Laurent GbaGbo : « Je suis à La Haye pour marquer l’histoire »

Dans son livre sur le président Gbagbo intitulé « Côte d’Ivoire : Révélations sur un scandale français », le journaliste français françois mattéi rapporte des vérités dites par le célèbre prisonnier de la cpi sur le complot de la France contre son régime et la côte d’ivoire.

Vendredi 11 Juillet 2014 - 04:03


« Pourquoi suis-je à ce point maudit par la France ?  on ne peut pas comprendre si on ne connait pas l’histoire de mon pays, la côte d’ivoire, et de ses relations particulières avec la france depuis l ‘indépendance de 1960 ... Juste avant, en 1956, la loi- cadre de Gaston Defferre créée dans les colonies, une assemblée territoriale, avec un gouvernement autochtone, sous la tutelle d’un gouverneur français. c’était l’autonomie, le premier pas vers l’indépendance. Le chef de file de parti majoritaire devient vice-président du conseil présidé par le gouverneur : en côte d’ivoire, ce fut auguste denise, antillais par son père et ivoirien par sa mère. ii était l’homme délégué par Houphouët... Il était ie secrétaire général du parti d’houphouët-boigny, qui était entré à Paris, dans le gouvernement de Guy mollet, à « abidjan-sur-seine », comme dit mon ami Guy Labertit. en 1958, dans la toute nouvelle communauté franco- africaine, matrice de la françafrique, les assemblées territoriales continuent d’exister mais ie gouverne- ment de chaque territoire est dirigé par un Premier ministre. Le président de la république française est aussi président de la communauté territoriale. Le gouvernement gère le pays, sauf les affaires étrangères, la défense, la monnaie  et l’enseignement supérieur, domaines sur lesquels la france garde la haute main conformément à ce que prévoit l’article 12 relatif à la communauté franco-africaine. c’est une curiosité que peu de français connaisse : cet article 12 existe toujours dans les textes de votre constitution... en 1959, félix houphouët- boigny est devenu Premier ministre de notre pays, puis chef de l’etat en 1960, au moment des indépendances, sans élection. de Gaulle a dû lui forcer la main pour qu‘il accepte l’indépendance de la côte d’ivoire préparée en même temps que celle de la haute- volta, le bénin, le niger. houphouët n’en voulait pas pour la côte d’ivoire. ii faut dire que la France n’avait plus ie choix : les pressions américaines et soviétiques, les désastres indochinois et algérien, avaient placé la france dans une position de faiblesse extrême. c’est dans ces conditions que les autorités françaises se sont résolues à proclamer l’indépendance des colonies. mais cette indépendance n’était que de pure forme. Houphouët est devenu Pré- sident au sein d’un système de dépendance totale vis-à- vis de la france, dont il était l'un des piliers. Il avait collaboré à la rédaction du Plan cadre de Defferre et à celle de la constitution de 1958 ... a partir de là, ii n’y a plus eu d’élection en côte d’ivoire pendant trente-trois ans ! en octobre 1990, qui rompt cela? Gbagbo ! Je me présente contre Houphouët, qui est contraint d’autoriser le pluralisme pour lequel je militais comme responsable de l’opposition démocratique, depuis longtemps, ce qui m’avait d’ailleurs valu de la prison. Les bouleversements internationaux, ie démantèlement du rideau de fer vont nous aider et l’opposition intérieure incarnée en particulier par mon parti, ie fPi, finit par obtenir l’organisation d’élections. mais ces élections, le pouvoir tient à les contrôler. on me dit de me retirer. Tous les autres candidats le font, moi non. Je maintiens ma candidature. On me dit que l’élection sera pipée - et elle l’a été - mais je voulais mar- quer l’histoire. c’est mon péché originel, la raison pour laquelle je suis ici, à La haye. en obtenant plus de 18 % des voix contre houphouët, je devenais incontournable, à la tête de l’opposition. Je dérangeais déjà les plans établis pour la continuité de la françafrique ... en décembre 1993, quand houphouët meurt, c’est pourtant cette continuité organisée par lui et par la france pour placer bédié qui s’impose. Pas d’élection. Grâce à une réforme de la constitution, le président de l’assemblée nationale, Konan bédié, devient automatiquement président. tout de suite, il se heurte à ouattara, alors Premier ministre, qui a tenté de lui chiper la succession. Il faut savoir que houphouët avait pris ouattara comme Premier ministre sous la pression des autorités françaises, mais qu’il n’avait jamais pensé à lui pour lui succéder. c’est l’épouse de ouattara, dominique, qui lui a vu un destin national... Ouattara se bagarre avec bédié, se précipite pour an- noncer, avant lui, ie décès du chef de l’etat. bédié réagit et Ouattara est forcé de s’effacer ...     