable. Ensuite, comme chef de parti ou comme chef de l'Etat, l'agenda politique de Gbagbo n'a jamais comporté la condamnation de la relation contre nature qu'en dépit de la décolonisation, la France impose à la Côte d'Ivoire depuis plus d'un demi-siècle. Certains commentateurs font même de cette attitude l'un des principaux traits de sa personnalité. Ainsi, d'un certain Ben Zahoui Dégbou : « Dans le fond, l'homme, un démocrate, n'a jamais été contre la France et ses intérêts, on dira même que c'est un francophile. Le Gbagbo que nous connaissons depuis notre enfance, est un homme simple, bon et incapable défaire du mal à une mouche. La politique ne l'a pas du tout changé. Il est toujours resté le même. Mais l'homme a ses idées et défend des valeurs : la démocratie, la justice, l'honnêteté, le partage et le bonheur du peuple ». Quoi qu'on pense d'une telle assertion, le fait est que ni avant ni après son élection à la présidence de la République, celui qu'on appelait « l’opposant historique » d'Houphouët, n'a jamais pris pour objectif de ses luttes l'extrême dépendance de son « adversaire de toujours » non seulement vis-à-vis de la France, mais même vis-à-vis des satellites régionaux de la France qui joueront un si grand rôle dans le complot électoral ourdi contre lui en novembre 2010. Il n'en a même jamais parlé ni écrit, comme si, pour lui, cela n'avait aucun rapport avec la nature antidémocratique dudit régime qu'il dénonçait, ni même aucune espèce d'importance. D'ailleurs, si l'on en croit Venance Konan, encore à la veille du scrutin litigieux de 2010, « [de nombreux] Français [étaient] employés à la présidence. Ils y étaient avant l'arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir et ils y sont restés. Le plus étonnant est qu'ils occupent des postes stratégiques, voire sensibles. On compte parmi eux les deux assistants du directeur financier et les deux femmes qui s'occupent du règlement des factures de la présidence. Ce sont aussi toujours deux Français qui vont chercher de l'argent à la banque pour le compte du palais. Il y a aussi le chef cuisinier.  Le service des écoutes des téléphones fixes est également assuré par des Français sous le commandement d'un colonel. Une note de service interdirait d'ailleurs aux Ivoiriens de pénétrer dans la salle des écoutes. Un certain Davy Attia graviterait aussi dans l'entourage de Laurent Gbagbo » (africamagazine.com 02 mai 2009). A cet égard, donc, il n'y aurait aucune différence entre le président « refondateur » et ses trois prédécesseurs, ou entre lui et son successeur. Alors il est inévitable que les paroles de Gbagbo esquissant, ce 28 février 2013, les grandes lignes de son système de défense, fassent problème. Car on dirait que ni sa propre situation d'otage d'une improbable communauté internationale, ni ce que nous tous vivons depuis 1999 n'ont absolument aucun rapport avec la domination sans partage de notre pays par la France ; sans rapport avec le sabotage systématique, entre 1960 et 1965, de notre indépendance par Foccart et sa marionnette Houphouët.  

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« Les échecs d'aujourd'hui, disait récemment Daniel Aka Ahizi, le président du Parti ivoirien des travailleurs, préparent la victoire de demain ». C'est assez vrai, mais à trois conditions : premièrement, admettre qu'on a échoué ; deuxièmement, bien examiner en quoi et pourquoi on a échoué ; troisièmement, se donner, en vue des batailles à venir, des moyens d'action à la hauteur des objectifs et des enjeux. Car, si « La politique est la saine appréciation des réalités du moment » – pour emprunter à Laurent Fologo une des maximes lapalissiennes qu'il aurait apprises d'Houphouët –, c'est avant tout parce que le premier devoir de l'homme politique est d'adapter le mieux possible ses moyens aux « réalités » de son pays et de son temps, ces réalités comprenant aussi, bien entendu, les sentiments et les aspirations des citoyens. Celui qui est devenu roi au pays où tout le monde est aveugle parce que lui n'est que borgne, s'il est vraiment un bon roi, et s'il ne veut pas que son royaume sombre dans l'anarchie et la misère, son premier devoir sera de faire tout ce qu'il pourra afin que ses sujets aveugles compensent leur cécité en développant tous leurs autres sens et leur esprit, et par ce moyen, deviennent presque aussi clairvoyants que s'ils avaient de bons yeux. C'était donc « blaguer » les Ivoiriens, les bercer d'illusions, que de tout ramener à une quête de la démocratie dans les conditions d'un pays comme la Côte d'Ivoire, dont le principal problème découle de ce qu'il est totalement dominé et dépendant, qu'il n’a pas d'armée et qu'il ne maîtrise ni son économie ni ses finances ni sa démographie. Or, cette politique de la poudre aux yeux, Gbagbo l'a pourtant poursuivie, même après le 18 septembre 2002, avec une constance et un esprit de suite auxquels il ne nous avait guère habitués au temps où il était dans l'opposition. Et il l'a poursuivie et entretenue au mépris non seulement des véritables aspirations des masses dont il avait capté la confiance, mais aussi de leur sûreté.

Le summum de cette quête de l'absurde fut atteint avec le prétendu « dialogue direct », qui accoucha du fameux « Accord politique de Ouagadougou » (APO). Car, en fait de dialogue direct entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, il s'est agi bien plutôt d'un deal déguisé avec la France, par lequel le chef de l'Etat ivoirien, tout en laissant croire aux plus déterminés de ses partisans qu'il resterait le maître du jeu, s'est en fait dessaisi de la réalité du pouvoir suprême au bénéfice des conspirateurs du 19 septembre 2002 agissant sous le masque de Guillaume Soro. Il venait juste de refuser la même chose à Charles Konan Banny, qui s'était, il est vrai, trop visiblement affiché comme une marionnette de la France. Or, à cet égard, quelle différence y avait-il entre Banny et Soro ? La réponse de Gbagbo se trouve dans un propos extraordinaire sorti de sa bouche, à Williamsville, pendant la campagne du deuxième tour : « Soro s'est retrouvé héritier d'une rébellion qu'il n'a pas créée, parce que les vrais parrains ne l'assument pas » (Notre Voie 23 novembre 2010). J'imagine qu'en entendant cela, Soro le mercenaire décomplexé, qui, au moment de sa nomination comme Premier ministre s'était juré publiquement de « dribbler Gbagbo », a dû bien rigoler. Ainsi donc, à quelques jours d’un scrutin dont le résultat s'avèrera très étroitement dépendant de l'attitude de Soro et de ses complices, qui ne faisaient point mystère de leurs accointances avec ceux qui dans leur ombre préparaient la prise du pouvoir par les époux Ouattara, Gbagbo croyait mordicus qu'il avait définitivement mis « son petit Premier ministre » dans sa manche. Voilà la différence !

Pour bien apprécier les « réalités du moment », encore faut-il être suffisamment lucide pour les distinguer de ce qui n'est que leurres répandus pour faire diversion. Or tout laisse à penser qu'à la veille du scrutin, Gbagbo était littéralement intoxiqué par ses propres services de propagande, qu'il avait confiés à des hommes auxquels on s'étonne qu'il ait pu faire confiance. L'un de ces loups imprudemment introduits dans la bergerie par le berger lui-même était un nommé Marcel Gross, qui fut pendant plus de vingt-cinq ans le directeur de cabinet de Philippe Yacé, son Guy Nairay si vous voulez. En 1994, lors de la scission du PDCI qui donna naissance au Rassemblement des républicains (RDR), Marcel Gross était l'un des pères fondateurs de ce parti. Après 1999, pendant la « transition militaire », il était l'un des « conseillers spéciaux » de Robert Guéi. Il apparaissait aussi dans le trombinoscope officiel du RDR où, avec le titre de « Directeur de cabinet associé » du président de ce parti, il formait dans l'ombre d'Alassane Ouattara une sorte de tandem avec Marcel Amon Tanoh... Puis brusquement, le 17 septembre 2010, Jeune Afrique nous apprenait que « Pour préparer la campagne présidentielle, Laurent Gbagbo a fait appel au groupe de communication Euro RSCG. [...]. Cette cellule de cinq personnes sera dirigée par Marcel Gross, directeur associé de la société, qui connaît bien la Côte d'Ivoire [...]. Gross et son équipe sont déjà sur place. Ils interviendront en tant que conseillers techniques en matière de communication politique, d'organisation d'événements et de promotion de l'image du candidat. »
Vous avez dit cheval de Troie ?... C'est effectivement la toute première image qui se présente à l'esprit quand on voit comment, dès avant le début officiel de la campagne électorale, Euro RSCG bombarda l'opinion de sondages hyperfavorables à Laurent Gbagbo, qui ne pouvaient qu'endormir la vigilance du président-candidat comme de ses partisans, tandis que se concoctait dans l'ombre le coup d'Etat électoral destiné à porter Ouattara au pouvoir.

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Marcoussis a échoué moins à cause de son contenu qu'à cause du rôle trop voyant que la France y avait joué. Les négociateurs de Ouagadougou ont retenu la leçon. Pour ne pas heurter la susceptibilité des Ivoiriens, ils ont veillé à ce que cette fois la France n'apparaisse pas au premier plan. Cependant, d'après certains propos du secrétaire d'Etat français à la Coopération internationale et à la Francophonie de l'époque, Alain Joyandet, il n'est pas impossible que la France tutélaire ait encore trempé dans cette négociation-là, ou qu'elle l'ait discrètement, mais non moins fortement, encadrée : « Je dois aussi dire que j'ai été content des discussions avec le Premier ministre [G. Soro]. Il est très jeune, très jeune [...]. Nous nous sommes rencontrés à Ouagadougou, au moment des négociations présidées par le président Blaise Compaoré, puisque j'y étais » (Fraternité Matin 13 mai 2009). De là à croire que Blaise Compaoré, qu'on décorait alors du titre de « facilitateur », ne fut, lors de la confection de l'APO, que le prête-nom de Joyandet, et le masque d'une certaine France, il n'y a qu'un pas, et il ne faut surtout pas se priver de le franchir si on ne veut pas passer à côté de la vérité ! D'ailleurs, qui pouvait croire sérieusement que c'était vraiment le fantoche Compaoré qui tirait les ficelles de ce jeu apparemment nouveau, mais dont les dés pipés rappelaient trop ceux de la table ronde de Marcoussis, ce « coup d'Etat de la France en Côte d'Ivoire » selon le mot de Jean-Pierre Chevalier, pour qu'on n'y soupçonne pas la main de la Françafrique ? Cette Françafrique dont « le président du Faso » est l'un des pions subalternes dans notre région depuis la disparition d'Houphouët. Au demeurant, rien ne distingue vraiment l'accord de Marcoussis de l'accord politique de Ouagadougou quant au fond. A Ouagadougou comme à Marcoussis, le but n'était pas de s'attaquer aux vraies causes de la crise du système politique ivoirien, il ne s'agissait que d'effacer certaines conséquences du 19 septembre 2002 pour que la Côte d'Ivoire retrouve son rôle de locomotive régionale, sans que les très voyants troupiers de la rébellion ni leurs discrets commanditaires y perdent la possibilité de jouir sans risques des avantages que cette aventure leur a procurés. D'où le partage à l'amiable du pouvoir exécutif entre Laurent Gbagbo maintenu à son poste de président d'une République amputée de plus de sa moitié nord, et Guillaume Soro devenu le Premier ministre, chef du gouvernement de cette même République, sans perdre ses fiefs de Bouaké, Korhogo, Man et autres lieux. D'où également le partage du droit de légiférer en Côte d'Ivoire, en matière de politique migratoire ou de politique foncière, par exemple, entre l'Etat ivoirien et l'Etat burkinabé, sans que cela implique la réciprocité.

La tournée triomphale que le «facilitateur» effectua en Côte d'Ivoire du 18 au 21 septembre 2009, s'était accompagnée d'étranges événements. Des événements d'autant plus étranges que tout était fait pour qu'ils ne le paraissent pas : conseil de gouvernement conjoint coprésidé par les deux Premiers ministres ; conseil des ministres conjoint coprésidé par les deux chefs d'Etat ; « conclave » d'experts des deux pays... Le tout, en vertu d'un « traité d'amitié et de coopération ivoiro-burkinabé » (Tacib) déjà ratifié, mais dont la plupart des Ivoiriens ne découvrirent l'implacable logique qu'à l'occasion de cette visite, et en même temps qu'ils en constataient les premières conséquences. Le faste déployé lors de cette tournée laisse à penser que l'APO n'était qu'un leurre pour amuser les Ivoiriens, la couverture d'une entreprise plus vaste qu'on leur avait cachée jusqu'alors. Une entreprise dont on ne devait discerner les contours qu'après que, dans le discours qu'il prononça lors du banquet en l'honneur de son hôte, Gbagbo vendit la mèche, non sans avoir fait au passage une petite violence à l'histoire : « En 1966, quand j'étais étudiant – (...) – Houphouët-Boigny a réuni un conseil national à l'Assemblée nationale au cours duquel il a proposé la double nationalité. Les gens ont dit "NON". A la fin de la réunion, il a dit ceci : "C'est la première fois que les Ivoiriens me refusent quelque chose. Pourtant, je pense qu'il faudra que cela se fasse demain, parce que ces deux pays ont le sort trop lié. Mais, je n'imposerai pas à mon peuple ce qu'il ne veut pas". Il a donc renoncé à la double nationalité. Il voulait que celui qui est Ivoirien, ait automatiquement la nationalité voltaïque, etc. Mais, les Ivoiriens, les grands de l'époque, ont refusé. Ce n'est pas à moi déjuger. Mais, toujours est-il que s'ils avaient accepté, il y a des problèmes qu'on aurait évité ; il y a des problèmes qui n'auraient pas existé aujourd'hui. » En somme, contrairement à la grande majorité des Ivoiriens de ce temps-là, dont beaucoup croupissaient en prison à cause de leur opposition au bradage de notre souveraineté à la France et de nos droits civiques aux immigrés sahéliens et dahoméens, Laurent Gbagbo, lui, aurait applaudi la double nationalité si Houphouët avait pu l'imposer ! Lui, dont les partisans étaient communément « indexés » comme des « ivoiritaires » et des « anti-Français » compulsifs, n'avait aucune prévention contre la sorte de système politique qu'aurait nécessairement généré le « traité d'amitié et de coopération ivoiro-burkinabé » ! Car, ce dont il s'agissait, c'était de ramener Ivoiriens et Burkinabés au point où ils en étaient en 1965-1966 quand, les premiers par une sourde détermination à ne pas se laisser faire, les seconds (alors les Voltaïques) en déposant leur président Maurice Yaméogo que son homologue ivoirien avait déjà gagné, ils obligèrent Houphouët à rengainer son projet de double nationalité. Qui plus est, selon Compaoré, Gbagbo et lui étaient même prêts à aller encore plus loin qu'Houphouët : « Notre intégration peut être renforcée, si nous savons dépasser les accords économiques qui existent entre nous et la région, pour aller un peu plus prendre de la hauteur et traiter ces affaires économiques à partir d'un centre politique plus fort et plus unifié. » (B. Compaoré sur RFI, le 19 septembre 2009). Autrement dit, le « traité d'amitié et de coopération ivoiro-burkinabé » était en quelque sorte le brouillon de l'espèce d'Anschluss rampant que nous voyons se développer sous nos yeux depuis le coup de force du printemps 2011...

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Dès la fin des années cinquante, un journaliste définissait ce qui se préparait en Côte d'Ivoire comme un complot impérialiste. Laurent Gbagbo pouvait-il ignorer cette réalité ? En tout cas il ne le devait pas, à cause de la mission à laquelle peut-être il se croyait destiné. Et aussi parce qu'il connaissait bien la nature du régime dont il dira vouloir débarrasser la Côte d'Ivoire, même si, à l'instar de beaucoup d'autres, il s'exagérait parfois la place qu'y tenait véritablement le chef apparent de l'Etat : « Houphouët, confiait-il au Nouvel Afrique Asie en juillet 1985, est à lui seul tout le régime. Sans lui, ce dernier peut-il rester tel qu'il est aujourd'hui ? »
Bien sûr que le régime pouvait survivre à Houphouët, la preuve ! Cela aussi Gbagbo le savait déjà bien avant de devenir ce populaire dirigeant politique national. Dans sa préface au numéro spécial de la revue Peuples Noirs Peuples Africains (N° 41-42/1984) consacré à la Côte d'Ivoire, il avait repris à son compte un passage de mon livre « Félix Houphouët et la Côte d'Ivoire. L'envers d'une légende » où il est question de la place exorbitante de Guy Nairay et d'Alain Belkiri dans la vie politique ivoirienne. C'est au moins la preuve qu'il en était d'accord. Cependant, malgré cette bonne connaissance du système et de son mode de fonctionnement, Gbagbo n'en fera jamais la cible de son activité comme opposant ou comme chef de l'Etat, préférant privilégier la lutte pour la démocratie : « Je veux la démocratie pour mon pays, c'est tout », déclare-t-il en 1990, lors d'une interview à Jeune Afrique (N°1534, 28/05/1990). Dans la même interview, quand on lui demande, « Si demain Houphouët-Boigny trouvait quelque intérêt à vos propositions, accepteriez-vous de travailler avec lui ? », il répond sèchement : « La question éminemment politique se pose ainsi. Houphouët est-il démocrate ou non ? S'il l'est, qu'il laisse parler les urnes ! » Encore en novembre 2010, à la veille du deuxième tour de la présidentielle, il confiait au quotidien français L'Humanité (05/11/2010) : « La Côte d'Ivoire est la deuxième économie d'Afrique de l'Ouest, après le Nigeria. Il était temps de mettre en adéquation le fonctionnement de la démocratie politique avec ses performances économiques. C'est ce que nous sommes en train défaire ».

Laisser parler les urnes, voilà tout ce qui était demandé à la marionnette de Jacques Foccart ! Quant à Guy Nairay, Alain Belkiri et tous les autres qui, sous le masque d'Houphouët, administraient la Côte d'Ivoire comme si c'était toujours une possession française, ils pouvaient continuer, leur présence ne semblait pas gêner Gbagbo. En finir avec le néocolonialisme, qui était l'essence du régime Houphouët, ne fit jamais partie de ses objectifs. Aussi pourrait-on dire sans exagérer qu'en privilégiant la « lutte pour la démocratie », en en faisant le seul horizon proposé à ses millions de partisans au détriment de la lutte de libération nationale, il a objectivement contribué au succès du coup d'Etat au long cours qui visait à nous ramener à la situation antérieure au « Printemps ivoirien »... Il y a contribué de plusieurs manières...
Par les circonstances nimbées de mystère de son retour d'exil en 1988.
Par ses relations, pour le moins ambiguës, tant avec Houphouët lui-même qu'avec certaines personnes de son entourage notoirement préposées à des basses besognes.
Par le choix souvent malheureux, pour dire le moins, de ses premiers compagnons et hommes de confiance.
Par son comportement déroutant – et si peu démocratique au demeurant ! – à la tête du FPI où, détenant seul le pouvoir de nommer les membres de la direction nationale, il régnait pratiquement en autocrate.
Par son opposition, suspecte de la part d’un tel « refondateur », à la convocation d’une conférence nationale souveraine, au  tout début de la crise du régime houphouétiste, malgré tout le bien qu’on disait alors de ce procédé qui avait fait merveille à Cotonou et à Brazzaville.
Par sa duplicité, non dénuée d'arrogance, vis-à-vis de ceux qu'on peut appeler ses alliés naturels mais qu’il affectait de mépriser, du haut de sa popularité. Lui et son parti étaient le fleuve tandis qu’eux n’étaient que des ruisseaux ; c’étaient à eux de se précipiter vers lui avec humilité, sinon lui n’avait nullement besoin d’eux ! Un comble, quand on sait que ce sont les petites rivières qui font les grands cours d’eau.
Par son positionnement marqué au coin de l'opportunisme le plus dénué de principes quand, en décembre 1999, il se rallia bruyamment aux généraux putschistes : « Ce coup de force, nous l'approuvons totalement. Il y a des moments où l'intervention des militaires fait au contraire progresser la démocratie. Dans les pays africains, ou dans les pays de dictature affichée ou larvée, les putschs ne sont pas forcément une mauvaise chose. Parfois même, c'est une avancée pour la démocratie. Ma référence en la matière, c'est le Portugal en 1974, et ce qu'on a appelé "la révolution des œillets" : rappelez-vous, ce sont les militaires qui ont libéré le Portugal de la dictature et permis l'accès à l'indépendance des colonies portugaises d'Afrique... » (La Croix 10/01/2000).
Par sa familiarité douteuse avec des résidus de la « bande à Foccart », révélée par l'affaire de son avion prêté au député français d'extrême droite Julia et ses amis pour aller en Iraq libérer des otages français.
Par son inconstance et sa versatilité, qui un jour, firent sortir de ses gonds le placide président Olusegun Obasanjo venu s'entremettre entre les belligérants au début de la rébellion pro-ouattariste.

Par ses relations d'amitié avec certains chefs d'Etat archiconnus comme agents auxiliaires de la Françafrique, tel Omar Bongo : « Cet homme, je l'ai connu en 1990, confiait-il lors d'un meeting à Man le 11 juin 2009, le jour des funérailles du défunt président du Gabon. Après l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire, il a envoyé des gens me chercher et m'emmener à Libreville pour me voir. Il voulait voir celui qui avait été assez fou, ou assez téméraire, ou encore assez courageux – c'est selon – pour affronter Félix Houphouët-Boigny, à l'élection présidentielle. C'est ainsi que j'ai découvert le Président Bongo que je n'ai cessé de fréquenter par la suite. Depuis 1990, cet homme et moi, nous nous sommes vus régulièrement. Dans ma vie politique, il m'a beaucoup aidé. Chaque fois que je suis allé chez lui, j'en suis toujours revenu les mains chargées de cadeaux » ; ou tels les Sénégalais Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, ou Blaise Compaoré : « Quand je débarque à Ouagadougou, je vais à l'hôtel, et puis je téléphone à Blaise. Pour lui dire : "écoute, je n'ai pas assez d'argent, viens payer mon hôtel". Il le fait. C'est pareil quand je débarque à Dakar, à Bamako. En fait, ils sont presque tous mes copains, ceux du pouvoir comme ceux de l'opposition. (...) » (Jeune Afrique Economique 07 août-03 septembre 2000).

Certes, « la démocratie n'était pas la seule revendication » de l'opposition dont Laurent Gbagbo était censé être la clef de voûte, mais elle n'en occupait pas moins une place tout à fait exorbitante dans son discours ordinaire, jusqu'à se substituer à des enjeux autrement importants – il le découvrira trop tard en 2002, en 2004 et en 2011 –, comme la dénonciation de l'emprise de la France. Etant donné l'importance de cette emprise, c'était s'y soumettre inconditionnellement, que de faire comme s'il n'était pas absolument nécessaire d'en tenir compte dans la définition des objectifs de la lutte contre Houphouët et son régime.
Absolument nécessaire ?... Oui ! Car on doit envisager la chose non pas seulement de notre point de vue national, mais du point de vue surtout de ceux qui nous imposent ce système et qui, on l'a bien vu le 11 avril 2011, n'ont nullement l'intention de cesser de nous l'imposer tant qu'ils seront plus forts que nous.

Dans un entretien avec Tanguy Berthemet (Le Figaro 27 décembre 2010), en réponse à la question de savoir s'il se sentait victime d'un complot, Gbagbo répond : « Je n'avais pas de raison de douter des rebelles avec lesquels je gérai la sortie de crise et qui se comportaient de façon loyale. Je ne pensais pas qu'ils utiliseraient les armes pour pervertir les élections à venir »... C'est un de mes sujets d'étonnement très anciens que cette façon de concevoir le drame national que nous vivons depuis soixante ans, comme s'il ne s'agissait que d'une petite guéguerre de villages entre nous, à l'abri des manigances étrangères. Les Français devaient bien rigoler de nous voir nous quereller sur des mots – démocratie, multipartisme, etc. – alors que, renforçant sans cesse leur emprise, et, ces derniers temps, se servant même de notre propre vanité..., ils bloquaient toutes les voies pouvant nous permettre de sortir de ce drame à notre avantage, et se ménageaient ainsi la solution très bénéfique pour leurs intérêts qu'ils nous ont finalement imposée à coups de bombes le 11 avril 2011. On peut certes se féliciter de ce que installer Ouattara à la tête de l'Etat ivoirien ne fut pas aussi facile que l'auraient souhaité ceux qui en rêvaient depuis si longtemps. Cela leur a pris vingt ans, et eux aussi y ont laissé des plumes, pas seulement nous. Mais ils y sont tout de même parvenus, et en faisant une grande partie du chemin sur notre dos, tels des cornacs sur leurs éléphants ! Et quand je dis « sur notre dos », je ne pense pas seulement aux nouveaux « tirailleurs sénégalais » appelés FRCI...

Certains pensent que ce qui nous arrive est de notre propre faute pour la plus grande part. Selon eux, ce serait parce que nous avons trahi nos rêves de jeunesse. Mais serions-nous, nous Ivoiriens, tenus à l'impossible, seuls de toute l'espèce humaine ? Car il n'est que de regarder partout dans (l'ancienne) Afrique française et ici même, chez nous, en Côte d'Ivoire. Partout, ceux qui ont été fidèles à leur rêve de jeunesse, ont été ...éliminés, soit tués, soit acculés à ramper ou à se taire. Je suppose, lecteur, que tu vas sourire quand je te dirai que Bédié est l'un de ceux auxquels je pense en disant cela. Pourtant il l'est bel et bien. Car nos oppresseurs ne s'en prennent pas qu'à ceux qui n'ont jamais plié ; ils cassent aussi ceux qui étaient déjà sous leur botte et qui, un jour, ont cru pouvoir les défier. C’est ce que Bédié apprit à ses dépens deux jours après son imprudent défi du 22 décembre 1999. Il faut sans cesse rappeler à notre mémoire ces paroles fières, même si aujourd’hui, Bédié lui-même préférerait sans doute qu’elles soient oubliées : « L'intégration à la communauté nationale est un processus et non pas le résultat d'un coup de baguette magique à effet instantané. A fortiori est-il concevable, et même convenable, quoi qu'on puisse juridiquement le faire, de chercher à tirer parti, de façon la plus intéressée, d'une éventuelle appartenance à plusieurs nationalités ? Quelles sont ces personnes qui se disent Ivoiriennes les jours pairs et non Ivoiriennes les jours impairs ? N'y a-t-il donc pas, dans nos formations politiques, assez de personnalités ivoiriennes présentant les qualités requises pour être des candidats valables à l'élection présidentielle ? Oserais-je ajouter que dans les pays où certains se donnent volontiers en modèles, voire en censeurs, il existe des dispositions légales semblables aux nôtres et qui s'appliquent aux conditions de l'éligibilité à la magistrature suprême. C'est ce lien fort entre nationalité et citoyenneté qui fonde la souveraineté et l'indépendance de la Nation. Aujourd'hui, cette souveraineté et cette indépendance sont grossièrement mises en cause par des personnes et des organisations qui s'arrogent la faculté de décider de ce qui est bon pour les Ivoiriens. Nos aînés n'ont pas lutté pour l'indépendance pour que nous acceptions aujourd'hui de nouvelles soumissions. La nationalité, la citoyenneté, la démocratie et la souveraineté nationale sont les quatre côtés d'un carré magique qu'il nous faut défendre avec calme et détermination devant ces ingérences inacceptables. C'est aux Ivoiriens de décider par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et de choisir librement l'un d'entre eux pour conduire le destin de la Nation en refusant les aventures hasardeuses et l'imposture insupportable ». Et oui ! kôrô, tu peux faire ta bouche tant que tu veux, mais si en face le type ne veut pas quitter, s'il a les moyens de te frapper, tu vas faire quoi ? Le 22 décembre 1999, dès le dernier mot de son discours prononcé, Bédié était seul, désespérément seul, et il ne s'en doutait même pas ! Sa posture actuelle, sa soumission active et inconditionnelle à ceux que, hier, il traitait d'imposteurs et d'aventuriers – posture d’ailleurs semblable mutatis mutandis à celle d'Houphouët après 1950 –, est la meilleure preuve qu'il était illusoire et dangereux de vouloir se la jouer « à la loyale » vis-à-vis du colonialisme français quand on ne s’en est pas préalablement donné les moyens. A la loyale, c'est-à-dire en faisant comme si ce sont des gens qui nous respectent et à qui nous pouvons faire confiance. Depuis le 11 avril 2011, il est clair pour tout le monde qu'entre nous et le colonialisme français, c'est à la vie à la mort !

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Deux autres déclarations de Laurent Gbagbo me font aussi problème. La première, c'est l'évocation fugace de l'épisode « Marcoussis-Kléber » : « Ils ont fait les négociations de Marcoussis et de Kleber, mais ça je laisse ça de côté parce que c'est... » (la phrase est restée inachevée). La deuxième, c'est l'allusion plus insistante à « la chute du mur de Berlin », présentée comme ce qui permit aux croisés de la démocratie de l'emporter sur le despotisme : « J'ai lutté pour la démocratie. Et c'était au moment où nous ne savions même pas si le mur de Berlin allait s'écrouler. Nous ne savions pas ça. Donc on luttait avec courage, mais on était convaincus que nous-mêmes, on n'allait pas voir la démocratie triompher. Et le mur de Berlin s'est écroulé et nous a aidés à gagner la victoire du multipartisme et de la démocratie ».
Passons rapidement sur le premier point, comme d’ailleurs Laurent Gbagbo nous y a explicitement invités. Quoique... Oui, pourquoi laisser de côté ce qui semble pourtant être un excellent indice de la conspiration dont j'ai parlé ? Si les Français ont convoqué à Paris ou dans sa banlieue la « fine fleur » de la politique ivoirienne sous la présidence d'un des leurs qui ignorait tout de notre pays, de son histoire et de ses problèmes, n'est-ce pas la preuve qu'à leurs yeux le problème qu'il s'agissait de régler ne concernait pas que les Ivoiriens, que c'était aussi, que c'était même surtout un problème français ? Or cela ne signifie-t-il pas qu'aux yeux des Français, cinquante ans après la proclamation de l'indépendance de leur patrie, les Ivoiriens ne sont toujours pas les maîtres chez eux, tandis que sous des masques divers ou sans masque, eux-mêmes continuent d'y faire ce qui leur plaît ? La comparaison va paraître osée, mais l'épisode Marcoussis-Kléber rappelle le coup de Napoléon convoquant à Bayonne la famille royale d'Espagne, et les obligeant à abdiquer afin qu'il puisse placer son frère Joseph sur leur trône. On sait ce qui s'en suivit à Madrid et dans toute l'Espagne... En février 2003, la tentative d'usurpation combinée par les Français à Marcoussis et finalisée avenue-Kleber échoua grâce à l'insurrection de la jeunesse d'Abidjan. Mais ce ne fut que partie remise. Le 11 avril 2011, en effet, ils remirent ça après avoir mis cette fois toutes les chances de leur côté. Car, en intention, Marcoussis-Kléber et le bombardement de nos camps militaires et de nos palais nationaux, c'est du kif au même... Alors, n'est-ce pas leur simplifier encore la tâche, ainsi qu'à cette cour pénale pas vraiment internationale, que de laisser cet épisode-là de côté ? Comme si on se résignait une fois pour toutes à ce que cette manie des Français de s'ingérer dans nos affaires intérieures ne s'arrête jamais...

Quant au rôle décisif attribué par le prisonnier de Scheveningen à « la chute du mur de Berlin » dans l'avènement de la démocratie en Côte d'Ivoire, que faut-il en penser ? Ce n'est pas la première fois que les événements de 1990 dans le pré carré sont donnés pour une conséquence en ricochet de ce qui se passait au même moment à l'est et au centre de l'Europe. Le rapprochement n'est d'ailleurs pas vraiment illégitime, mais ce qu'on met généralement en avant n'est pas l'essentiel, tant s'en faut ! C'est que le but de la manœuvre n’est pas d'aider à une meilleure intelligence des faits, mais au contraire de cacher leur véritable signification. Certes, les peuples de l'est et du centre de l'Europe ont aussi jeté à bas des systèmes politiques monolithiques, hypercentralisés, autoritaires, isolés des peuples, inefficaces et impopulaires, mais, surtout, ils ont délivré leurs pays de la sujétion de fait dans laquelle l'Union soviétique (URSS) les maintenaient depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La preuve en est que les changements rapides qui s'y produisaient – changements qu'on résume dans l'expression « chute du mur » – s'inscrivaient dans la logique de ceux qui avaient commencé quelques années auparavant en URSS même avec la perestroïka et la glasnost. Il suffit de constater combien les choses avaient traîné en Pologne, par exemple, tant que l'ancien système de ce pays pouvait compter sur un appui ferme et inconditionnel du puissant voisin et protecteur, et la rapidité du processus là comme ailleurs, dès que la menace d'une possible intervention soviétique cessa d'exister du fait du nouveau cours de la politique générale de l'URSS. C'est seulement après que cette hypothèque-là fut levée que les transformations radicales indispensables purent se produire dans ces pays. En revanche, en Afrique noire francophone, le fameux vent d'est n'a rien produit, et ne pouvait rien produire de tel. Parce que ni « George Bush [ni] François Mitterrand n'ont jamais fait vis-à-vis de l'autoritarisme au sud du Sahara ce que Gorbatchev a fait pour l'effondrement du totalitarisme en Europe de l'Est : couper le cordon ombilical. » (J.-F. Bayart, Libération 11 mai 1992). Telle est la première leçon que nous, Ivoiriens, pouvons tirer des événements survenus à l'est et au centre de l'Europe à la charnière des années 1980 et 1990, la seule qui peut permettre de connaître les vrais enjeux politiques de cette crise qui n'en finit pas et, partant, de savoir quels doivent être les véritables objectifs de notre lutte de libération nationale pour les années avenir. La deuxième, c’est qu’il n’y a pas de fin de l'Histoire. Pour beaucoup de gens, la « chute du mur » sonnait le triomphe définitif du modèle capitaliste. La crise générale qui frappe actuellement ce modèle montre qu’il est loin d’avoir triomphé de la volonté de justice et de liberté des peuples du monde !  

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Le 11 avril 2011, nous avons perdu une bataille mal engagée et mal conduite, mais pas la guerre. Malgré toutes les apparences contraires, ce n’est pas la ruine de toutes nos chances d'en finir avec la domination étrangère, seule manière de sortir vraiment de cette crise dans laquelle nous sommes englués depuis la fin des années 1980. Après cette tragédie, même les plus crédules, ceux qui croyaient à la possibilité d'un gentlemen's agreement avec les colonialistes impénitents qui dictent à la France sa criminelle « politique africaine » – je pense tout particulièrement à feu Désiré Tagro qui y a tant cru qu'il en est mort ! –, ont su à quel point ce n'était-là qu'une illusion, et une illusion dangereuse, ô combien ! Jour de colère et de tristesse, mais aussi jour de clarification, le 11 avril 2011 est le jour où nous sommes vraiment rentrés dans l'ère de la refondation de notre Côte d'Ivoire. Parce que, sur un terrain miné, on ne peut avancer qu'en ayant les yeux bien ouverts. Or notre pauvre patrie était jonchée de bombes à retardement, et certains ne voulaient y voir que la prétendue dictature d’un soi-disant parti unique ! Le 11 avril nous a dessillés. Malgré toutes les choses navrantes qui se passent actuellement autour de Laurent Gbagbo, je suis absolument convaincu que les temps qui viennent nous apprendront à être toujours mieux au fait de la meilleure manière de sortir de l'impasse où cette histoire de « refondation », qui n'avait ni les moyens intellectuels ni les moyens physiques de sa réalisation, nous a enfermés.
En guise de conclusion, qu'il me soit permis ici de préciser deux ou trois choses. Je suis évidemment pour soutenir Laurent Gbagbo dans l'adversité où il se trouve. Je suis évidemment pour exiger sa libération des griffes de ses ennemis, qui sont aussi ceux de tout citoyen ivoirien militant pour l'indépendance de la Côte d'Ivoire. Je suis évidemment pour que cessent toutes les poursuites engagées contre lui en raison de son refus de se soumettre aux oukases des colonialistes français de droite et de gauche. Ce n'est pas un crime d'avoir défendu sa patrie... Au contraire ! Et, pour cela, lui, son épouse, son fils, et tous leurs compagnons ont largement mérité cette immense ferveur qui s’exprime à leur endroit.
Mais, si Laurent Gbagbo n'a rien à faire dans ce soi-disant tribunal international qui prétend le juger ni, a fortiori, dans une prison où qu’elle se trouve, il y a cependant une instance à laquelle il ne doit pas échapper : c'est le tribunal de l'Histoire devant lequel, en vertu de notre droit et de notre devoir d’inventaire, il est d’ores et déjà cité à comparaître.

Marcel Amondji (11 avril 2013)

Publié par CERCLE VICTOR BIAKA BODA à 4/11/2013 11:56:00 PM






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