Avant l’élection de 1995, bédié avait fait modifier ie code électoral, ce qui barrait la route à Ouattara [à cause de sa nationalité burkinabé] qui s’est résigné : de toute façon, il venait d’obtenir un poste intéressant au fmi. moi, je m’étais moqué de ces questions d’origine, en disant à i’occasion d’un pas- sage à Paris que tous ceux de notre génération qui avaient plus de quarante ans, l’âge minimum requis pour se présenter à la présidentielle, étaient nés avant 1960 et donc avant l’indépendance, avec la nationalité française. En 1995, pour montrer notre solidarité à alassane ouattara chassé par bédié, et ré- clamer qu’un véritable jeu démocratique soit instaure qui permette à une véritable opposition de s’exprimer, nous avons formé ie front républicain avec tous les partis d’opposition. J’ai boycotté l’élection présidentielle qui a eu lieu cette année-ià. sans ouattara et sans moi, bédié était devenu candidat q u a s i m e n t unique. ii a été élu avec plus de 95 % des voix, avec ie soutien de Jacques Chirac et du RPR, dont ie délégué général Jean-Pierre bazin était venu à abidjan tenir réunion pour i’appuyer publiquement. Je me suis souvent de- mandé pourquoi un homme aussi malin qu’houphouët avait choisi bédié pour lui succéder. un reflexe triba- liste? ils étaient baoulé, tous les deux. ce n’est pas suffisant... ii y avait d’autres jeunes baoulé sur les rangs, certains très doués et très brillants. J’ai fréquenté madame houphouët assidûment, nous étions en très bons termes. a chaque fois qu’on lui demandait si la préférence affichée par houphouët s’expliquait par le fait que bédié aurait été le fils naturel d’houphouët, elle répondait en riant : « oh ! vous savez, il est bien trop laid pour être ie fils de mon mari ! » c’est à cette période qu’a été créé [en août 1994] et installé le conseil constitutionnel ivoirien avec pour mission d’arbitrer d’éventuels litiges électoraux. Il était présidé par noël Nemin, ancien ministre de la Justice d’houphouët et ancien directeur de cabinet de bédié. six des neuf personnalités du conseil avaient été nommées par  Bédié, trois autres par son ami, charles donwahi, président de l’assemblée nationale. Il est bon de ie rappeler aujourd’hui. Le conseil a eu dès lors la charge, en tant que juridiction suprême, de contrôler les élections : la régularité des candidatures, bien sûr, mais aussi de proclamer les résultats des scrutins, d’évaluer les recours et de se prononcer. Je j’ai dit et je le répète, nous avons besoin, en afrique, que nos institutions soient respectées, même si i’on peut avoir des réserves quant à ceux qui les incarnent et à leur mode de fonctionnement. sinon, c’est i’affaissement de i’etat, et tout ce qui vise à ie provoquer est néfaste. Je i’avais déjà reproché à Jacques chirac, qui a toujours tout fait pour me contourner, et vider de son contenu notre constitution adoptée lors d’un référendum par 86 % du peuple ivoirien en 2000, lorsqu’il tentait dans les années 2003-2004 de faire pression pour que nous laissions la place aux rebelles, vidant de leur sens, les institutions ivoiriennes. mais le sans-gêne des français lorsqu’il s’agit de l’afrique est patent. L’ambassadeur de la france à i’onu, rochereau de la sablière, a même osé écrire en octobre 2006, dans un projet de résolution, que « les décisions du conseil de sécurité prévalent sur la constitution ivoirienne et la législation du pays ». La chine, la Russie, mais aussi les etats-unis s’opposèrent au sein du conseil de sécurité à cette mise entre parenthèses de notre constitution. vous comprenez, que ce soit par la force ou par les pressions diplomatiques, toute tentative de remettre en cause l’expression démocratique d’un peuple et toute tentative de nier la représentativité des titulaires des institutions conduit nécessairement à remettre en cause i’existence même des institutions et à défaire la structure des états. Les français n’ont-ils pas compris qu’une victoire des pro- ouattara, à i’issue de la tentative violente de coup d’État en septembre 2002 ou après les menaces diplomatiques et politiques que nous avions subies à Linas-marcoussis en 2003, conduisait au même résultat : l’effondrement de l’Etat ivoirien? on ne peut pas soutenir ceux qui ne respectent pas les institutions et ne jouent pas ie jeu, selon les règles démocratiques, et prétendre que cela n’aurait pas d’effet sur ces institutions, et que la démocratie peut être préservée. marcoussis, la Grande œuvre de Villepin, c’est un modèle de perversité : on a créé ex nihilo des pseudos partis politiques d’opposition qui ne sont que le paravent civil derrière lequel se cachent les groupes armés rebelles et ce sont ceux-là qu’on invite pour faire semblant de discuter de façon libre d’une solution alors que cette « solution» a déjà été rédigée par les conseillers de villepin avant même l’arrivée des représentants des « partis d’opposition » à marcoussis. et pour être sûr d’arriver à ses fins, villepin se garde d’inviter à ces soi- disant  « discussions» ie président de la côte d’ivoire, les représentants du gouvernement et ceux des partis politiques légalistes. en d’autres termes, c’est une farce grossière montée par des amateurs. La France a toujours tout fait pour repêcher mes adversaires après leurs échecs électoraux et leurs putschs ratés. c’est cela que j’appelle le complot contre la côte d’ivoire et contre moi. ii fallait contourner la constitution et me contourner. avant de m’éliminer »

Source :  Notre Voie n° 4762 du jeudi 10 juillet 2014




Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !